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mardi 10 novembre 2020

" Le meilleur moyen, le seul peut-être, de gouverner les hommes, c'est de les tenir par leurs passions."

 Les diaboliques 

Jules Barbey d'Aurevilly

Club des amis du livre, Paris, 1964.

Les diaboliques est un recueil de six nouvelles mettant en scène des femmes puissantes, sombres, vengeresses. 

C'est en période halloweenesque que j'ai ouvert Les diaboliques, espérant au fond de moi frémir légèrement en lisant ce recueil de nouvelles. Bon je n'ai pas frémi ... j'ai plutôt hurlé intérieurement de la misogynie de Barbey d'Aurevilly. Mais ceci dit, le charme désuet de ce recueil est bien présent.  J'ai aimé retrouver une langue riche et soutenue, un brin pédante parfois mais toujours soignée

Certaines nouvelles, soyons clairs, sont longues, bavardes et peu passionnantes. Je pense notamment au Dessous de cartes d'une partie de whist. Mais certaines d'entre elles sont assez prenantes. Le bonheur dans le crime, Le rideau cramoisi et La vengeance d'une femme en tête de ma liste. Il est vrai que Barbey n'est pas tendre avec la gente féminine et qu'il m'a souvent énervée, mais si on lit le texte avec distance, on peut se retrouver à sourire de certains propos et à rentrer dans son jeu. Les deux dernières nouvelles sont assez gores. Âmes sensibles, préparez-vous! Je suis toujours très étonnée de lire ces auteurs décalés, provocateurs, dans une époque où la bienséance régentait le monde. 

Cela faisait un moment que je n'avais pas lu de recueil de nouvelles. J'ai vraiment apprécié de retrouver ce format. Même si Barbey n'est pas ma tasse de thé, j'ai aimé lire de courtes histoires le soir au coin du feu. Je pense ressortir certains de mes recueils de nouvelles afin d'en grapiller quelques textes. 

A lire ... avec beaucoup de recul lorsqu'on est une femme! 

Je suis convaincu que, pour certaines âmes, il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l'idée qu'on ment et qu'on trompe ; dans la pensée qu'on se sait seul soi-même, et qu'on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris.

(Photos : Romanza2020)

samedi 25 juin 2016

" Comme il était difficile de satisfaire tous les désirs d’un homme ! "

Infidélités 
Vita Sackwille-West

Livre de poche, 2014.

Elle n’a que lui et elle l’adore, mais lui ne pense qu’à s’enfuir au plus vite… Elle dort à ses côtés, et lui, « les yeux grand ouverts dans la nuit », rêve à une autre… Elle attend depuis toujours qu’il s’engage, et lui ne peut attendre de lui révéler sa nouvelle existence… 
L’amour à sens unique, l’amour trahi, la vie qui se fendille en une seule phrase, négligemment glissée dans la conversation : dans ces six nouvelles composées entre 1922 et 1932, Vita Sackville-West montre une fois de plus à quel point elle excelle dans le tableau doux-amer des sentiments inexprimés.

Vita Sackville-West nous offre, avec ce recueil de nouvelles, une brillante analyse de l'esprit humain. 
Tel un cocon douillet, les premières lignes de la nouvelle ouvrant le recueil nous enveloppe de bonheur. Derrière cette douceur se cache la cruauté ... et tout le talent de Vita Sackville-West se dévoile.
Pris dans les filets de la passion, les personnages de cette oeuvre très réussie vont se révéler, se découvrir et parfois se replier sur eux-mêmes. Chacune de ses six nouvelles est travaillée avec précision et justesse. Telle une chirurgienne, Sackville-West dissèque les travers de l'Homme tourmenté par la passion ou le désir. Avec toujours cet humour qui lui est propre, elle nous conte les histoires de ses personnages vrais et justes. Parfois touchants, inquiétants à d'autre moment, j'ai aimé rencontrer les différents portraits de ce recueil. 
Même si pour moi Toute passion abolie reste indétrônable, Infidélités est une oeuvre très riche où l'on retrouve tout le génie de Sackville-West. 
"Ce matin- là, elle se réveilla plus tôt qu’elle ne l’aurait souhaité, voguant d’un sommeil délicieux vers un éveil tout aussi doux. Elle s’étira en glissant nonchalamment ses mains sous les oreillers duveteux éparpillés sur son lit sa tête, ses épaules s’enfonçaient dans ce nid douillet. Elle aimait en avoir beaucoup ; c’était un de ses petits luxes personnels, d’ailleurs elle en faisait souvent la remarque : qu’est- ce qu’une maison, sinon le lieu où l’on s’autorise tous les petits luxes possibles ?"
(Infidélités, Vita Sakville-West, Livre de poche, 2014.)
(Photos : Romanza2016)

jeudi 12 novembre 2015

Pause russe

 Nouvelles de Pétersbourg
Nicolas Gogol

Folio classique, 2007.

Ce recueil regroupe 5 nouvelles : La perspective Nevski, Le portrait, Le journal d'un fou, Le nez et Le manteau. Toutes ont en commun la ville de Saint Pétersbourg.

J'avais déjà lu deux des Nouvelles de Pétersbourg en début d'année dernière. Il s'agissait du Nez et du Manteau. J'avais apprécié ces textes décalés, cachant beaucoup de profondeur derrière une apparente légèreté. J'étais décidée à me procurer l'ensemble des Nouvelles
Ma deuxième rencontre avec Gogol fut délicieuse. J'ai retrouvé son humour avec joie, mais j'ai également découvert une plume sensible et très poétique. Gogol a une façon incroyable de passer d'un style drôle à un style très sombre. J'ai ressenti toute son âme d'artiste torturé, cet écrivain qui ira jusqu'à se laisser mourir, insatisfait de ne pas réussir à écrire Les âmes mortes, son oeuvre restée inachevée. 
Avec La perspective Neski, on plonge dans les rues de Saint-Pétersbourg. La plume de Gogol rend le texte vivant et la vie pétersbourgeoise remuante. On pourrait rire des aventures de Piskariov, mais Gogol met en lumière le côté sombre de la grande Pétersbourg, ses travers et ses êtres oubliés. 
Le portrait est une histoire fantastique, un récit de tableau hanté par le diable. Interrogeant sur le talent d'un artiste et le pouvoir de l'Art, cette nouvelle est très plaisante à lire. 
J'ai adoré Le journal d'un fou. Complètement loufoque, cette nouvelle n'en est pas moins très profonde et tragique. 
Gogol a une écriture très maîtrisée. Passant du rire à la terreur, mêlant le drame à l'humour, il joue avec les émotions de son lecteur avec génie. Certains auteurs arrivent en quelques pages à nous captiver. C'est le cas de Gogol.
Ce fut encore un plaisir d'ouvrir de la littérature russe. Après Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine, ... je découvre Gogol et son univers à part. Il arrive à me toucher et à m'emmener dans son monde en quelques mots seulement.  J'aime énormément son style et même si Les âmes mortes m'effraie un peu, je compte bien le lire un jour. 
" Tout ce que vous rencontrez sur la perspective Nevski, tout regorge de bonnes manières : les hommes en long pardessus, les mains fourrées dans les poches, les dames en redingotes de satin rose, blanc et bleu d'azur et ravissants chapeaux. Vous rencontrerez ici des favoris uniques, glissés sous la cravate avec un art extraordinaire, surprenant, des favoris de velours, de soie, noirs comme la zibeline ou le charbon, mais qui, hélas, sont le privilège du seul département des Affaires étrangères. A ceux qui servent dans d'autres ministères, la Providence a refusé les favoris noirs, ils doivent, à leur immense déplaisir, les porter roux. "
(La perspective Nevski in Nouvelles de Pétersbourg, Folio classique, 207, p47) 

