mercredi 12 mai 2021

" Personne ne s’intéresse et ne croit à rien, en dehors de sa propre petite médiocrité confortable ."

 La fenêtre panoramique

Richard Yates

Pavillons poche, Robert Laffont, 2017.

April et Frank Wheeler forment un jeune ménage américain comme il y en a tant : ils s'efforcent de voir la vie à travers la fenêtre panoramique du pavillon qu'ils ont fait construire dans la banlieue new-yorkaise. Frank prend chaque jour le train pour aller travailler à New York dans le service de publicité d'une grande entreprise de machines électroniques mais, comme April, il se persuade qu'il est différent de tous ces petits-bourgeois au milieu desquels ils sont obligés de vivre, certains qu'un jour, leur vie changera... Pourtant les années passent sans leur apporter les satisfactions d'orgueil qu'ils espéraient. S'aiment-ils vraiment ? Jouent-ils à s'aimer ? Se haïssent-ils sans se l'avouer ?... Quand leur échec social devient évident, le drame éclate.

La lecture de ce roman n'a pas été de tout repos. Ce texte est dur. Peut-être que certains le trouveront très lisse par rapport à moi mais en ce qui me concerne, je l'ai trouvé difficile. Cependant, il s'agit d'un excellent roman, extrêmement percutant, un classique Étatsunien à lire absolument. J'ai adoré.

Il faut savoir que, cela arrive rarement, j'ai vu le film adapté de l'œuvre il y a plusieurs années. J'avais beaucoup aimé. Je m'en souvenais au final assez peu. Le livre est, en ce qui me concerne, bien plus lourd et sinistre. Richard Yates prend son temps et le texte gagne en intensité et en profondeur. Assister à la chute de ce couple m'a bouleversée. Bien que je sois (très) satisfaite de ma vie et de mes choix, il faut reconnaître que parfois les aléas de la vie viennent nous chambouler. On peut vite se retrouver enfermer dans un cadre et une vie qui ne sont pas ceux que nous souhaitions. Le boulot, la résidence pavillonnaire, les enfants que l'on n'a pas le temps de voir grandir, le stress, le manque de temps, ... Je suis personnellement heureuse de mes choix qui m'ont fait quitter la vie métro-boulot-dodo. J'ai été encore plus fière en lisant Fenêtre panoramique et en me disant que mes choix m'avaient éloignée (peut-être) d'une vie trop lisse qui m'aurait pesée. Pourtant, j'ai compris. J'ai compris comme tout pouvait aller vite. A quel point, on peut passer à côté ...  A côté du grain de folie, du coup de tête, du rêve d'enfant. Et pourtant, je ne peux aussi m'empêcher de penser : est-ce si grave de ne pas réaliser nos folies d'enfance? Je ne peux pas ne pas penser au sublime film Là-haut de Pixar qui montre bien que la plus belle des aventures n'est pas de réaliser des aventures incroyables, mais de partager sa vie avec des êtres que l'on aime. Un thème à débattre. 

April et Frank étaient de jeunes gens passionnés, fougueux et amoureux. Plein de rêves et de projets, ils se retrouvent cernés dans une vie ennuyeuse. Ce qui m'a le plus attristée, c'est qu'April et Frank sont persuadés d'être différents des autres, différents des voisins et leur vie étroite, persuadés qu'ils sont plus intéressants et originaux. Quand ils ouvrent les yeux et constatent que leur vie est sensiblement la même que leurs voisins, tout s'effondre. Et c'est en cela que j'ai été chamboulée et questionnée. Faut-il se gâcher le présent parce qu'il est différent de ce que l'on a prévu? Faut-il réaliser nos rêves à tout prix? Sommes-nous si exceptionnels en comparaison des voisins que parfois nous jugeons injustement? Faut-il être satisfait de ce que l'on a ou chercher à atteindre de nouveaux objectifs? Est-ce qu'April et Frank n'auraient pas été plus heureux en acceptant le tournant de leur vie et en essayant de rendre ce quotidien plus magique ? Ou devaient-ils quoi qu'il en coûte tout quitter et vivre leur rêve de voyage et d'aventures? Où est le bonheur? Ne serait-il pas tout simplement en nous? Et dans notre faculté à être satisfait tout en réalisant ce qui nous tient vraiment à coeur? April ne saura pas trouver le bonheur au fond d'elle. Elle choisira le malheur et le drame. Ses décisions, ses crises de nerfs, ses violences verbales m'ont mise mal à l'aise. April est en souffrance et Richard Yates le décrit merveilleusement bien. La fenêtre panoramique, c'est tout le vernis américain qui craquelle. Ce roman interroge sur le rôle que nous jouons dans notre propre vie, sur notre capacité à être heureux, sur nos choix. La vie de Frank et April est terrible de réalisme. Elle est le reflet de tous ces drames sourds, ces souffrances intérieures qui ne se voient pas mais détruisent de l'intérieur beaucoup de gens autour de nous ... parfois proches. Un roman maîtrisé d'un bout à l'autre, dérangeant et bouleversant. 

