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mercredi 20 avril 2022

" On ne coupe pas aux gens le cœur en quatre, quand on leur a déjà vidé les poches. "

La joie de vivre
Emile Zola

Le livre de poche, 1964.

Près d’Arromanches, dans la maison du bord de mer où ils se sont retirés après avoir cédé leur commerce de bois, les Chanteau ont recueilli Pauline, leur petite cousine de dix ans qui vient de perdre son père. Sa présence est d’abord un surcroît de bonheur dans le foyer puis, autour de l’enfant qui grandit, les crises de goutte paralysent peu à peu l’oncle Chanteau, la santé mentale de son fils Lazare se dégrade, l’héritage de Pauline fond dans les mains de ses tuteurs, et le village lui-même est rongé par la mer.

La joie de vivre est mon 13ème Rougon Macquart et sa lecture fut un régal. J'ouvre Zola avec toujours beaucoup de confiance et de joie. Je sais que j'y trouverai une langue riche, émouvante, satirique, juste. La joie de vivre n'a pas échappé à la règle. Il est tombé à un moment de ma vie où j'avais besoin de me réfugier dans la littérature, cette chère amie qui ne m'a jamais trahie. 

La vie de la petite Pauline est émouvante, déchirante. J'ai été extrêmement touchée par les injustices qu'elle subit. Zola tape juste, chamboule son lecteur, fait feu à chaque coup. J'ai souvent eu la larme à l'œil en lisant les mots de ce roman. Zola les choisit avec soin, mais parfois fait le choix aussi de se taire et de laisser s'installer le silence. Un regard, la description d'un lieu ou d'un paysage et tout est dit. 

Zola reste le naturaliste que l'on connaît et nous offre également des scènes terribles et difficilement soutenables. La scène de l'accouchement dans La joie de vivre par exemple vaccinerait toute femme d'avoir un enfant. Je m'en souviendrai longtemps. Comme toujours, cette terrible scène est juste et pertinente. Elle montre les personnages en train de se révéler, relance les dés et, dans un certain sens, rétablit un ordre. 

Les personnages sont tous plus marquants les uns que les autres. Mon personnage préféré est sans aucun doute Véronique, la bonne. Par sa rudesse mêlée de bienveillance et de gentillesse, elle semble bien trop blanche pour ce monde sans cœur. Ses réparties sont fabuleuses et les dernières pages la concernant m'ont bouleversée. Mme Chanteau, quant à elle, m'a scandalisée. Cette femme envieuse et vénale malmène Pauline et crée beaucoup des malheurs existants dans cette famille. 

Il me reste encore 7 titres des Rougon Macquart et je me délecte d'avance de découvrir ces histoires. 

"La mer, qui montait, avait une lamentation lointaine, pareille à un désespoir de foule pleurant la misère. Sur l'immense horizon, noir maintenant, flambait la poussière volante des mondes. Et, dans cette plainte de la terre écrasée sous le nombre sans fin des étoiles, l'enfant crut entendre près d'elle un bruit de sanglots."

jeudi 2 décembre 2021

Nostalgie universitaire

La vie de Marianne
Marivaux

Classique Pocket, 2020.
 

" C'est une femme qui raconte sa vie... "
Comment Marianne, jeune orpheline rescapée d'une attaque de bandits, est devenue la comtesse de ***, nous ne l'apprendrons jamais. Marianne, cependant, était déjà Marianne. Jolie et pleine d'esprit, raisonnable et lucide, la " belle enfant " voit tout, sait tout, déjà, de l'ambivalence des bienfaits et des inconstances de l'amour – assez pour dépasser sa condition et proposer, sous la plume du divin Marivaux, le plus badin, pénétrant, spontané des romans de son siècle.

J'avais ressenti, à l'époque où j'avais acheté ce roman, une envie folle de me replonger dans des œuvres du 16 et 17ème siècles. J'ai senti, lors de cette escapade dans la librairie Mollat à Bordeaux, une sorte de bouffée de nostalgie. Je me suis revue à l'époque, étudiante en Lettres, lorsque je passais des heures dans la grande librairie près de la fac', à attendre l'arrivée de mes trains pour rentrer dans ma campagne. J'ai tout revu : cette ambiance feutrée, la nuit presque complète dehors, l'éclairage de la librairie, l'odeur des livres et mon insatiable besoin de lire. Mes années fac' ont été si riches que j'y pense souvent avec plaisir et émotion. Dans cette librairie, j'ai acheté mes romans pour la fac bien sûr mais aussi mes romans "plaisir". A l'université, nous avions une prof de littérature du 16ème (et aussi de rhétorique, grammaire et stylistique) qui était particulièrement fabuleuse, Mme Balique. Magnifique femme, indépendante et dynamique qui nous donnait envie de se précipiter à la librairie à la fin de chacun de ses cours. J'ai appris, avec elle, à aimer cette période littéraire que j'avais tendance à délaisser. Nous avons découvert la verve de cette époque, lu La Fontaine avec passion, pleuré en lisant La princesse de Clèves, ri en parcourant La Bruyère ou Jacques le fataliste de Diderot (lu 3 fois et que j'aime d'amour), tremblé en parcourant Choderlos de Laclos. C'est dans cette bourrasque nostalgique que je me suis précipitée un soir d'automne sur La vie de Marianne de Marivaux. Je ne vous cache pas que ce qui est passionnant dans cette époque, c'est l'étude des textes, l'analyse des discours. J'aurais sûrement davantage apprécié La vie de Marianne si j'avais pu l'étudier en parallèle de ma lecture. Mais n'allez pas croire que je n'ai pas aimé. Loin de là! J'ai passé un bien agréable moment en compagnie de ce gai luron de Marivaux et de cette tendre Marianne. Alors oui, c'est désuet, franchement patriarcal et un brin cul-cul parfois, mais c'est ce qui fait aussi le charme de ces textes. Cette lecture demande de prendre du recul, de la replacer dans son contexte. La langue est belle, fine, pointue. Les beaux passages pleins de sentiments laissent place à l'humour et à la satire des plus réjouissantes. J'aime cette époque, cette liberté dans les mots et les pensées. J'aime la façon dont les auteurs manipulent les mots, disent sans dire vraiment ... mais disent tout de même. J'aime qu'ils fassent confiance à notre intelligence et notre sens de la double lecture. Alors oui, ce n'est pas un roman que l'on attrape aussi facilement qu'un texte plus romanesque ou contemporain. C'est une lecture plus exigeante, plus lente, mais sous ces aspects désuets, on y trouve des vérités encore actuelles sur l'esprit des Hommes et l'âme humaine. 
Je retournerai de temps en temps vers ces textes du 16ème avec bonheur et nostalgie. 
" Si on savait ce qui se passe dans la tête d'une coquette en pareille cas, combien son âme est déliée et pénétrante ; si on voyait la finesse des jugements qu'elle fait sur les goûts qu'elle essaye, et puis qu'elle rebute, et puis qu'elle hésite de choisir, et qu'elle choisit enfin par pure lassitude : car souvent elle n'est pas contente, et son idée va toujours plus loin que son exécution ; si on savait tout ce que je dis là, cela ferait peur, cela humilierait les plus forts esprits, et Aristote ne paraîtrait plus qu'un petit garçon."