(Source image : Jardin de Mikhailovsky. artmajeur.com)

mercredi 24 décembre 2014

" Des petits bouts de rêve, des images qu'on pensait perdues "

 La rivière sans repos précédé de 3 nouvelles
Gabrielle Roy


Boréal Compact, 1995.

Dans la communauté des Inuit de l’Ungava, où se sont implantés depuis peu les premiers Blancs, un drame se joue : celui de la confrontation entre les valeurs traditionnelles d’une civilisation millénaire et la culture nouvelle qu’apportent avec eux les gens venus du Sud. Cette confrontation donne lieu tantôt à des juxtapositions cocasses, comme dans deux des « Nouvelles esquimaudes » par lesquelles s’ouvre le livre, tantôt à des déchirements qui remettent en question toute la vie, toute l’identité de l’être en qui se heurtent les deux mondes. C’est le cas de Deborah, dans « Les satellites », qui ne sait plus trop comment il convient de mourir. Et c’est le cas surtout d’Elsa, l’héroïne du roman, mère d’un enfant qui, par son existence même, incarne à la fois le choc des deux civilisations et leur dialogue, c’est-à-dire l’équilibre fragile, peut-être impossible, entre les exigences de chacune : d’un côté, la fidélité et l’harmonie, de l’autre, l’appel du désir individuel et du progrès. Tableau des tensions qui traversent les sociétés autochtones dans leur contact avec le monde moderne, La Rivière sans repos est aussi le roman de toute existence humaine déchirée entre la nécessité de l’appartenance et celle de la liberté.

On est en décembre, c'est Noël. J'avais envie de froid. J'ai ouvert une histoire d'inuits.
J'ai découvert la littérature québécoise avec la superbe série de Michel Tremblay sur le Plateau Mont Royal. Puis, j'ai lu une de ces auteures les plus célèbres, Gabrielle Roy avec Bonheur d'occasion. Ce fut un coup de cœur. J'avais été bercée par ses mots et sa délicatesse. Je m'étais jurée de relire rapidement cette plume. Je profite généralement du Salon du livre de Paris et de la présence des éditions québécoises pour m'offrir un de leurs romans. J'avais acheté La rivière sans repos, un peu au hasard. J'ai mis du temps avant de l'ouvrir. Maintenant que c'est fait, une chose est sûre, je ne mettrai plus autant de temps avant de relire Gabrielle Roy. Et pourtant, je pense que La rivière sans repos est loin d'être sa meilleure oeuvre. Bien moins fort que Bonheur d'occasion, c'est un texte parfois long. Mais quelle douceur, quelle plume, quelle sensibilité! 
L'ouvrage débute avec trois nouvelles. La première Les satellites m'a totalement captivée. Je ne saurai pas exactement expliquer ce qui m'a tant émue. Sûrement le style si fin et humain de Gabrielle Roy. Elle arrive à rendre magique et émouvant des instants d'une simplicité déconcertantes, "Elle tenta de dérouler leurs fragiles feuilles dont elle sentit au toucher qu'elles étaient des choses vivantes, lui laissant au creux de la main un peu de leur humidité. Alors, à la dérobée, comme si elle était à commettre un larcin, elle se hâta d'en mettre plein les poches. Ce serait pour les enfants d'Iguvik, quand elle reviendrait, afin qu'ils aient quelque idée de ce que c'est que le feuillage d'un arbre." (p24/25). Sans parler de ses descriptions si précises, si belles. J'avais besoin de quelques secondes pour les déguster avant de poursuivre ma lecture, "Mais elle aimait davantage la terre sous ses yeux quand il n'y eut plus d'arbres. Elle trouva le plus attirant du monde, quand ils apparurent à son regard, les mamelons arides et les bosses pelées du pays nu entre lesquels brillait l'eau froide des lacs solitaires. Tant et tant de lacs, si loin d'ailleurs au fond du monde, que bien peu d'entre eux ont reçu un nom. Elle dévorait des yeux ce singulier lacis d'eau et de rocs où elle avait tellement erré naguère avec Jonathan, des paquets au dos, quelquefois un bébé dans le ventre, le visage inondé de sueur à ne pas voir devant elle, et voici que cette époque de sa vie paraissait lui avoir été d'une tendresse émouvante. Il fallait donc aller bien loin pour juger de sa vie, et c'était peut-être en ses jours les plus rudes qu'elle préparait les meilleurs souvenirs" (p35). 
Les deux nouvelles suivantes, Le téléphone et Le fauteuil roulant, mêlent avec talent humour et émotion. Gabrielle Roy nous montre la confrontation de deux mondes, de deux temps. Elles sont agréables à lire, bien écrites et intelligentes. Puis vient l'histoire principale, La rivière sans repos. Jimmy, l'enfant de l'héroïne, devient la personnification du thème abordé dans les autres histoires. Cet enfant, fruit d'une rapide union (un viol plus justement, même si ce n'est pas clairement dit) entre une inuit et un GI, sera tiraillé toute sa vie entre ses deux origines. Le début de cette histoire est magnifique et la scène de la naissance de Jimmy est bouleversante. Le texte s’essouffle un peu ensuite. Mais la douce plume de Gabrielle Roy nous berce avec bonheur. Ce n'est pas gai, mais c'est beau et juste. 
Les titres de Gabrielle Roy sont remontés dans ma liste de livres à acheter. J'ai envie de retrouver son humanité et sa douceur. 