[...] à un moment donné, quand Frank évoqua "le vide sans espoir de toutes choses dans ce pays", il s'arrêta pile sur l'herbe et parut foudroyé.
- Voilà, maintenant vous l'avez dit, déclara-t-il. Le vide sans espoir. Bien des gens déplorent ce vide. Là où je travaillais, sur la Côte, c'était notre grand sujet de conversation à tous. Nous passions des nuits entières à discuter sur le vide, sur le néant, sur la vanité de toute chose. Pourtant, personne ne le qualifiait de "sans espoir". C'était là que nous nous dégonflions. Peut-être parce qu'il faut déjà avoir une certaine dose de courage pour voir le vide, et qu'il en faut sacrément plus pour voir le sans espoir. Je pense que, lorsque l'on voit le sans espoir, il ne reste plus qu'à ficher le camp. Quand on peut.

(Photo : Romanza2021) 

samedi 17 avril 2021

" Ce n'est pas le coupable qui importe . Ce sont les innocents "

Témoin indésirable

Agatha Christie
Editions les masques, 1966.

Dans la maison où a été assassinée Mme Argyle, n'étaient présents à l'heure du crime que le mari, la gouvernante, une infirmière et les cinq enfants adoptés par le couple. Déclaré coupable, un des garçons est mort en prison quand, deux ans après le procès, un témoin à décharge se présente pour confirmer son alibi. Cependant, la famille fera grise mine à cet homme scrupuleux venu réhabiliter le jeune homme. C'est qu'il n'y a pas qu'une vérité : celle que fera éclater le docteur Calgary est bien sombre et, plus cruellement que tout autre, blessera bien du monde.

Voici un Agatha Christie au scénario très alléchant. 

Alors qu'un crime au sein d'une famille a été résolu il y a plusieurs mois, un témoin incongru vient réfuter cette sentence. Le criminel ne peut pas être celui qui a été condamné et mort en prison, car ce dernier était avec le témoin en question au moment des faits. Mais alors? Cela signifie que le meurtrier impuni est toujours présent au sein de la famille? Qui est-ce? 

Le propos est brillant et très ingénieux. Si cette sublime intrigue est digne d'Ils étaient dix (anciennement nommé Les dix petits nègres) ou du Crime de l'Orient express, l'ensemble du roman n'en a pas la profondeur. Tout le génie de ce roman est dans cette situation pour le moins inconfortable : un criminel vit en tout impunité dans la famille mais personne ne sait de qui il s'agit. En ce qui concerne le crime en lui même ainsi que le nom du coupable, il n'y a rien de bien incroyable. J'ai été presque déçue de la résolution de l'intrigue. L'intérêt principal réside dans ce huis clos plein de non dits maîtrisé d'une main de maître et dans la psychologie de ces personnages troubles que Christie sait si bien traiter.

Bien qu’elle ne fût plus tout à fait jeune avec ses trente-six ou trente-huit ans, elle était très séduisante cette Gwenda : un corps moulé à souhait, une chevelure et des yeux d’un noir intense. Mais ce qui retenait particulièrement l’attention, c’était la vitalité du personnage, alliée à la vive intelligence du regard. Le premier, Argyle rompit le silence, non sans une certaine froideur : — Je n’ai pas l’impression de compliquer quoi que ce soit, docteur, et ce n’est nullement mon intention. Il serait peut-être préférable d’en venir au sujet même ? — Parfaitement d’accord. Auparavant, je tiens à vous exprimer mes regrets des paroles qui m’ont échappé. Elles sont dues à l’insistance avec laquelle votre fille et vous-même avez affirmé que l’affaire en question était définitivement close. Ce qui ne correspond nullement à la réalité.


(Photos : Romanza2021) 

mardi 30 mars 2021

Père? Puis-je?

Père

Elizabeth Von Arnim

Archi poche, 2014.

Orpheline de mère, Jennifer a passé les trente-trois premières années de sa vie à s’occuper de son père. Quand celui-ci se remarie, elle vit ses premiers instants de liberté et de bonheur innocent.
Tandis qu’il part en lune de miel, elle loue un petit cottage pittoresque dans la campagne et se prépare à vivre de l’héritage modeste laissé par sa mère, cultivant son jardin.
Cependant, toutes sortes de complications se font jour, à commencer par la personnalité des nouveaux propriétaires, un jeune clergyman et sa sœur autoritaire… Sans compter son père et sa jeune mariée, qui ne lui facilitent pas l’existence.
Une parabole sur les liens du devoir et la délivrance de l’amour, contée avec l’humour et la finesse d’Elizabeth von Arnim.