(Photo : Romanza2021) 

mardi 30 novembre 2021

Au pays des Fjords

Kristin Lavransdatter
Sigrid Undset


 La cosmopolite, Stock, 2014. 

Sigrid Undset s'empare du Moyen-Âge scandinave pour dépeindre la vie de Christine Lavransdatter, jeune femme qui ose vivre sans craindre de briser les tabous sociaux et religieux de son temps. Défiant l'autorité du père tant respecté, elle refuse en effet d'épouser l'homme que celui-ci lui destine car elle aime Erlend, le chevalier au passé scandaleux. Rien ne pourra désormais la séparer de cet homme à qui elle se donne sans hésiter. Mais le couple que forment Christine et Erlend va subir l'épreuve de la réalité. La jeune femme, amante passionnée à seize ans, épouse et mère à dix-sept, se retrouve maîtresse du domaine de Husaby. Très vite elle va apprendre à le diriger, à devenir celle sur qui tous et toutes se reposent.

Je possède cet énorme pavé depuis quelques années déjà. J'étais tombée sur un article de Lilly au sujet d'un autre roman de Sigrid Undset, Vigdis la farouche. J'ai ensuite rencontré ce gros roman en librairie, le plus connu de l'autrice, et je l'ai tout de suite ajouté à ma liste de Noël. J'aime les épopées, les sagas, les pavés qui nous embarquent dans d'autres univers. J'ai attendu un moment cependant avant de l'ouvrir. On ne se lance pas dans cette brique comme on se lance dans un gentil roman de 300 pages. J'ai attendu cet été et mon roadrip norvégien d'un mois et demi pour me lancer dans l'aventure. Lire ce roman au milieu des Fjords et de la toundra fut un moment unique

Cette lecture fut riche, très riche. Texte dense et complexe, il faut du temps pour s'attaquer à Kristin Lavransdatter. Mais les efforts sont récompensés. Oui, je vous le dis, ça en vaut la peine. Pour vous rassurer, ce roman n'est pas compliqué à lire. L'écriture est fluide, facile et l'intrigue tient le lecteur en haleine pendant les 1170 pages. On accompagne Kristin avec émotion dans sa vie difficile. Elle mérite d'être lue cette vie! Quelle leçon de courage! Kristin devra, toute sa vie, lutter contre le joug masculin. En vain. Cette héroïne paiera toute son existence le fait d'avoir épousé un homme un peu enfantin, immature et boudeur. Kristin a autant suscité chez moi le respect que la pitié. Mon âme de femme du XXIème siècle a souvent soupiré et eu envie de hurler " Quitte-le!". Mais nous sommes au Moyen âge, en Scandinavie ... et une femme ne part pas. 

Kristin et Erlend vont s'aimer (on pourrait discuter longuement de cette relation. J'y ai vu pour ma part une domination telle que Tess d'Urberville peut la vivre avec Alec chez Hardy. La jeune Kristin est, certes amoureuse, mais tombée dans les mains d'un homme plus âgé qui aurait pu faire preuve de patience et de maîtrise de soi!). Ils vont braver l'interdiction de se marier. Seule Kristin paiera toute sa vie cette décision. La culpabilité, le remord, les affronts, ... Erlend n'en sera pas ou peu accablé. Kristin sera la pêcheresse. Elle expiera sa faute jusqu'à la mort. Ce roman pourrait vous sembler très moralisateur. Je ne cache pas qu'il est très imprégné de religion, l'être humain est un pêcheur qui doit se repentir de ses fautes. Cependant, c'est le roman d'une femme qui lutte, qui se bat, qui s'oppose et qui essaie de s'en sortir envers et contre tous. Sigrid Undset prend partie pour son héroïne qui, dès son plus jeune âge, sera exposée au désir des hommes et qui paiera cher sa beauté et sa force. 

Kristin Lavransdatter est très complexe. J'ai choisi de le lire en immersion. De me laisser aller. Cependant, une lecture "crayon en main" aurait été intéressante. Une thèse ne suffirait pas pour aborder tous les thèmes de ce roman. J'aurais aimé le lire à l'université et pouvoir l'étudier. 

Une lecture marquante, passionnante, envoûtante. Une lecture qui soulève bien des débats. Il faut lire ce texte et ne pas se laisser intimider par ses 1700 pages. C'est un roman monde, bouleversant et révoltant. 

" Cela lui fit l'effet d'un réveil, quand ils sortirent de la forêt et traversèrent les prairies au-dessus des Martestokker. Le soleil était bas, et la ville et la baie s'étendaient à leurs pieds dans une lumière claire et pâle. Dans le calme du soir, les bruits arrivaient de loin comme s'ils sortaient de la fraîcheur des bas-fonds. La roue d'une voiture grinçait quelque part sur un chemin ; des chiens aboyaient en se répondant, dans les fermes, à travers la ville. Mais, dans la forêt, derrière eux, les oiseaux faisaient entendre à pleins gosiers leurs trilles et leurs chants. Le soleil, maintenant, était couché. "

(Photo : Romanza2021) 

lundi 5 juillet 2021

Être fidèle ou infidèle?

Washington square 
Henry James

Livre de poche, Biblio, 2016.

Quoi de plus délicat que les relations entre un veuf inconsolable et une fille qui ne ressemble pas à sa mère? A New York, l'implacable docteur Sloper vit seul avec son unique enfant, Catherine, un être vulnérable.

Une vieille tante écervelée papillonne entre eux. Un soir surgit un jeune homme au visage admirable. Dans la vénérable demeure de Washington Square, le quatuor est en place pour jouer un morceau dissonant.