" Dans la cabane ils avaient réussi à faire place à une caisse de bois qui servait de table et autour de laquelle ils s'assemblaient. Du plafond pendait la lampe. Sa lueur captait le brillant des yeux tout en laissant dans l'ombre la grossièreté du logis. Le bois humide se consumait lentement. De temps en temps, une goutte d'eau chassée par le feu explosait avec le sifflement d'une petite bête coléreuse. Elsa entreprit de lire à vois haute Ivanhoé. Ian qui croyait connaître cette histoire, l'ayant entendu dire déjà, se surprit à la suivre avec un intérêt neuf, soit qu'il eût mal écouté la première fois, soit maintenant, comme il le dit à moitié sérieusement, qu'Elsa en inventât. 
Elle ressentit bientôt à l'égard de ces vieux livres aux coins déchiquetés une passion comme elle e avait éprouvée toute jeune pour le cinéma, mais en plus fort, car la source de ravissement était à présent proche, sûre, peut-être plus vraie, et elle-même peut-être plus apte à y puiser. Elle se désolait sans limite quand elle arrivait à des trous, quelquefois trois ou quatre pages successives arrachées du livre." 
(La rivière sans repos, Gabrielle Roy, Boréal compact, 1995, p 166/167)

(Source image : jarres.artblog.fr)

jeudi 3 avril 2014

Le cercle ...

La séquestrée
C. Perkins Gilman

Phébus, Libretto, 2008. 

Tombée en dépression, une jeune mère se soumet à une cure de repos d'un genre radical, imposée par son médecin de mari. Censée reprendre goût à son quotidien réglé de femme au foyer par ce qui s'apparente à une séquestration pure et simple, elle ne réagit cependant pas comme son époux l'avait prévu ...

En général, il me faut plusieurs pages pour rentrer pleinement dans un texte. J'aime les nouvelles mais elles sont parfois assez frustrantes. Le nombre de pages étant réduit, j'ai la sensation d'être coupée dans mon élan. Certains auteurs cependant, par leur génie et leur talent de conteur, arrivent à me plonger dans leurs courtes histoires dès les premiers mots. C'est entre autre le cas de Zweig. Mais il y en a d'autres. Charlotte Perkins Gilman a également réussi ce pari. Sa nouvelle m'a enveloppée dès les premiers mots. 
Une ambiance étouffante, très particulière et angoissante, une plume extrêmement subtile et précise, une histoire glaçante et effrayante. Je suis conquise. Je crois ne jamais avoir lu quelque chose comme ça. Entre un réalisme poignant et une atmosphère fantastique et effrayante, on parcourt ce texte les mains moites et le cœur battant. 
Charlotte P. Gilman dénonce ici le manque total de choix et de liberté pour les femmes. Mariage obligatoire, maternité imposée, rôle de femme au foyer qu'elles doivent absolument tenir, ... bref, un horizon très limité qu'il est difficile de fuir. L'héroïne sait que l'écriture serait un remède à sa neurasthénie, une thérapie efficace et douce. Mais on lui interdit. Son mari, attentif dans les premières pages puis tortionnaire, ne désire qu'avoir une femme qui tient son rôle convenablement et surtout cesse d'avoir des envies d'écriture et de liberté. Ce repos forcé finira progressivement par faire perdre la raison à l'héroïne. Sa folie se matérialisera dans une obsession pour le papier peint jaune de sa chambre. Elle y voit des femmes enfermées, prisonnières, tout comme elle, obligées de ramper, de se courber, dans l'impossibilité de s'exprimer et de marcher la tête haute. Cette vision des femmes effrayées rampant sur le sol m'a tout simplement terrorisée. Je ne sais pas si vous connaissez le film japonais The ring , mais la scène finale du fantôme rampant de façon totalement déstructurée m'a hantée durant toute la lecture de ce texte. Bbbrrr!
Si vous lisez cette nouvelle, il faut absolument lire la postface passionnante de Diane de Margerie. Elle nous parle de l'auteur et de sa vie, très proche de celle de l'héroïne de La séquestrée. Mais également de cas connus de dépression féminine (celles d'Alice James et d'Edith Wharton), de leur traitement et de leurs abus. 
En peu de pages, Charlotte Perkins Gilman offre un véritable plaidoyer pour la liberté féminine, la liberté de choix, d'expression, de création. Un texte court mais d'une force et d'une portée tout simplement incroyables. Une nouvelle dérangeante, qui hante, chamboule, bouscule. A découvrir absolument!

"Parvenue dans les zones lumineuses, la femme s'arrête, mais dans les régions obscures elle s'agrippe aux barreaux qu'elle secoue avec violence. Et pendant tout ce temps, ce qu'elle voudrait, c'est traverser le papier peint. Mais personne ne peut échapper à ce motif tant il vous étrangle. C'est pourquoi il possède une multitude de têtes. Car si jamais elle réussissait à s'évader, ce serait pour que le motif l'étrangle et la renverse - voilà la raison de toutes ces têtes aux yeux révulsés !"
(La séquestrée, C P Gilman, Phébus, Libretto, 2008)

(Source image : La malade de Valloton. reproarte.com)

dimanche 8 décembre 2013

L'Homme n'est que désir ...

Brûlant secret et autres nouvelles
Stefan Zweig

 France loisirs, 2009.

Comment le désir et la passion, enracinés au fond de chaque être, peuvent le révéler à lui-même et bouleverser son destin : tel est le secret que tentent de percer les quatre récits qui composent ce volume. L'éveil de la jalousie chez un garçon de douze ans, qui a innocemment rapproché sa mère et le jeune vacancier oisif dont l'amitié l'emplissait de fierté ; la dérive nocturne d'un homme qui découvre au contact des voyous et des prostituées une part inconnue de lui-même ; le mystère d'une jeune femme qui se donne sans vouloir révéler son identité; la rivalité de deux soeurs, l'une religieuse et l'autre courtisane : dans des situations très diverses, l'auteur de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme explore avec audace des sentiments troubles et fascinants, témoignant d'une absolue maîtrise de son art de romancier.