J'aime beaucoup Elizabeth Von Arnim depuis ma lecture du génial Vera qui reste à ce jour mon préféré de l'auteure. Père avait tout pour être un gros coup de cœur. J'ai adoré les premières pages. Malheureusement, au fur et à mesure de l'histoire, j'ai trouvé que le texte prenait un tournant, certes drôle, mais trop attendu et commun.

Dans Père, nous suivons la pétillante Jennifer. Dévouée depuis le décès de sa mère à son tyrannique père, elle s'empêche de vivre. Un jour, cependant, son père lui annonce son remariage. Loin d'affoler Jennifer, cette nouvelle la remplit de joie. La voilà enfin libérée. Une nouvelle épouse peut occuper la place d'esclave qu'elle occupait jusqu'à maintenant. Ces premières pages furent un régal! Voir Jennifer s'émanciper, devenir autonome et choisir enfin la vie qu'elle désire fut un enchantement. J'ai adoré les pages où elle cherche son futur logis et où elle s'y installe. Je me suis totalement identifiée à elle avec ses envies de nature, de silence, de jardinage et qu'elle veuille désormais vivre pour elle uniquement. Père nous offre de magnifiques pages engagées sur la condition féminine. 
Le roman, par la suite, est drôle et distrayant mais perd un peu de sa qualité. En réalité, j'aurais adoré lire des pages et des pages de la vie libre et solitaire de Jennifer. Je trouve dommage qu'à peine libérée de son père, elle rencontre forcément un homme. C'est trop cliché! Comme j'aurais apprécié lire l'histoire de la vie d'une jeune femme affranchie dans son cottage! Malgré ma déception, je reconnais à ce roman un charme fou. J'ai souvent souri. Père est un roman qui fait du bien

Elizabeth Von Arnim est une autrice à découvrir absolument si ce n'est pas déjà fait. Capable de faire frémir (comme dans Vera) ou rire (comme Avril enchanté et Père), cette dame a une plume attachante et sincère
Elle bêchait. "Quand une femme, décida-t-elle sévèrement, commence à éprouver des sentiments qui ne peuvent, si on ne les réprime pas, que la conduire à l'esclavage, le mieux qu'on puisse faire est de s'imposer un exercice dur et prolongé." Aussi bêchait-elle , et découvrit qu'il y a bien de la vertu dans une bêche.

Quand on en use avec persévérance, une bêche fait, Jen s'en aperçut, des miracles au bénéfice de l'esprit; et lorsqu'elle déposa la sienne le dimanche soir ... , lorsqu'elle la déposa, elle était d'avis qu'il ne devrait pas y avoir de femmes sans bêche. Elles ne seraient pas si sottes car elles s'aviseraient peut-être qu'il y a autre chose dans la vie qu'un certain homme. Elles s'aviseraient , par exemple, du goût étonnamment délicieux qu'ont le pain et le beurre quand on meurt de faim et, quand on a peiné dehors toute la journée, de la satisfaction profonde et exquise que donne un sommeil sans rêve.
Vraiment l'efficacité simple des bêches pour vous ramener à la raison étonna Jennifer. Surtout quand il faisait chaud, que la terre était brûlée de soleil, il n'y avait évidemment rien de tel. La transpiration ruisselait, et elle entraînait ces sentiments un peu fous pour James .Jen comprenait bien qu'on ne peut à la fois transpirer et soupirer.
... Aussi, elle bêchait et bêchait.

 Père, E. Von Arnim

lundi 29 mars 2021

Pause balzacienne

Une fille d'Eve suivi de La fausse maîtresse 

Honoré de Balzac

Folio, 2012.

Deux femmes, Clémentine et Marie. Deux mariages, deux époux, charmants, convenables, vivant l'amour à la petite semaine et «soignés comme une petite maîtresse». Deux femmes, deux mariages, deux époux et, bien sûr, deux amants, vigoureux comme des tigres, de «chevelure inculte» et de regard «napoléonien». Deux amants? En fait un seul, Balzac lui-même, prodigieux narcisse et visionnaire amoureux qui évoque ici une de ses conquêtes et «récupère» un de ses plus cuisants échecs amoureux, toutes les femmes ne lui ayant pas dit, comme Mme de Berny : «Adieu didi on t'aime quand même... malgré la corde qui te manque.» Et tous les personnages qui apparaissent dans Une fille d'Ève et deviendront les maréchaux et les grognards de la Grande Armée balzacienne font de ce roman le laboratoire central de La Comédie humaine.

C'est toujours un délice de se glisser entre les pages de Balzac. Je retrouve un ami de longue date. Un ami pertinent, juste, toujours aussi moderne et croustillant. 