Voici un roman que j'ai beaucoup apprécié lors de ma lecture et qui, pourtant, me laisse peu de souvenirs plusieurs semaines après l'avoir lu. Etrange!
Henry James est un auteur que je connais peu, mais que je désire connaître davantage depuis quelques années. J'ai lu et aimé l'angoissant Tour d'écrou et apprécié ce Washington square dont il est question aujourd'hui. J'espère un jour me plonger dans ses longs romans comme Portrait de femme
Washington square est un roman facile aux chapitres courts et efficaces. J'ai vite plongé dans cet univers de haute bourgeoisie New-yorkaise me rappelant (bien évidemment) ma chère Edith Wharton. Catherine est un personnage attachant et touchant. Cette pauvre héroïne ne fait que subir le poids de l'autorité masculine. Pourtant, Catherine a du tempérament, mais il sera toujours question des hommes de sa vie et de leur pouvoir sur elle. La tante de Catherine est un personnage intéressant. Passionnée de romantisme en tout genre, elle embarque sa nièce dans une aventure périlleuse. Sous forme de vaudeville à la sauce "bonnes mœurs puritaines", Washington Square fut agréable à lire ... bien que j'ai ensuite assez vite oublié l'histoire. 
"Elle était romanesque, sentimentale, et folle de petits secrets et de mystères – passion bien innocente, car jusque-là ses secrets lui avaient servi à peu près autant que des bulles de savon. Elle ne disait pas non plus toujours la vérité ; mais cela non plus n’avait pas grande importance, car elle n’avait jamais eu rien à cacher. Elle aurait rêvé d’avoir un amoureux et de correspondre avec lui sous un faux nom par le canal d’une poste privée ; je m’empresse de dire que son imagination ne s’aventurait jamais vers des réalités plus précises. "

" L’âme souffre lorsqu’on a conscience de sa lâcheté et cela incite à chercher refuge dans la seule violence des mots. "

Le puits de solitude
Marguerite Radcliffe Hall

Gallimard, 2005.

Le puits de solitude fit scandale lors de sa parution à Londres en 1928, où il fut interdit et les exemplaires imprimés jetés au feu. Marguerite Radclyffe Hall y dépeint l'amour de deux femmes, contrarié par une société hostile, et prend la défense de cette minorité incomprise et méprisée. Véritable plaidoyer en faveur de l'homosexualité, Le puits de solitude est aujourd'hui une référence littéraire reconnue par tous.

J'ai mis plusieurs semaines à lire ce gros pavé. Offert par Unlivreunthé il y a plusieurs années, j'ai enfin pris le temps de me plonger dans ce beau roman

Ce qui frappe dans Le puits de solitude c'est sa douceur et sa lenteur. Ce texte est d'une simplicité presque naïve et enfantine. Alors que le propos traité est dur, l'homosexualité dans une époque où elle était interdite, le roman narre le parcours de Stephen de façon douce. Bien sûr, son parcours est difficile, injuste et émouvant, mais l'auteure cherche à montrer que Stephen est un être humain comme tout le monde. Elle ne cherche pas le rocambolesque, elle veut juste prouver l'absurdité de la société qui empêche deux êtres humains de s'aimer librement. 

Le puits de solitude nous offre de magnifiques tableaux, telles des œuvres impressionnistes, nous observons la lumière éphémère de l'aube, un bouquet qui embaume, une caresse sur la main. Bien que lent, ce roman n'ennuie pas, il enveloppe. C'est tout doucement, sans s'en rendre compte, que l'on est happé par ce texte. 

Un très beau texte dont les dernières pages m'ont serré le cœur.  

"On la jugeait singulière, ce qui, dans ce milieu, équivalait à une réprobation. Troublée, malheureuse, comme un tout petit enfant, cette large créature musclée se sentait seule, elle n'avait pas encore appris cette dure leçon : elle n'avait pas encore appris que la place la plus solitaire en ce monde est réservée aux sans-patrie du sexe."

mercredi 12 mai 2021

" Personne ne s’intéresse et ne croit à rien, en dehors de sa propre petite médiocrité confortable ."

 La fenêtre panoramique

Richard Yates

Pavillons poche, Robert Laffont, 2017.

April et Frank Wheeler forment un jeune ménage américain comme il y en a tant : ils s'efforcent de voir la vie à travers la fenêtre panoramique du pavillon qu'ils ont fait construire dans la banlieue new-yorkaise. Frank prend chaque jour le train pour aller travailler à New York dans le service de publicité d'une grande entreprise de machines électroniques mais, comme April, il se persuade qu'il est différent de tous ces petits-bourgeois au milieu desquels ils sont obligés de vivre, certains qu'un jour, leur vie changera... Pourtant les années passent sans leur apporter les satisfactions d'orgueil qu'ils espéraient. S'aiment-ils vraiment ? Jouent-ils à s'aimer ? Se haïssent-ils sans se l'avouer ?... Quand leur échec social devient évident, le drame éclate.

La lecture de ce roman n'a pas été de tout repos. Ce texte est dur. Peut-être que certains le trouveront très lisse par rapport à moi mais en ce qui me concerne, je l'ai trouvé difficile. Cependant, il s'agit d'un excellent roman, extrêmement percutant, un classique Étatsunien à lire absolument. J'ai adoré.

Il faut savoir que, cela arrive rarement, j'ai vu le film adapté de l'œuvre il y a plusieurs années. J'avais beaucoup aimé. Je m'en souvenais au final assez peu. Le livre est, en ce qui me concerne, bien plus lourd et sinistre. Richard Yates prend son temps et le texte gagne en intensité et en profondeur. Assister à la chute de ce couple m'a bouleversée. Bien que je sois (très) satisfaite de ma vie et de mes choix, il faut reconnaître que parfois les aléas de la vie viennent nous chambouler. On peut vite se retrouver enfermer dans un cadre et une vie qui ne sont pas ceux que nous souhaitions. Le boulot, la résidence pavillonnaire, les enfants que l'on n'a pas le temps de voir grandir, le stress, le manque de temps, ... Je suis personnellement heureuse de mes choix qui m'ont fait quitter la vie métro-boulot-dodo. J'ai été encore plus fière en lisant Fenêtre panoramique et en me disant que mes choix m'avaient éloignée (peut-être) d'une vie trop lisse qui m'aurait pesée. Pourtant, j'ai compris. J'ai compris comme tout pouvait aller vite. A quel point, on peut passer à côté ...  A côté du grain de folie, du coup de tête, du rêve d'enfant. Et pourtant, je ne peux aussi m'empêcher de penser : est-ce si grave de ne pas réaliser nos folies d'enfance? Je ne peux pas ne pas penser au sublime film Là-haut de Pixar qui montre bien que la plus belle des aventures n'est pas de réaliser des aventures incroyables, mais de partager sa vie avec des êtres que l'on aime. Un thème à débattre. 