Dans ce recueil de quatre nouvelles (Brûlant secret, Conte crépusculaire, La nuit fantastique, Les deux jumelles), Zweig a développé un point de sa personnalité qui, jusqu'à maintenant, m'était que légèrement apparu : sa sensualité. Les quatre nouvelles traitent du désir. Ce dernier est parfois frustré, mais aussi brutal, mystérieux, animal, passionné, dépravé. Nous croisons des personnalités différentes, luttant avec leurs secrets et leurs angoisses, mais qui se retrouvent à un moment de leur vie face à un choix, un doute, une révélation impliquant leurs désirs, leur sensualité, leurs émotions. 
Brûlant secret m'a énormément rappelé Vingt quatre de la vie d'une femme, texte sublime de Zweig. Cette histoire de femme prisonnière de sa vie et de ses devoirs qui se laisse tenter par l'infidélité et le déshonneur est bouleversante. La relation que cette femme entretient avec son fils est complexe, elle remue les tripes, chamboule, déconcerte. Zweig dans toute sa splendeur. 
La seconde, Conte crépusculaire, possède une ambiance particulière. Une femme se livre à un homme la nuit sans jamais dévoiler qui elle est. C'est beau, humain, troublant.
La nuit fantastique est la nouvelle que j'ai trouvé la moins passionnante et pourtant, je pense qu'elle est la plus approfondie. Le héros est assez antipathique. Heureusement, la plume de Zweig, toujours aussi sublime, m'a permise tout de même de me laisser aller dans cette étrange aventure d'une nuit.
La dernière, Les deux jumelles, se dévore. Écrite sous forme de légende, on découvre un Zweig presque grivois, contant les péripéties de deux sœurs peu pudiques. Son but est de divertir et ça marche. 
Comme toujours, j'ai été attrapée. Zweig a su me captiver. Et son écriture! Que dire? Même fatiguée, déconcentrée, la tête ailleurs, il arrivait à m'agripper en trois mots. N'importe laquelle de ses phrases, même lue hors contexte, est un délice de poésie, d'humanité, de psychologie, de sensibilité. Décidément, un grand monsieur. 

" La locomotive fit entendre un rauque sifflement : on était arrivé au Semmering. Pendant une minute les noirs wagons stationnèrent sous la lumière faiblement argentée du ciel ; ils rejetèrent un mélange de personnes et en avalèrent d’autres. Des vois nerveuses résonnèrent çà et là, puis la machine siffla de nouveau et entraîna bruyamment la chaîne sombre des wagons dans la gueule du tunnel. Et la paix recommença à régner sur le vaste paysage aux clairs arrière-plans balayés par le vent humide."
(Brûlant secret, Stefan Zweig, France Loisirs, 2009)

(Source imgae : baudelet.com. Gustave Caillebotte, Femme à sa toilette)

mardi 17 septembre 2013

Et zut!

Les trois lumières
Claire Keegan

10/18, 2012.

Dans la chaleur de l’été, un père conduit sa fille dans une ferme du Wexford, au fond de l’Irlande rurale. Bien qu’elle ait pour tout bagage les vêtements qu’elle porte, son séjour chez les Kinsella, des amis de ses parents, semble devoir durer. Sa mère est à nouveau enceinte, et il s’agit de la soulager jusqu’à l’arrivée du nouvel enfant. Au fil des jours, puis des mois, la jeune narratrice apprivoise cet endroit singulier, où la végétation est étonnamment luxuriante, les bêtes grasses et les sources jaillissantes.

C'est un petit roman bien beau que celui de Claire Keegan ... Mais il manque cruellement de pages. 
L'histoire de cette fillette découvrant la tendresse et l'affection auprès de deux étrangers est vraiment touchante (et m'a rappelé le célèbre film français Le grand chemin). J'ai aimé cette douce histoire et le couple Kinsella est vraiment bouleversant. Mais ça se lit trop vite. 
Je suis assez partagée. D'un côté la retenue et le style très suggestif de Claire Keegan sont beaux, intelligents et profonds, mais d'un autre côté, je suis restée sur ma faim. J'aurai aimé plus de détails. J'ai adoré l'univers, les paysages irlandais, la vie simple de la fillette chez les Kinsella, j'aurai aimé y rester. A peine commencé, le roman était déjà fini. Cela n'enlève rien à la belle plume de Claire Keegan, mais ça m'a empêché de me plonger dans le roman aussi bien que je l'aurai souhaité. 
C'est beau, le propos est touchant, les personnages attachants, mais le nombre de pages bien trop mince m'a empêché de me plonger réellement dans ce roman. J'en suis bien attristée ... La campagne irlandaise m'a pourtant envoûtée.

" Kinsella libère ma main et je dégringole le versant de la dune en direction de la mer noire qui déferle, sifflante. Je cours vers les vagues écumeuses pendant qu’elles reculent et me sauve en hurlant dès qu’une nouvelle se fracasse. Lorsque Kinsella me rejoint, nous quittons nos chaussures. Par endroits nous marchons de front, à la limite de la mer qui griffe le sable sous nos pieds nus. A un moment nous entrons dans l’eau et lorsqu’elle lui arrive aux genoux il m’installe sur ses épaules. "
(Les trois lumières, C. Keegan, 10/18, 2012)

(Source image : artmajeur.com Baie de Clew - Irlande)

samedi 13 avril 2013

" L'homme ne sait pas vivre dans le présent "

Le poids du papillon
Erri de Luca

 Folio, 2012.

Quelque part dans les Alpes italiennes, un chamois domine sa harde depuis des années. D’une taille et d’une puissance exceptionnelles, l’animal pressent pourtant que sa dernière saison en tant que roi est arrivée, sa suprématie est désormais menacée par les plus jeunes. En face de lui, un braconnier revenu vivre en haute montagne, ses espoirs en la Révolution déçus, sait lui aussi que le temps joue contre lui. À soixante ans passés, sa dernière ambition de chasseur sera d’abattre le seul animal qui lui ait toujours échappé malgré son extrême agilité d’alpiniste, ce chamois à l’allure majestueuse. Et puis, face à ces deux forces, il y a la délicatesse tragique d’une paire d’ailes, cette «plume ajoutée au poids des ans». Le poids du papillon, récit insolite d’un duel entre l’homme et l’animal, nous offre une épure poétique d’une très grande beauté. Erri De Luca condense ici sa vision de l’homme et de la nature, nous parle de la montagne, de la solitude et du désir pour affirmer plus que jamais son talent de conteur, hors du temps et indifférent à toutes les modes littéraires.