Une fille d'Eve est un agréable roman de Balzac. Il serait d'ailleurs parfait pour quelqu'un qui n'a pas encore osé s'attaquer à Honoré. Le propos est simple et le roman se lit tout seul. Cette facilité ne retire cependant rien à la finesse et au génie de l'auteur. C'est court, facile mais magnifique. L'héroïne, mariée à un homme honorable (Aah! Félix!!), tombe amoureuse d'un autre. Cet amant n'a rien de comparable à la grandeur de son époux. Il est insignifiant et assez fat. Marie-Angélique s'englue dans cette relation et y risque sa réputation et sa vie. Mais Félix lui vient en aide. 

Le second roman de ce livre est La fausse maîtresse. Il s'agit là aussi d'un homme au cœur noble. Se sachant amoureux de l'épouse de son ami, Thadée Paz va s'obstiner à faire croire qu'il est amoureux d'une écuyère de cirque pour ne pas révéler son secret et protéger la femme qu'il aime. 

Les hommes au cœur pur sont à l'honneur dans ces deux textes. De courts romans de mœurs à découvrir et à consommer sans modération. 

"Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre, vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle le bonheur. Là, tout était alors en harmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant. […] et ces deux sœurs s'aimaient tendrement. Nous vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement mariées peuvent si bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales.

[…]

Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la Religion lassa de ses pratiques ces jeunes coeurs innocents, traités comme s'ils eussent été criminels ; elle y comprima les sentiments, et tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée. Les deux Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance : elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde et comparer quelques idées ; mais leurs grâces touchantes et leur valeur, elles l'ignorèrent."

Une fille d'Eve, Balzac. 

lundi 25 janvier 2021

" La patience d’un cœur est en proportion de sa grandeur "

Les impatientes 

Djaïli Amadou Amal

Emmanuelle Colas, 2020.

Trois femmes, trois histoires, trois destins liés. Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis que Hindou, sa soeur, est contrainte d’épouser son cousin. Patience ! C’est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?
Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

Voici un roman que l'on m'a offert pour Noël et j'en suis ravie, car sans cela je ne l'aurais probablement pas lu. Pas que le sujet ne m'intéresse pas, bien sûr. En tant que femme, je ne peux qu'être sensible au propos des Impatientes. Mais parce que je lis très peu de rentrées littéraires, voire pas du tout. J'aurais eu bien tort de ne pas ouvrir ce roman à l'écriture d'une simplicité assumée mais profondément humaine et d'une grande puissance

Nous suivons trois femmes du Sahel. Chaque femme prend la parole à tour de rôle. Le roman est coupé en trois parties, une partie par femme. La première, Ramla, est indépendante et rêve de poursuivre de longues études. Elle aime un ami de son frère, étudiant lui aussi et ayant des idées modernes comme elle. Elle est cependant mariée de force à un homme de 50 ans déjà mariée à Safira. Nous suivons cette dernière dans l'ultime partie du roman. Cette "première épouse" garde son homme pour elle depuis des années. L'arrivée de Ramla est une humiliation. Elle refuse de partager son mari avec cette jeune et belle femme. Hindou prend la parole dans la seconde partie. Discrète, soumise et douce, elle est mariée à un cousin. Son mari s'avère violent, ivrogne et malsain. 

Ces trois femmes auront un chemin commun à suivre : celui de la patience. Voilà le mot d'ordre. Leurs mères, leurs sœurs, leurs tantes, les hommes, ... Tout le monde leur recommande la patience. Aux patientes tout est accordé, leur dit-on. Oui, mais voilà. Elles ne veulent pas être patientes. Elles veulent vivre ... survivre en ce qui concerne Hindou. Les règles qui les dominent, dictées par et pour les hommes, les avilissent. Cette patience qu'elles doivent toujours avoir et ressentir les étouffe et les tue lentement. Elles ne pourront se fier qu'à elles-mêmes et se battre avec le peu d'armes qu'elles ont. 

Ce roman est nécessaire. Les voix de Ramla, Hindou et Safira résonnent au fond de nous. L'autrice ne cherche pas le voyeurisme ou le mal-être. Même dans l'horreur, elle reste sensible, pudique, digne. Elle ne tait rien. Mais elle ne cherche pas non plus à tomber dans un pathos facile et larmoyant. Ce texte est un texte de combattantes, de survivantes. En fermant ce texte, il n'y a qu'un profond respect et une sourde colère qui habitent notre cœur. 

Ce roman m'a terriblement donné envie de me pencher davantage sur la littérature francophone (ou plus largement d'Afrique noire). Je ne m'y suis jamais réellement penchée ... à tort. J'ai noté quelques titres. En avez-vous à me conseiller? 