April et Frank étaient de jeunes gens passionnés, fougueux et amoureux. Plein de rêves et de projets, ils se retrouvent cernés dans une vie ennuyeuse. Ce qui m'a le plus attristée, c'est qu'April et Frank sont persuadés d'être différents des autres, différents des voisins et leur vie étroite, persuadés qu'ils sont plus intéressants et originaux. Quand ils ouvrent les yeux et constatent que leur vie est sensiblement la même que leurs voisins, tout s'effondre. Et c'est en cela que j'ai été chamboulée et questionnée. Faut-il se gâcher le présent parce qu'il est différent de ce que l'on a prévu? Faut-il réaliser nos rêves à tout prix? Sommes-nous si exceptionnels en comparaison des voisins que parfois nous jugeons injustement? Faut-il être satisfait de ce que l'on a ou chercher à atteindre de nouveaux objectifs? Est-ce qu'April et Frank n'auraient pas été plus heureux en acceptant le tournant de leur vie et en essayant de rendre ce quotidien plus magique ? Ou devaient-ils quoi qu'il en coûte tout quitter et vivre leur rêve de voyage et d'aventures? Où est le bonheur? Ne serait-il pas tout simplement en nous? Et dans notre faculté à être satisfait tout en réalisant ce qui nous tient vraiment à coeur? April ne saura pas trouver le bonheur au fond d'elle. Elle choisira le malheur et le drame. Ses décisions, ses crises de nerfs, ses violences verbales m'ont mise mal à l'aise. April est en souffrance et Richard Yates le décrit merveilleusement bien. La fenêtre panoramique, c'est tout le vernis américain qui craquelle. Ce roman interroge sur le rôle que nous jouons dans notre propre vie, sur notre capacité à être heureux, sur nos choix. La vie de Frank et April est terrible de réalisme. Elle est le reflet de tous ces drames sourds, ces souffrances intérieures qui ne se voient pas mais détruisent de l'intérieur beaucoup de gens autour de nous ... parfois proches. Un roman maîtrisé d'un bout à l'autre, dérangeant et bouleversant. 

[...] à un moment donné, quand Frank évoqua "le vide sans espoir de toutes choses dans ce pays", il s'arrêta pile sur l'herbe et parut foudroyé.
- Voilà, maintenant vous l'avez dit, déclara-t-il. Le vide sans espoir. Bien des gens déplorent ce vide. Là où je travaillais, sur la Côte, c'était notre grand sujet de conversation à tous. Nous passions des nuits entières à discuter sur le vide, sur le néant, sur la vanité de toute chose. Pourtant, personne ne le qualifiait de "sans espoir". C'était là que nous nous dégonflions. Peut-être parce qu'il faut déjà avoir une certaine dose de courage pour voir le vide, et qu'il en faut sacrément plus pour voir le sans espoir. Je pense que, lorsque l'on voit le sans espoir, il ne reste plus qu'à ficher le camp. Quand on peut.

(Photo : Romanza2021) 

mardi 30 mars 2021

Père? Puis-je?

Père

Elizabeth Von Arnim

Archi poche, 2014.

Orpheline de mère, Jennifer a passé les trente-trois premières années de sa vie à s’occuper de son père. Quand celui-ci se remarie, elle vit ses premiers instants de liberté et de bonheur innocent.
Tandis qu’il part en lune de miel, elle loue un petit cottage pittoresque dans la campagne et se prépare à vivre de l’héritage modeste laissé par sa mère, cultivant son jardin.
Cependant, toutes sortes de complications se font jour, à commencer par la personnalité des nouveaux propriétaires, un jeune clergyman et sa sœur autoritaire… Sans compter son père et sa jeune mariée, qui ne lui facilitent pas l’existence.
Une parabole sur les liens du devoir et la délivrance de l’amour, contée avec l’humour et la finesse d’Elizabeth von Arnim.

J'aime beaucoup Elizabeth Von Arnim depuis ma lecture du génial Vera qui reste à ce jour mon préféré de l'auteure. Père avait tout pour être un gros coup de cœur. J'ai adoré les premières pages. Malheureusement, au fur et à mesure de l'histoire, j'ai trouvé que le texte prenait un tournant, certes drôle, mais trop attendu et commun.

Dans Père, nous suivons la pétillante Jennifer. Dévouée depuis le décès de sa mère à son tyrannique père, elle s'empêche de vivre. Un jour, cependant, son père lui annonce son remariage. Loin d'affoler Jennifer, cette nouvelle la remplit de joie. La voilà enfin libérée. Une nouvelle épouse peut occuper la place d'esclave qu'elle occupait jusqu'à maintenant. Ces premières pages furent un régal! Voir Jennifer s'émanciper, devenir autonome et choisir enfin la vie qu'elle désire fut un enchantement. J'ai adoré les pages où elle cherche son futur logis et où elle s'y installe. Je me suis totalement identifiée à elle avec ses envies de nature, de silence, de jardinage et qu'elle veuille désormais vivre pour elle uniquement. Père nous offre de magnifiques pages engagées sur la condition féminine. 
Le roman, par la suite, est drôle et distrayant mais perd un peu de sa qualité. En réalité, j'aurais adoré lire des pages et des pages de la vie libre et solitaire de Jennifer. Je trouve dommage qu'à peine libérée de son père, elle rencontre forcément un homme. C'est trop cliché! Comme j'aurais apprécié lire l'histoire de la vie d'une jeune femme affranchie dans son cottage! Malgré ma déception, je reconnais à ce roman un charme fou. J'ai souvent souri. Père est un roman qui fait du bien

Elizabeth Von Arnim est une autrice à découvrir absolument si ce n'est pas déjà fait. Capable de faire frémir (comme dans Vera) ou rire (comme Avril enchanté et Père), cette dame a une plume attachante et sincère
Elle bêchait. "Quand une femme, décida-t-elle sévèrement, commence à éprouver des sentiments qui ne peuvent, si on ne les réprime pas, que la conduire à l'esclavage, le mieux qu'on puisse faire est de s'imposer un exercice dur et prolongé." Aussi bêchait-elle , et découvrit qu'il y a bien de la vertu dans une bêche.

Quand on en use avec persévérance, une bêche fait, Jen s'en aperçut, des miracles au bénéfice de l'esprit; et lorsqu'elle déposa la sienne le dimanche soir ... , lorsqu'elle la déposa, elle était d'avis qu'il ne devrait pas y avoir de femmes sans bêche. Elles ne seraient pas si sottes car elles s'aviseraient peut-être qu'il y a autre chose dans la vie qu'un certain homme. Elles s'aviseraient , par exemple, du goût étonnamment délicieux qu'ont le pain et le beurre quand on meurt de faim et, quand on a peiné dehors toute la journée, de la satisfaction profonde et exquise que donne un sommeil sans rêve.
Vraiment l'efficacité simple des bêches pour vous ramener à la raison étonna Jennifer. Surtout quand il faisait chaud, que la terre était brûlée de soleil, il n'y avait évidemment rien de tel. La transpiration ruisselait, et elle entraînait ces sentiments un peu fous pour James .Jen comprenait bien qu'on ne peut à la fois transpirer et soupirer.
... Aussi, elle bêchait et bêchait.