Un ami m'a offert ce roman d'Erri de Luca, auteur italien que je ne connaissais pas, en me présentant sa plume comme très poétique et symbolique. Après lecture, je ne peux que confirmer, Erri de Luca est un auteur d'une grande finesse. Il s'agit vraiment ici de poésie en prose. Dans la lignée de Moby Dick ou Le vieil homme et la mer, Le poids du papillon nous conte la quête d'un homme désirant, avant de mourir, tuer le roi des chamois. Quant à ce dernier, sentant sa fin proche, il est prêt à quitter son troupeau. J'ai lu ce petit texte de façon assez détachée. C'est beau, c'est bien écrit, la fin m'a particulièrement séduite, mais je ne peux pas dire pour autant que je garderai un souvenir cuisant de ce texte. C'est une lecture à vivre au présent. Je ne pense pas qu'il me restera grand chose de ce texte dans quelques temps. Même s'il est plein de qualités, qu'il fut agréable à lire et que se perdre de temps en temps dans un roman (conte? nouvelle?) d'Erri de Luca pour sa douceur et sa poésie est tentant. 
Je dois reconnaître tout de même que la fin m'a marquée. J'ai été surprise, je ne m'attendais pas à ça. J'ai trouvé ce final très beau et prenant. Un joli message. 
Je le conseille à ceux qui aiment les textes très poétiques et reposants.

" Pour l'homme aussi, le temps de la chasse devait cesser. Dans la nature, la tristesse n'existe pas, l'homme écartait la sienne en pensant que le roi des chamois était en train de mourir lui aussi quelque part sans un souffle de tristesse, sa fierté intacte. L'homme essayait d'être capable. Un hiver, il mourrait lui aussi de faim et de froid, sans arriver à allumer un feu. C'était une bonne fin pour les solitaires, une fin de bougie. "
(Le poids du papillon, Erri de Luca, Folio, 2012, p 61)

(Source image : arnaud-freminet)

mercredi 27 mars 2013

De l'océan et sa musique

Novecento : pianiste
Alessandro Baricco

Folio, 2002.


Né lors d'une traversée, Novecento, à trente ans, n'a jamais mis le pied à terre. Naviguant sans répit sur l'Atlantique, il passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt huit touches noires et blanches d'un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n'appartient qu'à lui : la musique de l'Océan dont l'écho se répand dans tous les ports.Sous la forme d'un monologue poétique, Baricco allie l'enchantement de la fable aux métaphores vertigineuses.

Il m'est toujours difficile de parler des romans au nombre de pages réduit. Est-ce que j'ai eu le temps de m'attacher aux personnages? Est-ce que l'immersion dans l'histoire était totale? Ne vais-je pas trop vite oublier ce tout petit roman? Des questions qui me trottent parfois dans la tête lorsque je referme de courts récits. Alors la plupart du temps, j'essaie de prendre  le roman comme il vient, je le laisse me murmurer son histoire en me disant "on verra bien" et, tout comme on vit au jour le jour, j'essaie de lire une page après l'autre sans penser à la suite, à l'après. 
Novecento est une jolie histoire, une sorte de conte intemporel très poétique et émouvant. En me laissant aller, j'ai réussi à voguer sur l'océan auprès des personnages de ce monologue. Un texte mêlant une histoire d'une simplicité enfantine à une analyse complexe de l'Homme et de ses désirs. 
Je pense que c'est un récit que l'on doit imaginer au théâtre, que l'on doit imaginer voir jouer sur une scène. 
Un petit roman à ouvrir accompagné d'un thé durant une petite heure. Une jolie écriture très humaine et sensible .... Un joli moment .... Sans être transcendant. 

Bon Dieu, je t'avais une pierre là dans la gorge, vraiment, comme une pierre, ça me tuait de l'entendre parler comme ça, je déteste les adieux, et je me suis à rire du mieux que je pouvais, assez mal d'ailleurs, et à lui dire que bien sûr j'irais le voir, et on ferait courir son chien dans les champs, et sa femme nous mettrait une dinde au four, et je ne sais plus quelles conneries encore, et lui, il riait, et moi je riais aussi, mais à l'intérieur on savait bien tous les deux que la vérité était différente, que la vérité c'était que tout serait fini, et qu'il n'y avait rien à y faire, ça devait arriver, et ça arrivait maintenant."
(Novecento : Pianiste, A. Baricco, Folio, 2002, p65)

(Source image : mabellephoto.com)

jeudi 14 février 2013

" Qu'est-ce qui pique, pique, pique .... Qu'est-ce qui pique quand on le prend?"

La dame de pique suivi de Doubrovski et La tempête de neige
Alexandre Pouchkine
Librio, 2003.

La dame de pique, on raconte à Saint-Pétersbourg qu'une vieille comtesse possède un moyen infaillible de gagner au jeu. Pour s'enrichir et échapper à sa modeste condition, l'officier Hermann veut absolument connaître ce secret. Il est prêt à tout pour y parvenir : séduire la jeune Lisavéta Ivanovna, dame de compagnie de la comtesse, pénétrer de nuit dans le palais de la vieille dame, la menacer pour lui arracher l'aveu de son secret. Sa hardiesse sera-t-elle récompensée ?
Doubrovski narre la triste histoire d'un jeune homme devenu brigand pour venger son père.
Dans La tempête de neige, deux jeunes amoureux sont contraints d'abandonner leur rêve d'évasion à cause d'une violente tempête. 

Mon édition regroupait trois nouvelles de Pouchkine : La dame de pique, Doubrovski et La tempête de neige. Trois nouvelles très agréables à lire. L'ambiance étrange et merveilleuse de La dame de pique et de La tempête de neige m'a enchantée. Quant à Doubrovski, j'ai trouvé cette nouvelle captivante. J'ai grignoté ces histoires avec plaisir et la plume vive de Pouchkine m'a, tout comme durant ma lecture récente de La fille du capitaine, enchantée. 
La dame de pique est une histoire intéressante et j'en ai regretté la brièveté. Mon amour de l'ambiance gothique réclamait davantage de pages. L'apparition nocturne de la dame de pique m'a réellement effrayée. J'étais dans mon lit à la lecture de ce passage et je me suis malgré moi redressée sur mon séant et j'ai observé autour de moi avec inquiétude ... (on ne sait jamais!). 
Doubrovski m'a rappelé les romans d'aventure traditionnels. Son côté "chevaleresque" m'a séduite. J'ai vraiment été prise dans cette histoire sombre et complexe. Une magnifique nouvelle qui, des trois présentées ici, est ma préférée. La cruauté de Kirila Pétrovitch (la scène des ours est terrible) me marquera longtemps  Tout comme la noblesse de coeur de Doubrovski et la tendre Maria. Une nouvelle qui m'a vraiment passionnée et émue.
Quant à la dernière, La tempête de neige, elle est très courte, mais extrêmement prenante. Une ambiance fantastique et étrange, des paysages enneigés et angoissants. Un régal!  
Ma découverte récente de Pouchkine est un délice. J'aime sa plume vive, intelligente et audacieuse, mêlant poésie et aventure. Je relirai ce grand auteur russe avec joie. J'ai déjà noté Eugène Onéguine et d'autres nouvelles ... 