Patience, munyal, Hindou ! On te l'a déjà dit. Une peule ne pleure pas quand elle accouche. Elle ne se plaint pas. N'oublie pas. A chaque instant de ta vie, tu dois te maîtriser et tout contrôler. Ne pleure pas, ne crie pas, ne parle même pas ! Si tu pleures à ton premier accouchement, tu pleureras à tous les autres. Si tu cries, ta dignité sera bafouée. Il y a aura toujours quelqu'un pour raconter au quartier que tu es une poltronne. On serre les dents mais on ne se mord pas les lèvres. Si tu mords les lèvres, tu pourras les transpercer au plus fort de la douleur et sans même t'en rendre compte. C'est la volonté d'Allah d'enfanter dans la douleur mais un enfant n'a pas de prix. Patience ! C'est à cause de cette douleur qu'on dit que l'accouchement est le jihad des femmes. C'est grâce à lui qu'on va directement au Paradis si on y laisse la vie. C'est à cause de lui qu'un enfant sera toujours redevable à sa mère.

          Les impatientes, Djaïli Amadou Amal.  

lundi 18 janvier 2021

Le cours de la vie

Le moulin sur la Floss
George Eliot

Bibliothèque Marabout, 1957.

Élevée au moulin de Dorlcote, dans les paysages verdoyants du Lincolnshire, la toute jeune et idéaliste Maggie Tulliver forme avec son frère Tom un couple lié par un amour indestructible.

Ce lien est pourtant mis à mal après la mort de leur père, que la faillite a contraint à vendre son moulin. Maggie se morfond dans sa nouvelle vie et se rapproche un peu plus de Philip Wakem, un jeune homme sensible et cultivé, issu d’une famille rivale. Au grand dam de Tom, qui a dû abandonner ses études pour subvenir aux besoins des siens, au prix d’un labeur acharné…

J'ai attaqué l'année 2021 avec un gros pavé classique anglais et j'en suis ravie. Même si ma vieille édition chinée dans un vide-grenier tombait en lambeaux (j'ai utilisé pas mal de ruban adhésif) et possédait une police de caractère si petite que l'Homme m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre de voir ce que je lisais, je me suis régalée d'un bout à l'autre.

C'est ma première lecture de George Eliot. Je possède Middlemarch depuis 3 siècles dans ma bibliothèque mais je n'ose toujours pas l'ouvrir. Finalement, j'ai commencé par Le moulin sur la Floss (largement influencée par Lilly) et je ne regrette pas. Ce roman fait partie de ces textes qui hantent. Fait assez propre aux gros pavés, nous passons tellement de temps dans l'univers du texte et près des personnages qu'on se sent presque orphelins quand sonne la fin du texte.

Nous suivons un couple de frère et sœur, l'attachante Maggie et le tyrannique Tom. J'ai autant adoré le personnage de Maggie que détesté celui de Tom. Bien sûr, j'ai revu mon jugement dans les dernières pages. J'ai compris la dureté de Tom. Je ne l'ai pas excusé pour tout … Je n'ai pas pu. C'est un vrai despote envers sa sœur et il m'a souvent retourné le cœur. Quant à Maggie, quel personnage ! Cette femme m'a remuée. Bien sûr, le propos de George Eliot est sans ambiguïté. La condition des femmes est terrifiante. Aucune possibilité de choix ou d'opinions. Maggie sera soumise toute sa vie à la dictature des hommes, mais également celle des femmes plus âgées. Trop vive, trop spontanée, elle n'aura de cesse d'être brimée et rabaissée. Son histoire m'a fendue le cœur

De l'enfance à l'âge adulte, nous suivons les tourments et les luttes de Maggie et Tom. Parfois drôle, souvent touchant, ce roman aux nombreux personnages n'ennuie jamais son lecteur. C'est beau, c'est tragique. C'est le cœur bien serré que j'ai lu les dernières lignes de cet épais roman. 

Je suis moins effrayée par Middlemarch désormais. Je compte bien le découvrir plus vite que prévu. George Eliot a une plume efficace et sensible, à la fois terriblement maîtrisée et d'une grande spontanéité. 

- (...) J'aimerais bien savoir comment tu as manifesté cet amour, dont tu parles beaucoup, soit pour moi, soit pour mon père ? En nous désobéissant et en nous trompant. Moi, ma manière de montrer mon affection est différente.

- Parce que tu es un homme, Tom, que tu en as les moyens et que tu peux agir dans le monde.

- Eh bien, si tu ne peux rien faire, soumets-toi à ceux qui le peuvent.

- Alors, je me soumettrai à ce que je reconnaîtrai, à ce que je sentirai comme juste. Je me soumettrai même à ce qui est déraisonnable chez mon père, mais pas chez toi. Tu te vantes de tes vertus, comme si elles t'avaient acquis le droit d'être cruel et lâche comme tu l'es aujourd'hui. (...)

" C’est comme si nous ne sommes tous qu’un ventre affamé, comme si l’être humain n’est qu’un paquet de besoins qui épuisent le monde. "

Dans la forêt 
Jean Hegland


Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

 

Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.


Il va m'être difficile de parler de ce texte tant je l'ai aimé. Voilà plusieurs semaines que j'en ai tourné la dernière page et il me hante encore.