 Père, E. Von Arnim

lundi 29 mars 2021

Pause balzacienne

Une fille d'Eve suivi de La fausse maîtresse 

Honoré de Balzac

Folio, 2012.

Deux femmes, Clémentine et Marie. Deux mariages, deux époux, charmants, convenables, vivant l'amour à la petite semaine et «soignés comme une petite maîtresse». Deux femmes, deux mariages, deux époux et, bien sûr, deux amants, vigoureux comme des tigres, de «chevelure inculte» et de regard «napoléonien». Deux amants? En fait un seul, Balzac lui-même, prodigieux narcisse et visionnaire amoureux qui évoque ici une de ses conquêtes et «récupère» un de ses plus cuisants échecs amoureux, toutes les femmes ne lui ayant pas dit, comme Mme de Berny : «Adieu didi on t'aime quand même... malgré la corde qui te manque.» Et tous les personnages qui apparaissent dans Une fille d'Ève et deviendront les maréchaux et les grognards de la Grande Armée balzacienne font de ce roman le laboratoire central de La Comédie humaine.

C'est toujours un délice de se glisser entre les pages de Balzac. Je retrouve un ami de longue date. Un ami pertinent, juste, toujours aussi moderne et croustillant. 

Une fille d'Eve est un agréable roman de Balzac. Il serait d'ailleurs parfait pour quelqu'un qui n'a pas encore osé s'attaquer à Honoré. Le propos est simple et le roman se lit tout seul. Cette facilité ne retire cependant rien à la finesse et au génie de l'auteur. C'est court, facile mais magnifique. L'héroïne, mariée à un homme honorable (Aah! Félix!!), tombe amoureuse d'un autre. Cet amant n'a rien de comparable à la grandeur de son époux. Il est insignifiant et assez fat. Marie-Angélique s'englue dans cette relation et y risque sa réputation et sa vie. Mais Félix lui vient en aide. 

Le second roman de ce livre est La fausse maîtresse. Il s'agit là aussi d'un homme au cœur noble. Se sachant amoureux de l'épouse de son ami, Thadée Paz va s'obstiner à faire croire qu'il est amoureux d'une écuyère de cirque pour ne pas révéler son secret et protéger la femme qu'il aime. 

Les hommes au cœur pur sont à l'honneur dans ces deux textes. De courts romans de mœurs à découvrir et à consommer sans modération. 

"Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre, vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle le bonheur. Là, tout était alors en harmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant. […] et ces deux sœurs s'aimaient tendrement. Nous vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement mariées peuvent si bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales.

[…]

Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la Religion lassa de ses pratiques ces jeunes coeurs innocents, traités comme s'ils eussent été criminels ; elle y comprima les sentiments, et tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée. Les deux Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance : elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde et comparer quelques idées ; mais leurs grâces touchantes et leur valeur, elles l'ignorèrent."

Une fille d'Eve, Balzac. 

lundi 18 janvier 2021

Le cours de la vie

Le moulin sur la Floss
George Eliot

Bibliothèque Marabout, 1957.

Élevée au moulin de Dorlcote, dans les paysages verdoyants du Lincolnshire, la toute jeune et idéaliste Maggie Tulliver forme avec son frère Tom un couple lié par un amour indestructible.

Ce lien est pourtant mis à mal après la mort de leur père, que la faillite a contraint à vendre son moulin. Maggie se morfond dans sa nouvelle vie et se rapproche un peu plus de Philip Wakem, un jeune homme sensible et cultivé, issu d’une famille rivale. Au grand dam de Tom, qui a dû abandonner ses études pour subvenir aux besoins des siens, au prix d’un labeur acharné…

J'ai attaqué l'année 2021 avec un gros pavé classique anglais et j'en suis ravie. Même si ma vieille édition chinée dans un vide-grenier tombait en lambeaux (j'ai utilisé pas mal de ruban adhésif) et possédait une police de caractère si petite que l'Homme m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre de voir ce que je lisais, je me suis régalée d'un bout à l'autre.

C'est ma première lecture de George Eliot. Je possède Middlemarch depuis 3 siècles dans ma bibliothèque mais je n'ose toujours pas l'ouvrir. Finalement, j'ai commencé par Le moulin sur la Floss (largement influencée par Lilly) et je ne regrette pas. Ce roman fait partie de ces textes qui hantent. Fait assez propre aux gros pavés, nous passons tellement de temps dans l'univers du texte et près des personnages qu'on se sent presque orphelins quand sonne la fin du texte.

Nous suivons un couple de frère et sœur, l'attachante Maggie et le tyrannique Tom. J'ai autant adoré le personnage de Maggie que détesté celui de Tom. Bien sûr, j'ai revu mon jugement dans les dernières pages. J'ai compris la dureté de Tom. Je ne l'ai pas excusé pour tout … Je n'ai pas pu. C'est un vrai despote envers sa sœur et il m'a souvent retourné le cœur. Quant à Maggie, quel personnage ! Cette femme m'a remuée. Bien sûr, le propos de George Eliot est sans ambiguïté. La condition des femmes est terrifiante. Aucune possibilité de choix ou d'opinions. Maggie sera soumise toute sa vie à la dictature des hommes, mais également celle des femmes plus âgées. Trop vive, trop spontanée, elle n'aura de cesse d'être brimée et rabaissée. Son histoire m'a fendue le cœur

De l'enfance à l'âge adulte, nous suivons les tourments et les luttes de Maggie et Tom. Parfois drôle, souvent touchant, ce roman aux nombreux personnages n'ennuie jamais son lecteur. C'est beau, c'est tragique. C'est le cœur bien serré que j'ai lu les dernières lignes de cet épais roman. 

Je suis moins effrayée par Middlemarch désormais. Je compte bien le découvrir plus vite que prévu. George Eliot a une plume efficace et sensible, à la fois terriblement maîtrisée et d'une grande spontanéité. 

- (...) J'aimerais bien savoir comment tu as manifesté cet amour, dont tu parles beaucoup, soit pour moi, soit pour mon père ? En nous désobéissant et en nous trompant. Moi, ma manière de montrer mon affection est différente.

- Parce que tu es un homme, Tom, que tu en as les moyens et que tu peux agir dans le monde.

- Eh bien, si tu ne peux rien faire, soumets-toi à ceux qui le peuvent.