(Titre du billet tiré d'une comptine pour enfants Mon hérisson)

" La comtesse ne disait mot. Hermann se jeta à genoux.
- Si jamais votre cœur a connu l'amour, s'il vous reste le moindre souvenir de ses extases, si vous avez souri en entendant les pleurs d'un fils nouveau-né, si quelque chose d'humain a brûlé dans votre poitrine, je vous supplie, madame, je vous conjure par l'amour d'une épouse, d'une amante, d'une mère, de tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne pas rejeter ma prière, de me révéler votre secret ! Que vous sert-il ?... Peut-être est-il lié à quelque affreux péché, à une damnation éternelle, à un pacte diabolique... Songez, madame, vous êtes vieille, il ne vous reste plus longtemps à vivre - je suis prêt à prendre votre péché sur mon âme ! Livrez-moi votre secret !... Dites-vous bien que la félicité d'un homme est entre vos mains, que moi-même, mes enfants, mes petits-enfants, nous bénirons tous votre mémoire et vous vénérerons à l'égal d'une sainte...
La veille se taisait toujours. Hermann se releva.
- Vieille sorcière ! proféra-t-il en grinçant des dents. Va, je saurai bien te faire parler ! "
(La dame de pique, A. Pouchkine, Librio, 2003)

(Source image : www.behance.net)

lundi 7 janvier 2013

" Le sort d'une fille est joué d'avance "

Le char de Jagannath et autres nouvelles
Mahasweta Devi

 Actes Sud, 2012.

Centrée sur un personnage féminin affrontant en combat singulier le sort et ses caprices, chacune des nouvelles qui composent ce recueil met en scène le courage et l'ingéniosité de mères, d'épouses ou de filles contraintes d'élaborer des stratégies de survie face à l'inexorable roue du destin que symbolise le gigantesque char depuis lequel, lors de célèbres cérémonies religieuses, Jagannath, le ""Seigneur de l'Univers"", contemple le dérisoire monde des hommes... D'origine tribale ou rurale, issues des bas-fonds ou des beaux quartiers, luttant pour sauver leurs enfants de la maladie ou pour les arracher aux griffes de trafiquants, confrontées au conflit des générations ou au snobisme dévastateur de leurs contemporains, allant jusqu'à recourir, s'il le faut, à des pratiques magiques ou à nouer commerce avec les divinités, ces femmes remarquables, aventurières de leur propre existence trop souvent opprimée, sont autant d'incarnations de la diversité d'une condition féminine pour la reconnaissance de laquelle Mahasweta Devi n'a, dans sa vie comme dans son oeuvre, jamais cessé de se battre.


Je crois que j'ai lu ce recueil de nouvelles durant une période peu propice. Prise par les fêtes de fin d'année, par la famille et les amis, j'ai réussi à apprécier ce texte qu'à sa moitié, ce qui correspondait au moment où j'ai pu enfin me poser chez moi, l'esprit tranquille et la tête légère.  Une fois la dernière page de ce recueil tournée, j'ai regretté mon peu d'intérêt pour les premières nouvelles. J'ai découvert une plume extrêmement poétique, émouvante et délicate ... malheureusement à retardement. 
Ce recueil met les femmes à l'honneur. Autant le dire, le tout n'est pas très gai. La condition des femmes en Inde est terrible (comme nous le rappelle un certain fait divers récent). Chaque nouvelle nous fait prendre conscience du combat quotidien des femmes pour leur  survie, leur dignité et leur fierté. Sans aucun pathos ou voyeurisme, Mahasweta Devi nous montre simplement la vie des femmes de son pays.
Je pense que j'essaierai de relire cette belle plume dans un moment plus tranquille pour moi. Je saurai davantage apprécier toute sa délicatesse, son humanité et sa sensibilité. 

" Tout en marchant dans les rues de la ville, sa petite Maruni serrée contre son coeur, Giri pense : " Si j'en avais eu le courage plus tôt, il y a logtemps déjà que je serais partie. Pari serait-elle loin des siens maintenant, perdue pour toujours, et Bela?".
Abîmée dans ses souvenirs, le visage inondé de larmes, elle se désole. Mais elle continue de marcher. "
(Giribala in Le char de Jagannath et autres nouvelles, M. Devi, Actes Sud, 2012, p 99)

(Source image : photographesdumonde.com)

samedi 29 décembre 2012

Christmas reading

L'arbre de Noël, L'histoire de l'enfant, La maison hantée et Noël quand on prend de l'âge 
4 récits de Noël
Charles Dickens
La Pléiade, Gallimard, 1979.

Cette édition de la Pléiade de Charles Dickens réunit La maison d’Âpre-vent et 18 courts récits de Noël et autres.

Non, je n'ai pas lu La maison d'Âpre-vent, ce gros roman de Dickens qui me fait tant rêver. Je savais que je n'aurais que très peu de minutes à moi en cette période de fête, donc j'ai choisi de grignoter quelques courts récits de Monsieur Charles. Je garde précieusement La maison d'Âpre-vent pour des moments plus propices.
J'ai reçu cette belle Pléiade (la première Pléiade de toute ma vie .... *Papillons dans les yeux*) pour le Noël de l'an dernier. Fines pages, couverture souple et élégante, police délicate et qualité de la traduction ... Un régal! 
Mais, bref, passons!
J'ai donc lu 4 des petits récits que nous propose cette édition : L'arbre de Noël, L'histoire de l'enfant, La maison hantée et Noël quand on prend de l'âge. Disons-le tout de suite, ces courts textes n'ont rien à voir avec le génie Des grandes espérances, mais Dickens reste Dickens et j'ai aimé retrouver sa plume si vive et croustillante. Oui, il m'a faite encore rire, le bougre! A dire vrai, ces 4 textes sont assez étranges. Nous emmenant dans des visions merveilleuses et métaphoriques, Dickens nous perd un peu. La maison hantée est l'histoire la plus étrange de toutes. Noël quand on prend de l'âge est un texte très mélancolique. J'ai particulièrement aimé L'arbre de Noël qui reflète admirablement bien la magie de la fête de Noël. Ma préférée est tout de même L'histoire de l'enfant qui n'est pas un récit de Noël. Cette métaphore de la vie est sublime. J'ai été totalement absorbée, la magie de Dickens a opéré. 
Il est assez difficile de parler de ces 4 textes car je les ai grignotés un peu n'importe comment, n'importe quand, que je les ai vécus sur le moment, sans réfléchir à ce que je pourrai en dire. Je me suis laissée aller en compagnie de Dickens sans réfléchir au lendemain.
Je grignoterai de nouveau volontiers dans ces quelques pages ... et j'attaquerai avec délice La maison d’Âpre-vent.