Bien sûr, la pandémie actuelle a fait que cette lecture fut extrêmement immersive. Ce roman fait tant échos à ce qu'il se passe autour de nous. Il faut s'accrocher pour lire ce texte. Il faut se préparer à être chamboulé. Dans la forêt n'est pas un roman glauque ou violent, mais il reste dur dans le sujet qu'il traite : la survie dans une société qui s'effondre. Je pense que je le relirai souvent, car ils soulèvent tellement de questions que des relectures sont nécessaires.

Jean Hegland prône un retour à la nature. Même si ses deux héroïnes retournent à l'essentiel par la force des choses et non par choix, nous sentons bien que l'autrice reconnaît cette nécessité. Nous avons abusé de la Terre, de la Nature et nous devons faire en sorte de revivre en harmonie avec elle. Si ce rapprochement ne vient pas de nous, il se fera par un autre biais : une pandémie, une rupture de carburant, des phénomènes météorologiques, ... une succession d'événements qui déclenchera la fin du monde que nous connaissons. Je vous avais prévenus, il vaut mieux être préparé avant de l'ouvrir. Rassurez-vous cependant, Dans la forêt n'est pas un roman anarchiste ou extrémiste. Mais c'est cela qui fait toute sa force. C'est un roman réaliste, plausible, extrêmement simple au final. 

Nous suivons Nell et Eva dans leur survie. L'une étudie et dévore les livres, l'autre danse. En tant que lectrice ET danseuse, j'ai été en totale empathie avec ces deux sœurs. Nous les voyons s'organiser, réapprendre à vivre, se défaire de choses qui pourtant leur paraissaient essentielles avant. J'ai aimé ces deux personnalités très différentes mais attachantes.

J'ai souvent lu que jusqu'aux dernières lignes le lecteur se demande bien comment va faire Jean Hegland pour clôturer un tel roman. C'est vrai. Je me suis questionnée. J'ai imaginé une fin horrible, un happy end doux et positif…. J'ai tout imaginé …. sauf ce qui allait réellement se passer. Quelle fin ! Il ne pouvait pas en avoir d'autres. A l'image du roman, simple et vraie.


Gros coup de cœur de la fin d'année 2020. Un roman terriblement actuel à lire ABSOLUMENT!

" Je me suis réveillée dans l’obscurité en entendant la voix de ma sœur, en sentant ses mains fermes sur moi.
- Tout va bien, a-t-elle promis. C’était un rêve.
Alors même qu’elle disait cela, et que mon moi conscient acquiesçait, je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu."

Surmonter l'insurmontable

Passage du gué 
Jean-Philippe Blondel

Pocket, 2008.

Myriam et Thomas. Pour Fred, les revoir aujourd'hui, c'est une joie violente qui prend à la gorge, bouscule et donne une force inattendue. 

Il y a vingt ans, Fred a choisi de traverser, à leurs côtés, une épreuve qui n'était pas sienne. Pour leur éviter la noyade, il s'est tenu là, attentif, disponible , sans rien attendre. Avec tendresse et fermeté, il a tenu leurs têtes hors de l'eau. Une fois la tempête éloignée, il s'est effacé. 

Myriam, Thomas et Fred. S'ils ont survécu, c'est que le pari le plus insensé peut être tenu. C'est que la vie peut tout donner après avoir tout retiré. 

J'ai découvert Jean-Philippe Blondel il y a des années grâce à un concours organisé par le blog To the happy few (l'autrice Angéla Morelli désormais). Je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, celui des blogs littéraires, où les réseaux sociaux tels que Facebook ou Instagram n'existaient pas … ou étaient encore peu utilisés. J'avais gagné à l'époque sur le blog d'Angela donc, plusieurs romans de Jean-Philippe Blondel. Je lis très peu de contemporains (comme vous le savez) mais cet auteur fait partie de ceux que j'aime bien. Je grignote les 5 romans reçus en cadeau au fur et a mesure des années et je les savoure. Rien de transcendant mais c'est bien écrit, émouvant et juste.

Je dois reconnaître cependant que Passage du gué est celui que j'ai le moins aimé jusqu'à maintenant. Plus dur, plus cru, j'ai préféré la poésie de ces autres textes (tous chroniqués sur le blog). Cependant, il est pertinent et complexe. Blondel écrit vrai et c'est ce que j'aime chez lui. Il écrit sur la vie et les gens avec vérité et sans jugement.

Nous suivons un couple en plein drame qui se relèvera grâce à l'amitié d'un jeune homme, croisé un jour. Il s'offrira à ce couple, sans rien demander en retour, seulement le temps que ce duo se redresse et reprenne leur vie. 

Bien sûr en tant que maman ce texte m'a beaucoup émue. J'ai souvent eu le cœur serré. Même si je n'ai pas toujours compris et accepté les choix et les liens qui se nouaient entre les personnages, j'ai lu leur histoire sans les juger. Je ne sais pas comment j'aurai vécu un drame comme celui-là. J'ai assisté avec émotion, incompréhension parfois mais toujours avec respect. 