- Alors, je me soumettrai à ce que je reconnaîtrai, à ce que je sentirai comme juste. Je me soumettrai même à ce qui est déraisonnable chez mon père, mais pas chez toi. Tu te vantes de tes vertus, comme si elles t'avaient acquis le droit d'être cruel et lâche comme tu l'es aujourd'hui. (...)

dimanche 6 décembre 2020

Nostalgie et réconciliation

Atala et René
Chateaubriand
Le livre de poche, 2019.

Sur les bords du Mississippi, la vie du jeune Chactas commence mal. Sa tribu vaincue, son village détruit, son père mort, ce jeune Indien intrépide, après un rapide passage par la ville, a été fait prisonnier par ses ennemis héréditaires. Promis à une mort atroce, ses derniers jours sont pourtant illuminés par la présence d'Atala, la fille du grand chef. Cet amour lui rendra peut-être la vie. Les deux jeunes gens pourront-ils s'enfuir et échapper à leur destin ? Sur fond d'Amérique et de bons sauvages, Chateaubriand revisite l'histoire de la fille du geôlier, à la mode romantique : en proie au mal du siècle, Atala et Chactas font partie de ces êtres d'exception qui ne connaîtront jamais de répit. L'étroitesse du monde est une torture qui ravage les grandes âmes : telle est la sombre leçon que Chateaubriand, de René aux Mémoires d'outre-tombe, ne cessera de répéter, à travers une écriture majestueuse à force de souffrances.

Lors d'un récent séjour bordelais et de passage à la librairie Mollat, j'ai été prise soudainement d'une bouffée de nostalgie. Au cœur de ce lieu plein de livres qui sentait l'encre et où planait une ambiance tamisée de fin de journée d'automne, je me suis revue 15 ans plus tôt, étudiante en Lettres Modernes. A cette époque, j'étais constamment fourrée dans la libraire qui jouxtait la fac. Vivant à la campagne, je devais souvent attendre mes trains. Je me rappelle de ces fins de journée froides et sombres où j'errai dans les rayons de la librairie. Je me souviens des sons, des odeurs, des lumières. C'est là que j'ai acheté et découvert tous ces textes classiques qui ont forgé la lectrice que je suis. Il y a quelques semaines, en retrouvant ses sensations anciennes, j'ai eu envie de dévaliser les rayons de littérature classique, retrouver (mais l'ai-je déjà quittée?), cette littérature que j'aime tant. J'ai eu envie de "vrais" classiques, ceux qu'on étudie à la fac. J'en ai choisis trois ... dont Atala/René de Chateaubriand que je vous présente ici. 

Autant vous dire que Chateaubriand et moi, c'est une histoire compliquée. Je l'ai découvert au lycée en filière littéraire avec des extraits de Mémoires d'Outre Tombe ... et je n'ai pas du tout accroché. Le côté Calimero de Chateaubriand, toujours en train de maudire le jour qui l'a vu naître, c'était trop pour moi. Je l'ai boudé durant des années et l'ai cité régulièrement comme auteur classique que je n'aimais pas. Et puis, le temps est passé. En préparant le concours de prof des écoles il y a presque 4 ans, j'ai été amenée à étudier un extrait de Mémoires d'Outre Tombe. Il s'agissait d'une anecdote sur l'enfance de Chateaubriand. Contre toute attente, j'ai ri. J'ai découvert un François-René très second degré, amusant et touchant. Doucement, l'idée a germé en moi de découvrir dans son intégralité cette œuvre majeure de la littérature. Je garde cette idée dans un coin de ma tête, mais en attendant, j'ai commencé en douceur avec deux petits romans de l'auteur, Atala et René

J'ai énormément apprécié cette lecture. Son charme désuet m'a séduite. Dans ce monde qui me semble de plus en plus étrange et violent, lire des "Ô!" très théâtraux et des tirades enflammées m'ont fait du bien. J'ai embarqué dans ce texte malgré sa vieillesse et ses caricatures. J'ai tremblé pour Chactas et j'ai été touchée par Atala. Quant à l'histoire de René, j'ai été très surprise par son propos. Je n'ai au final que peu de choses à dire de ces romans. Je ne les ai pas lus pour les analyser, mais j'ai laissé les mots glisser sur moi, j'ai lâché prise. Je ne peux que vous encourager à découvrir ces textes seulement pour le plaisir d'une belle langue, un brin pédante, mais si nécessaire. 

Cette pause très classique m'a fait un bien fou. Je me réconcilie doucement avec Chateaubriand. Affaire à suivre!

" On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: hélas! je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.  "

(Photos : Romanza2020)

dimanche 29 novembre 2020

Le cœur de Gaïa

Voyage au centre de la terre 
Jules Verne

Le livre de poche, 2010.

Dans la petite maison du vieux quartier de Hambourg où Axel, jeune homme assez timoré, travaille avec son oncle, l’irascible professeur Lidenbrock, géologue et minéralogiste, dont il aime la pupille, la charmante Graüben, l’ordre des choses est soudain bouleversé.
Dans un vieux manuscrit, Lidenbrock trouve un cryptogramme. Arne Saknussemm, célèbre savant islandais du xvie siècle, y révèle que par la cheminée du cratère du Sneffels, volcan éteint d’Islande, il a pénétré jusqu’au centre de la Terre !
Lidenbrock s’enflamme aussitôt et part avec Axel pour l’Islande où, accompagnés du guide Hans, aussi flegmatique que son maître est bouillant, ils s’engouffrent dans les mystérieuses profondeurs du volcan…
En décrivant les prodigieuses aventures qui s’ensuivront, Jules Verne a peut-être atteint le sommet de son talent. La vigueur du récit, la parfaite maîtrise d’un art accordé à la
puissance de l’imagination placent cet ouvrage au tout premier plan dans l’œuvre exceptionnelle du romancier.

Voyage au centre de la terre est mon cinquième Jules Verne. Rentrer dans l'univers de ce romancier est une sorte de lâcher prise ... ça passe ou ça casse. Avec moi, ça marche très bien. 

J'aime les débuts des romans de Jules Verne lorsqu'il décrit ses personnages et installe l'ambiance. Il rentre vite dans le vif du sujet, si bien que l'on ne peut qu'accrocher et désirer savoir la suite. Voyage au centre de la terre ne déroge pas à la règle. Les premiers chapitres sont excellents. Ce fut un véritable régal! Je ne cache pas que le reste du roman manque de piquant. J'ai trouvé le texte très court, assez simple, trop simple peut-être. Avec une entrée en matière si prometteuse, je m'attendais (malgré le petit nombre de pages) à un roman plus flamboyant. Ceci dit, me retrouver au centre de la terre avec ces trois hommes étranges mais attachants a été une expérience unique. J'ai apprécié de me réfugier dans les lignes de Verne après les rudes journées de travail. Cet écrivain crée un véritable cocon. Non dénués d'humour, ces romans sont de petites friandises qui se savourent, se grignotent. Je confesse ne pas m'être encore lancée dans ses pavés ... peut-être que la friandise dévient indigeste au bout d'un moment. Je me garde 1 000 lieues sous les mers, L'île mystérieuse et les autres gros morceaux quand je serai dans de bonnes conditions.