" J'ai contemplé, ce soir, une joyeuse assemblée d'enfants réunis autour de ce charmant jouet venu d'Allemagne qu'est un arbre de Noël. L'arbre était planté au milieu d'une grande table ronde et se dressait bien haut au-dessus de leurs têtes. Il était brillamment illuminé par une multitude de petites bougies et sur toutes ses faces il était couvert d'objets brillants qui étincelaient  et jetaient mille feux. Il y avait des poupées aux joues roses, dissimulées derrière les feuilles vertes; il y avait de vraies montres (ou du moins des montres pourvues d'aiguilles mobiles et susceptibles d'être remontées à l’infini  accrochées à d'innombrables rameaux ; il y avait des tables vernies au tampon, ainsi que des chaises, des lits, des armoires, des horloges, et divers autres meubles familiers ... "
(L'arbre de Noël in La maison d’Âpre-vent et Récits pour Noël et autres, Charles Dickens, La Pléiade, p 1059)
(Source image : Carte postale ancienne. Darkwoman.canalblog.com)

samedi 29 septembre 2012

L'ombre d'un sari

Le talisman
Vaikom Muhammad Basheer

 Zulma, 2012.

Dès les premiers mots, Basheer subjugue et séduit par un art de conter qui nous plonge sans transition dans les parfums et les couleurs de son Kerala natal - et l'intimité de ses personnages, militants politiques, peintres, poètes ou critiques, amis fidèles, couples heureux, amoureux en déroute, fantômes voluptueux...  

Sur fond de luttes radicales contre l'injustice et les systèmes ancestraux, on est saisi par l'espèce de tutoiement espiègle et tendre, à la vivacité chaleureuse, pour dire la proximité de ces hommes et de ces femmes sous les saris, les dhotis et les turbans, qui font de ce Talisman un bonheur de lecture douze fois renouvelé. «Que la chance vous sourie», aime à conclure le conteur.

Le livre de V.M Basheer nous offre 12 nouvelles pleine de charme. A la fois imprégnées d’auto-dérision mais également profondément tragiques.
Dans Le talisman, un homme se berce d'illusion ... tout comme son chien. Par une nuit de pleine lune nous conte une histoire de revenante. Tankam nous explique ce qu'est le vrai amour. Avec L'empreinte, Basheer parle de la politique de son pays. Le premier baiser est une belle nouvelle délicate à la fin assez ironique. Pour une patte de banane-coq est une histoire bouleversante d'un mariage pourtant banal. Basheer nous conte la pauvreté de son pays dans Au paradis des nigauds. Shashinas est une femme au lourd passé. Nous croisons un étrange peintre solitaire dans La maison vide. Le remède pourrait être un merveilleux scénario pour un film d'Hitchcock. La faim nous montre qu'on peut être affamé d'autre chose que de nourriture. Enfin, Les coeurs accordés évoquent les troubles religieux en Inde. 
J'ai énormément aimé lire les nouvelles de cette belle plume indienne. Il y a beaucoup d'humanité dans ces pages. C'est un regard de père que Basheer pose sur son pays. Un regard tendre, amusé, parfois désespéré mais toujours affectueux et compréhensif. 
Certaines nouvelles m'ont énormément émue. La plus bouleversante pour moi est Pour une patte de banane-coq. Racontée sur un ton ironique et amusé, cette histoire de couple cruelle  m'a mise mal à l'aise durant plusieurs minutes. Le remède m'a également beaucoup attristée. Shashinas, Les coeurs accordés, La faim, ... sont plus poétiques avec toujours un message sur la détresse humaine, la solitude, les contraintes sociales et religieuses. 
Ces 12 nouvelles ont un charme fou. La plume de Basheer est à la fois simple et complexe, drôle et tragique. 
12 histoires d'hommes et de femmes émouvantes ... 

"Les rivalités intercommunautaires, chez nous au Kerala, ne sont que des bouffées de zéphyr en comparaison de ce qui se passe dans le Nord, où un véritable typhon de haine souffle constamment et partout. Hindous, Musulmans et Sikhs s'y comportent comme des bêtes sauvages, se jettent les uns sur les autres, se déchirent à belles dents et se délectent de la mort de leur ennemi. Toute la confiance qui a pu exister un temps entre eux est détruite et leurs cultures ont devenues inconciliables. A croire que la situation n'a pas évolué d'un iota en plusieurs siècles, depuis l'époque où les querelles se réglaient dans le sang. Tueries de vaches, disputes linguistiques, tout est bon pour alimenter le feu du sacrifice que réclame l'expression de leur rivalité." 
(Les coeurs accordés in Le talisman, V.M Basheer, Zulma, 2012, p 195)

(Source image : les5sensselonchristian.typepad.com. Photo de Bruno Morandi)

samedi 23 juin 2012

Où l'on parle de voleur, de femme adultère, de bouquiniste et de femme peu farouche les soirs de grandes chaleurs

La peur et autres nouvelles
Stefan Zweig


Les cahiers rouges Grasset 2010.

Ce recueil de six nouvelles illustre à la perfection le génie de l'observation de Stefan Zweig, son sens magistral de la psychologie dans l'analyse des comportements humains. Romain Rolland lui attribuait « ce démon de voir et de savoir et de vivre toutes les vies, qui a fait de lui un pèlerin passionné, et toujours en voyage ».