Un auteur à découvrir. Il ne me reste plus qu'un roman de lui, Juke box. Je serai heureuse de le retrouver. 

Je vous offre un passage du roman qui m'a énormément touchée. A en avoir le cœur au bord des lèvres. L'héroïne se promène dans la forêt et imagine son petit garçon à ses côtés. Cette sensation "d'enfant fantasmé" a eu des échos très personnels en moi. 

" Je suis allée me promener avec Pierre, bien sûr. Je lui montrais tout ce qu'il devait retenir pour sa vie future, le parfum des fleurs dans les sous-bois, le coassement paresseux des grenouilles, les différents troncs des arbres et leurs écorces, les traces du passage des animaux, le bruit du vent dans les cimes. Je lui parlais à voix haute. Je voulais que, plus tard, il se souvienne, comme Fred se souvient de ses promenades avec sa mère. Je le tenais par la main. Je sais. Personne ne peut comprendre ça. Pourtant, je le tenais par la main, je sentais sa main dans la mienne et, au fur et a mesure que nous gravissions le sentier, elle grandissait, elle se faisait plus calleuse, une main d'homme que je ne reconnais pas toujours, et pourtant la douceur était la même, c'était ma propre main qui changeait, la peau se fripait, les rides s'entrecroisaient dans des figures de plus en plus complexes, les rhumatismes vrillaient les articulations, les os adoptaient des postures étranges, ma main de vieille dame dans celle de mon fils adulte. "

(Passage du gué, Jean_Philippe Blondel)

mardi 29 décembre 2020

Petit bilan de mes lectures de 2020

L'heure du bilan de cette .... étrange .... année est arrivée!


Voici les lectures les plus marquantes de 2020 : 

- Les braises de Sandor Maraï : Un court roman maîtrisé d'une main de maître, un huis clos époustouflant. 

- David Copperfield de Charles Dickens : Ce fut mon grand roman du confinement. Lu en lecture commune avec UnlivreUnthé, cette histoire addictive fut un régal de bout en bout.

- Dark island de Vita Sackville-West : Ce roman est bien plus complexe qu'il n'y paraît et j'ai adoré cette lecture déstabilisante et pleine de mystères. 

- Les royaumes du Nord Tome 1 d'A la croisée des mondes de Philip Pullman : Une série que j'ai été longue à débuter, pourtant ce tome 1 m'a envoûtée. J'ai également apprécié le tome 2 et je compte bien lire le troisième et dernier tome rapidement. 

- Wild de Cheryl Strayed : Après la découverte du film, je me suis jetée sur ce livre. Enorme coup de cœur! Un livre que je relirai. 

- La brodeuse de Winchester de Tracy Chevalier : Cadeau de Lou, je me suis glissée dans ce roman comme dans un bain chaud plein de bulles. Un petit bonbon délicieux ... et intelligent! 

- Dans la forêt de Jean Hegland : Dernière lecture achevée de l'année et très coup de cœur. Ce roman m'accompagnera encore très longtemps. Un terrible écho aux temps troublés actuels. (Chronique en cours de rédaction)


Mais cette année, j'ai aussi lu un nouveau Rougon-Macquart qui fut, comme toujours, délicieux. J'ai lu mon dernier roman (achevé) de Jane Austen et je me réjouis de pouvoir tous les relire indéfiniment. J'ai continué mon voyage sur Ténébreuse. J'ai découvert l'univers envoûtant d'Arturo Perez-Reverte. J'ai relu le sublime Une vie de Maupassant qui m'avait tant marqué adolescente. J'ai lu deux romans de Laura Kasischke ... et tant d'autres choses. 

Et qu'en est-il de mes bonnes intentions livresques de 2020 ? 

Je vous confesse que je n'ai pas réussi à atteindre le nombre de 40 romans dans l'année. Et pourtant il y a quelques années ce nombre m'aurait paru ridicule. Désormais entre les enfants, le boulot, une grande maison, de nouvelles activités, j'ai moins de temps libre pour lire. Mais je n'ai pas de regrets. Je ne cache pas que j'aimerais lire plus, mais quoi qu'il arrive, je lis toujours ... et toujours avec plaisir. Moins, certes, mais mieux. J'ai lu 32 romans en 2020, soit un peu plus de 2 romans par mois. Il y a de gros pavés dans le lot. 

J'ai relu un roman que j'avais aimé il y a quelques années. Il s'agit d'Une vie de Maupassant. Cela fait 3 ans que je me relis un roman dans l'année et j'apprécie beaucoup ce moment. Je le renouvellerai en 2021. Je ne sais pas encore avec quel titre. 

Je n'ai pas poursuivi ma lecture offerte du 1er tome de Harry Potter avec mon fils car ... il l'a lu seul ... pour mon plus grand bonheur.