Au final, Voyage au centre de la terre fut une lecture agréable. Même si ce roman n'est pas mon préféré, malgré un début fantastique, j'ai tout de même pris beaucoup de plaisir à suivre les péripéties de ces trois personnages. 

" Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l’une des plus ancienne rue du vieux quartier de Hambourg.
La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
« Bon, me dis-je, s’il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.
– Déjà M. Lidenbrock ! s’écria la bonne Marthe stupéfaite, en entrebâillant la porte de la salle à manger.
– Oui, Marthe ; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, car il n’est pas deux heures. La demi vient à peine de sonner à Saint-Michel.
– Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il ?
– Il nous le dira vraisemblablement.
– Le voilà ! je me sauve, monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison. »
Et la bonne Marthe regagnât son laboratoire culinaire. "

(Photos : Romanza2020)

mardi 10 novembre 2020

" Le meilleur moyen, le seul peut-être, de gouverner les hommes, c'est de les tenir par leurs passions."

 Les diaboliques 

Jules Barbey d'Aurevilly

Club des amis du livre, Paris, 1964.

Les diaboliques est un recueil de six nouvelles mettant en scène des femmes puissantes, sombres, vengeresses. 

C'est en période halloweenesque que j'ai ouvert Les diaboliques, espérant au fond de moi frémir légèrement en lisant ce recueil de nouvelles. Bon je n'ai pas frémi ... j'ai plutôt hurlé intérieurement de la misogynie de Barbey d'Aurevilly. Mais ceci dit, le charme désuet de ce recueil est bien présent.  J'ai aimé retrouver une langue riche et soutenue, un brin pédante parfois mais toujours soignée

Certaines nouvelles, soyons clairs, sont longues, bavardes et peu passionnantes. Je pense notamment au Dessous de cartes d'une partie de whist. Mais certaines d'entre elles sont assez prenantes. Le bonheur dans le crime, Le rideau cramoisi et La vengeance d'une femme en tête de ma liste. Il est vrai que Barbey n'est pas tendre avec la gente féminine et qu'il m'a souvent énervée, mais si on lit le texte avec distance, on peut se retrouver à sourire de certains propos et à rentrer dans son jeu. Les deux dernières nouvelles sont assez gores. Âmes sensibles, préparez-vous! Je suis toujours très étonnée de lire ces auteurs décalés, provocateurs, dans une époque où la bienséance régentait le monde. 

Cela faisait un moment que je n'avais pas lu de recueil de nouvelles. J'ai vraiment apprécié de retrouver ce format. Même si Barbey n'est pas ma tasse de thé, j'ai aimé lire de courtes histoires le soir au coin du feu. Je pense ressortir certains de mes recueils de nouvelles afin d'en grapiller quelques textes. 

A lire ... avec beaucoup de recul lorsqu'on est une femme! 

Je suis convaincu que, pour certaines âmes, il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l'idée qu'on ment et qu'on trompe ; dans la pensée qu'on se sait seul soi-même, et qu'on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris.

(Photos : Romanza2020)

dimanche 8 novembre 2020

"S'il existe au monde une foutaise creuse et fausse, c'est la théorie de la noblesse de la naissance et de la pureté du sang, que certains d'entre nous s'efforcent de préserver "

 Le docteur Thorne

Anthony Trollope

Points, 2012.

Sans dot, de naissance illégitime, la belle et fière Mary ne saurait s'unir à celui qu'elle aime, Frank Gresham, un jeune héritier désargenté. Les Ladies de la famille Gresham manœuvrent en coulisse pour le marier à une femme riche afin de sauver le domaine familial hypothéqué. Seul l'oncle de Mary, le docteur Thorne, connaît le secret de son ascendance et la fortune dont elle pourrait hériter si...

Voici un roman que j'ai mis beaucoup de temps à lire. Attaqué en pleine rentrée scolaire, j'ai passé plusieurs semaines à ne lire que quelques pages par jour. 

Je l'attendais depuis des mois ce roman. Ayant eu un coup de cœur énorme pour Miss Mackenzie il y a quelques années, je lorgnais depuis longtemps les autres romans de Trollope et surtout celui-ci avec sa couverture si délicate. Un bon gros pavé classique comme je les aime! Même si j'ai, au final, moins aimé que ce que je pensais, j'ai tout de même apprécié ce texte.

Trollope a une plume très vive. Il dissèque avec brio les relations humaines et la société de son temps. J'ai aimé le franc parler que l'on trouve dans Le docteur Thorne. Trollope parle vrai. Il a le souci du détail et aime aller au bout des choses. C'est vrai que ce texte est un peu bavard et que l'intrigue aurait pu tenir en 200 pages, mais la complexité que Trollope tisse autour de l'histoire accentue sa volonté de réalisme. Il crée un monde. Tout comme Bazac, Trollope invente un univers avec ces personnages qui se croisent d'un roman à l'autre. Un brin maniaque, Trollope veut que tout s'enclenche, s'emboite. Je pense qu'il n'aurait pas supporter de dénouer l'intrigue du Docteur Thorne rapidement. Il fallait que les nœuds se dénouent de façon réaliste, juste, crédible. L'être humain est complexe, la vie également, son roman devait l'être aussi. 

Malgré sa longueur, j'ai aimé me réfugier dans ce texte. L'écriture y est belle. Le ton est exquis. J'ai parfois souri, ri même. J'ai été parfois blessée, révoltée. Le personnage de Mary Thorne est très beau. J'aurais aimé la suivre et la connaître davantage. J'ai aimé les obstinations des protagonistes, mais aussi leurs doutes. 

Un classique de la littérature anglaise à savourer. La cure de Framley m'attend dans ma bibliothèque ... et j'en suis ravie. 

- J'imagine, mon oncle, que, selon vous, nous sommes comme le renard qui a perdu sa queue, ou plutôt comme un renard qui a eu la malchance de naître sans elle.
- Je me demande comment, l'un et l'autre, nous prendrions cela, si nous nous retrouvions riches tout à coup. Ce serait une grande tentation...une tentation difficile à surmonter. Je crains bien, Mary, que lorsque les gens parlent de l'argent avec mépris, ils ressemblent souvent à ton renard sans queue. Si la nature, tout à coup, devait donner une queue à cet animal, n'en serait-il pas plus fier encore que tous les autres renards du bois?
(...)
Il n'a jamais existé de renard privé de queue qui ne serait ravi de se retrouver soudain doté de cet appendice. Jamais. Même si ce renard sans queue s'est montré très sincère dans ses conseils à ses amis! Tous autant que nous sommes, bons et méchants, nous cherchons des queues - nous en cherchons une, ou plusieurs; nous le faisons trop souvent selon des procédés assez méprisables.