Comme toujours l'écriture de Stefan Zweig m'a totalement enchantée
Il est vrai que je ne conseille pas à un lecteur qui aimerait découvrir Zweig de commencer par ce recueil de nouvelles. Je pense vraiment qu'il faut le connaître avant de s'attaquer à La peur et d'apprécier ces six délicieuses nouvelles. 
Même si j'ai pris davantage de plaisir en lisant les longues nouvelles de Zweig ou encore ses romans et ses biographies, je dois reconnaître que tout le génie de cet incroyable auteur est concentré dans ce recueil. Tout y est. Sa poésie, son humanité, sa psychologie et sa façon si particulière et envoûtante de décrire un moment, un instant précis dans la vie de ses personnages. Chaque nouvelle transforme un évènement en instant magique. La première nouvelle traite d'un sujet très "Zweigien" j'ai envie de dire. L'histoire de cette femme prise dans des tourments intérieurs m'a énormément émue. J'ai retrouvé le Zweig qui sait comme personne décrire le coeur d'une femme. La seconde nouvelle est, quant à elle, assez drôle. Le narrateur observe plusieurs heures un pickpocket qu'il prend en affection. Une nouvelle assez originale, qui m'a faite sourire. J'ai trouvé la troisième, Leporella, splendide. Le personnage de Crescence est incroyable. Un bon exemple des fabuleuses descriptions de Zweig : "Tout comme ses os, ses hanches, ses mains et son crâne, sa voix était dure ; malgré les sons épais et gutturaux, propres à la langue du Tyrol, elle grinçait comme une porte rouillée, ce qui du reste n'avait rien d'étonnant car Crescence n'adressait jamais à personne un mot inutile. Et nul non plus ne l'avait jamais vue rire ; en cela aussi elle avait tout de l'animal, car il est une chose peut-être plus triste que l'absence du langage, c'est celle du rire, de ce jaillissement spontané du sentiment, qui a été refusé aux inconscientes créatures de Dieu." (p116) La quatrième nouvelle est assez mystique. L'ambiance lourde de cette nuit de canicule qui transforme les sens et les corps est particulièrement envoûtante.  Je l'ai trouvé assez "gothique" avec cette héroïne échevelée inconsciente, perdue dans cette nuit magique et étrange. Le bouquiniste Mendel contient de belles pages digne de Zweig. Pleine d'émotions et de réalisme. On retrouve un peu l'auteur du Joueur d'échecs. Un beau portrait d'homme mystérieux enfoui au milieu des livres : "Il ne fumait pas, ne jouait pas. On peut même dire qu'il ne vivait pas. Seuls ses yeux vivaient derrière leurs verres ovales et nourrissaient continuellement de mots, de titres et de noms sa mystérieuse et fertile substance cérébrale. Celle-ci absorbait cette abondante nourriture, comme une prairie aspire des millions de gouttes de pluie." (p188) La dernière nouvelle La collection invisible est très émouvante. 
On retrouve dans ces six nouvelles toute la sensibilité de Stefan Zweig, sa parfaite compréhension de l'esprit humain, son amour des gens.  
Un recueil de nouvelles à lire ... comme tout Zweig! Un auteur de génie. Mais ne commencez pas par ce texte si vous voulez découvrir cet auteur. 

" En revanche, devant un exemplaire unique ou rare, il reculait respectueusement et le posait avec précaution sur une feuille blanche. Il avait visiblement honte de ses doigts sales, tachés d'encre. Puis il feuilletait le précieux volume, page par page, avec une véritable dévotion. Personne n'aurait pu le déranger en cet instant. Cette manière de contempler, de toucher, de sentir et de soupeser l'objet ressemblait en quelque sorte aux rites sacrés d'une cérémonie religieuse. Son dos voûté se dandinait, tandis qu'un grognement sourd se faisait entendre et que ses mains frôlaient ses cheveux touffus."
(La bouquiniste Mendel in La peur, Stefan Zweig, Cahiers rouges, 2010, p189)

(Source image : oldpainting.blogspot.com. J S Sargent. Margaretta Drexel)

jeudi 3 novembre 2011

Romanza horror show I

Nouvelles histoires extraordinaires
Edgar Allan Poe

Livre de poche, 2008.

L'homme est lui-même et ce qu'il se cache. Ce secret hanta Edgar Poe. Le descendant de la maison Usher qui croit sa soeur morte, l'assassin du chat noir et William Wilson sont victimes de leur double, le cousin de Bérénice l'est de sa névrose obsessionnelle, le peintre du portrait ovale, de son art. Dans ces nouvelles fantastiques, prolongement des Histoires extraordinaires, les cadavres se promènent, un sourire ironique aux lèvres, les femmes sont « belles comme un rêve de pierre », et la mort clôt chaque récit. L'envoûtement est total, l'horreur atteint son point culminant et pourtant la réalité est là, tangible, pour chasser l'irrationnel. Fasciné par cette oeuvre américaine, Baudelaire l'a traduite admirablement et rendue célèbre dans le monde entier.


Il s'agit de ma toute première lecture de Poe (cela faisait un bon bout de temps que je voulais le découvrir). A force de voir des citrouilles et des petits monstres réclamant des bonbons partout dans les rues, j'ai eu envie de lire un livre "qui-fait-peur-pour-aller-avec-l'ambiance".
Peur? A dire vrai, ce n'est pas trop ce qu'il s'est passé. Mais certaines histoires m'ont faite ressentir tout de même un peu d'angoisse. J'ai trouvé certains contes vraiment passionnants (Le coeur révélateur, Bérénice, La chute de la maison d'Usher, Le puits et le pendule, Le portrait ovale, ... sont mes préférés). Mais malheureusement, il y en a plusieurs qui m'ont sincèrement ennuyée (Puissance de la parole, Colloque entre Monos et Una, Conversation d'Eiros avec Charmion). Tout n'est pas passionnant dans ce recueil. J'aurai aimé plus d'histoires merveilleuses et terrifiantes comme Le portrait ovale ou Bérénice. J'ai parfois trouvé ça très (trop) compliqué, trop philosophique, trop métaphorique ... Je n'étais pas préparée à trouver ce genre de nouvelles. J'ai bêtement préféré les histoires de fantômes toutes simples.
Cela ne m'étonne pas que Baudelaire aimait Poe. J'ai souvent eu la sensation de lire de la poésie en prose. Poe est un poète. Son côté très sombre, violent, noir a du plaire à notre Charles national.
Des petites histoires de saisons que je conseille ... mais pas toutes. Certaines étant passionnantes et envoûtantes, d'autres trop complexes et ennuyantes. Je pense qu'il faut faire son tri ou être préparé à ne pas découvrir que des histoires distrayantes de fantômes.
Je compte tout de même découvrir les premières histoires extraordinaires de Poe.

" J'étais brisé, — brisé jusqu’à la mort par cette longue agonie ; et, quand enfin ils me délièrent et qu’il me fut permis de m’asseoir, je sentis que mes sens m’abandonnaient. La sentence, — la terrible sentence de mort, — fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le bourdonnement indéfini d’un rêve. Ce bruit apportait dans mon âme l’idée d’une rotation, — peut-être parce que dans mon imagination je l’associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de temps ; car tout d’un coup je n’entendis plus rien. Toutefois, pendant quelque temps encore, je vis ; mais avec quelle terrible exagération ! Je voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m’apparaissaient blanches, — plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces mots, — et minces jusqu’au grotesque ; amincies par l’intensité de leur expression de dureté, — d’immuable résolution, — de rigoureux mépris de la douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon nom ; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement."
(Le puits et le pendule in Nouvelles histoires extraordinaires, Livre de poche, 2008, p 99/100)

(Source image : citypaper.com)