Je n'ai pas relu de classiques grecs ou de romans traitant de la mythologie comme je le voulais, mais je ne désespère pas pour 2021.

J'ai lu de la littérature fantastique et compte bien continuer l'année prochaine notamment en terminant la série A la croisée des mondes

J'ai peu lu de BD ... mais toujours avec joie. 


Bref pour 2021, je me souhaite :
- De belles lectures (et de dépasser 35 romans).
- Une relecture d'un de mes romans marquants

Et ... c'est déjà pas mal.

Je vous souhaite une belle année livresque 2021. 

dimanche 6 décembre 2020

Nostalgie et réconciliation

Atala et René
Chateaubriand
Le livre de poche, 2019.

Sur les bords du Mississippi, la vie du jeune Chactas commence mal. Sa tribu vaincue, son village détruit, son père mort, ce jeune Indien intrépide, après un rapide passage par la ville, a été fait prisonnier par ses ennemis héréditaires. Promis à une mort atroce, ses derniers jours sont pourtant illuminés par la présence d'Atala, la fille du grand chef. Cet amour lui rendra peut-être la vie. Les deux jeunes gens pourront-ils s'enfuir et échapper à leur destin ? Sur fond d'Amérique et de bons sauvages, Chateaubriand revisite l'histoire de la fille du geôlier, à la mode romantique : en proie au mal du siècle, Atala et Chactas font partie de ces êtres d'exception qui ne connaîtront jamais de répit. L'étroitesse du monde est une torture qui ravage les grandes âmes : telle est la sombre leçon que Chateaubriand, de René aux Mémoires d'outre-tombe, ne cessera de répéter, à travers une écriture majestueuse à force de souffrances.

Lors d'un récent séjour bordelais et de passage à la librairie Mollat, j'ai été prise soudainement d'une bouffée de nostalgie. Au cœur de ce lieu plein de livres qui sentait l'encre et où planait une ambiance tamisée de fin de journée d'automne, je me suis revue 15 ans plus tôt, étudiante en Lettres Modernes. A cette époque, j'étais constamment fourrée dans la libraire qui jouxtait la fac. Vivant à la campagne, je devais souvent attendre mes trains. Je me rappelle de ces fins de journée froides et sombres où j'errai dans les rayons de la librairie. Je me souviens des sons, des odeurs, des lumières. C'est là que j'ai acheté et découvert tous ces textes classiques qui ont forgé la lectrice que je suis. Il y a quelques semaines, en retrouvant ses sensations anciennes, j'ai eu envie de dévaliser les rayons de littérature classique, retrouver (mais l'ai-je déjà quittée?), cette littérature que j'aime tant. J'ai eu envie de "vrais" classiques, ceux qu'on étudie à la fac. J'en ai choisis trois ... dont Atala/René de Chateaubriand que je vous présente ici. 

Autant vous dire que Chateaubriand et moi, c'est une histoire compliquée. Je l'ai découvert au lycée en filière littéraire avec des extraits de Mémoires d'Outre Tombe ... et je n'ai pas du tout accroché. Le côté Calimero de Chateaubriand, toujours en train de maudire le jour qui l'a vu naître, c'était trop pour moi. Je l'ai boudé durant des années et l'ai cité régulièrement comme auteur classique que je n'aimais pas. Et puis, le temps est passé. En préparant le concours de prof des écoles il y a presque 4 ans, j'ai été amenée à étudier un extrait de Mémoires d'Outre Tombe. Il s'agissait d'une anecdote sur l'enfance de Chateaubriand. Contre toute attente, j'ai ri. J'ai découvert un François-René très second degré, amusant et touchant. Doucement, l'idée a germé en moi de découvrir dans son intégralité cette œuvre majeure de la littérature. Je garde cette idée dans un coin de ma tête, mais en attendant, j'ai commencé en douceur avec deux petits romans de l'auteur, Atala et René

J'ai énormément apprécié cette lecture. Son charme désuet m'a séduite. Dans ce monde qui me semble de plus en plus étrange et violent, lire des "Ô!" très théâtraux et des tirades enflammées m'ont fait du bien. J'ai embarqué dans ce texte malgré sa vieillesse et ses caricatures. J'ai tremblé pour Chactas et j'ai été touchée par Atala. Quant à l'histoire de René, j'ai été très surprise par son propos. Je n'ai au final que peu de choses à dire de ces romans. Je ne les ai pas lus pour les analyser, mais j'ai laissé les mots glisser sur moi, j'ai lâché prise. Je ne peux que vous encourager à découvrir ces textes seulement pour le plaisir d'une belle langue, un brin pédante, mais si nécessaire. 

Cette pause très classique m'a fait un bien fou. Je me réconcilie doucement avec Chateaubriand. Affaire à suivre!

" On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre: hélas! je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.  "

(Photos : Romanza2020)