(Photos : Romanza2020)

lundi 5 octobre 2020

Nostalgie

Une vie 

Guy de Maupassant

 

Livre de poche, 1983.

Jeanne, fille unique très choyée du baron et de la baronne Le Perthuis des Vauds, avait tout pour être heureuse. Son mariage avec Julien de Lamare, rustre et avare, se révélera une catastrophe. Sa vie sera une suite d'épreuves et de désillusions. 

Pour ma relecture de l'année, j'ai choisi un de mes premiers coups de cœur de lectrice. Avec Le rêve de Zola, Une vie est le roman qui m'a fait découvrir la littérature classique alors toute jeune adolescente. Je l'ai donc relu le mois dernier, plus de 20 ans après l'avoir découvert. 

Je ne me souvenais plus que ce roman était si dur. Je me souvenais que la vie de Jeanne était triste à en pleurer, je me souvenais de certaines scènes marquantes (la naissance de Massacre en tête de liste), mais j'avais oublié la rudesse de la plume de Maupassant. Bien sûr, on est loin d'un Zola, mais mon cher Guy n'est pas tendre pour autant. La nuit de noce de Jeanne en est un bel exemple. Je comprends pourquoi ce roman m'avait marquée jeune fille. C'est effrayant, violent et sans pitié. La vie de Jeanne aurait pu faire 500 pages tant elle est complexe et malheureuse. Maupassant décide d'être plus bref, de faire de grandes ellipses, de narrer la vie de Jeanne comme il nous la murmurerait en confidence, le temps d'une soirée. Ce qui rend le tout encore plus cruel. 
Alors que je m'étais totalement identifiée à Jeanne il y a plusieurs années, aujourd'hui j'ai entendu l'histoire de Jeanne comme si cette dernière était une amie, mais je ne me suis pas associée à elle. Elle est trop soumise, trop compréhensive, trop naïve. Je n'ai plus 15 ans. Je connais davantage la vie. Jeanne essaie de se rebeller, mais elle n'y parvient pas dans ce monde où la place des femmes peut être comparée à un paillasson. Je crois que le paroxysme de l'enfer de la vie de Jeanne est atteint avec le comportement égoïste de son fils. En tant que mère, j'ai ressenti à quel point son petit Paul pouvait illuminer sa vie. Mais il ne la fera que souffrir davantage. J'ai eu le cœur serré durant toute ma lecture. Heureusement qu'une éclaircie se profile dans les dernières lignes. On espère, on sourit et on souhaite laisser Jeanne en paix. 
Un classique de la littérature à lire absolument. Maupassant est un auteur que j'ai beaucoup lu et que j'aime beaucoup. Il peut être autant cruel qu'émouvant, parfois drôle et même grivois. Une vie fait partie de ces œuvres tristes qui marquent longtemps.
" Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses songeries ; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par les bois alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois. "
(Photos : Romanza2020)

jeudi 4 juin 2020

Caroline et Shirley

Shirley
Charlotte Brontë

Archipoche, 2018.


1812. Du fait des guerres napoléoniennes, la province du Yorkshire subit la première dépression industrielle de l'Histoire. Les temps sont durs, aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers qui, menacés par l'apparition des machines-outils, fomentent une révolte. Robert Moore est l'un de ces industriels dont les filatures tournent à vide. La timide Caroline, sa cousine, est éprise de lui. Mais Robert est trop préoccupé par les émeutes et les ennuis financiers pour songer à un mariage si peu lucratif.

Voici un roman que j'ai bien eu du mal à terminer!
J'aime Charlotte Brontë pour Jane Eyre. J'aime profondément ce personnage. J'ai une relation avec lui qui est exceptionnelle, unique. Je reconnais que d'autres romans sont bien mieux écrits que Jane Eyre, mais c'est cette femme, petit bout de personne chétive, peu gracieuse, intelligente et sensible, à qui je voue un véritable culte. Ouvrir un autre roman de Charlotte Brontë a été difficile. J'appréhendais beaucoup. Même si Shirley possède des qualités indéniables, j'y ai peu retrouvé ce que j'aime dans Jane Eyre
Charlotte Brontë est, à mon sens, l'autrice d'une oeuvre majeure, les autres textes sont bien loin de Jane Eyre. Je ne peux pas dire que je n'ai pas aimé Shirley. Mon intérêt a été parfois éveillé, notamment vers la fin qui m'a un peu réconciliée avec l'ensemble du roman. Shirley nous offre de très belles scènes et des pages féministes engagées très fortes. Ceci dit, le tout est long, bavard et très distant avec son lecteur. Je n'ai pas retrouvé la fougue et l'imagination de Jane EyreJe ne pense pas avoir été aveuglée par ma fascination pour Jane Eyre. Même si je n'avais jamais lu Charlotte Brontë avant de lire Shirley, j'aurais reconnu le manque de finesse et de richesse de ce texte. Shirley est plus pauvre ... c'est un fait.
Nous suivons dans Shirley deux personnages féminins intéressants : la douce et sage Caroline et la passionnée et engagée Shirley. Ces deux femmes vont s'aimer et s'entraider. J'ai aimé leur relation. J'ai aimé la gentillesse et la raison de Caroline. J'ai apprécié Shirley et son franc parler. L'oeuvre nous offre de jolis tableaux. Non dénuée d'humour, Charlotte Brontë se moque de la gente masculine, déconstruit les clichés. Dommage que le personnage masculin soit si insipide et le roman bien trop long. Si le roman ressemble à Nord et Sud de Gaskell dans son propos, la comparaison s'arrête là. Shirley n'a ni la profondeur ni le génie de Nord et Sud
Un texte à lire ... si on aime les romans anglais très lents. Ne vous attendez pas à trouver un roman passionnant et flamboyant comme Jane Eyre. Shirley est long et plein de défauts ... mais possède cependant un certain charme. 
" Une santé parfaite était un des bienfaits dont jouissait Shirley; elle n'était point nerveuse. De puissantes émotions pouvaient l'exciter et la dominer sans l'abattre: secouée et agitée pendant la tempête, elle retrouvait après l'orage sa fraîcheur et son dynamisme habituels. De même que chaque jour lui apportait ses stimulantes émotions, chaque nuit lui procurait un repos réparateur. Caroline la regardait en ce moment dormir, et lisait la sérénité de son âme dans la beauté et le calme heureux de son visage ".
(Photos : romanza2020)