samedi 18 avril 2020

L'histoire d'une vie

David Copperfield
Charles Dickens



Livre de poche, Tome 1 et 2, 1965.

Lorsqu’en 1850 il publie David Copperfield, Charles Dickens offre à ses
lecteurs le premier roman qu’il ait écrit à la première personne, et, derrière l’histoire de son jeune héros, c’est aussi parfois la sienne qu’on peut lire. Mais ce que dessinent surtout les douloureuses premières années, le dur apprentissage de la vie dans une fabrique, puis la fuite et l’errance picaresque du jeune Copperfield, c’est un roman de formation où le personnage se fait son propre biographe. Il arrive alors qu’on ne sache pas si le réel évoqué est celui que l’enfant vécut au présent ou celui que l’adulte revisite au passé. Car, d’épreuve en épreuve, c’est une nouvelle image de soi que le narrateur peu à peu reconstruit, avant de devenir lui-même, à la fin du livre, un écrivain semblable à celui qui, dès le début, a pris la plume pour raconter sa vie – et nous offrir ce qui est encore aujourd’hui le plus grand roman anglais du xixe siècle.

Je n'avais absolument pas prévu de lire ce pavé de 1000 pages durant le confinement. Mais quand ma tendre amie UnlivreUnthé m'a proposée une lecture commune, j'ai dit oui sans hésiter. Nous n'avions que ce roman en commun dans notre bibliothèque, on a donc choisi de le lire ensemble. Et quel délice! Je ne remercierai jamais assez mon amie pour m'avoir invitée à le découvrir. Le confinement m'a offert le temps de lire et j'ai pris un plaisir monstre à m'immerger dans ce texte riche et passionnant.

Je commence à avoir plusieurs lectures de Dickens à mon actif. C'est la septième fois que je le lis (sans compter certaines nouvelles de Noël que j'ai grignotées une année). Je crois que David Copperfield se hisse au rang de "roman préféré" de Dickens, suivi de très très près par De grandes espérances
Ce roman est extrêmement riche et il va m'être difficile d'en parler. Durant toute ma lecture, j'ai repensé à la touchante biographie de Marie-Aude Murail sur Dickens et j'ai revu ce brave Charlie faire des lectures publiques de ses œuvres. Je donnerais cher pour vivre cela! 
David Copperfield est l'oeuvre la plus autobiographique de Dickens et la vie de David ressemble sur certains points aux différentes expériences de Charles (on le voit jusqu'aux initiales du héros : D.C, l'inverse de Charles Dickens, C.D). Ce texte est très riche et foisonnant. Je ne me suis pas ennuyée une minute et j'ai parcouru les pages de ce roman avec passion. Mes passages préférés restent ceux de l'enfance de David. J'ai très souvent eu le cœur serré en lisant toutes ses mésaventures. Un début qui m'a énormément fait penser à Jane Eyre (un de mes romans favoris) dans son traitement des enfants orphelins et abandonnés dans d'hostiles et lugubres écoles. Lorsque David est adulte, mon intérêt ne s'est absolument pas émoussé, je vous rassure. J'ai, tout le long de l'oeuvre, eu beaucoup d'empathie pour David, cet homme sincère, intelligent et juste. Chaque chapitre est palpitant, on tremble, on sourit, on pleure. Ce que j'aime le plus chez Dickens (et que je retrouve beaucoup chez Dumas aussi), c'est sa maîtrise des émotions. Il peut nous faire rire franchement, tout en étant capable de nous faire pleurer à chaudes larmes. Un génie! Que j'ai ri mon Dieu! ... Mais comme j'ai eu la gorge serré aussi! David Copperfield est un torrent d'émotions. 
Comme tout bon Dickens, les personnages sont très nombreux. Mais autant cela m'avait posé problème lors de ma lecture de La maison d'Âpre-vent, autant ici, rien n'est confus et je ne me suis pas du tout perdue. La galerie de personnages est époustouflante.  Ils sont tous fascinants, même les hypocrites, même les mièvres, même les cruels. Mention spéciale à la tante de David! Cette femme est un bijou que je ne suis pas prête d'oublier. Un personnage littéraire inoubliable, drôle, farfelu, émouvant! Je l'ai souvent imaginé en Maggie Smith, telle la comtesse douairière Violet de Downton abbey

Un énorme coup de cœur donc pour ce livre. Je ne peux que vous dire de ne pas être freinés par les presque 1000 pages de cette oeuvre, elles se dévorent, s'engloutissent, se dégustent. 
" Je me rappelle que je songeai à tous les lieux solitaires où j'avais dormi sous le ciel nocturne, et je priai Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans abri et de ne jamais oublier ceux qui n'ont pas d'abri. Je me rappelle qu'ensuite il me sembla que je flottais le long du mélancolique et lumineux chenal tracé sur la mer, pour me perdre dans le monde des rêves ".
(Photos : Romanza2020)

mercredi 8 avril 2020

" On dispose de tout ce qu'il faut lorsqu'on organise sa vie autour de l'idée de ne rien posséder. "

Dans les forêts de Sibérie
Sylvain Tesson
 
Livre de poche, 2013.

Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à l'existence. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Voici un texte que je désirais lire depuis longtemps et une plume que je voulais découvrir. Bien que mon Romanzo ne soit pas un grand lecteur, il porte dans son cœur deux auteurs qu'il lit régulièrement : Jules Verne et Sylvain Tesson. J'étais curieuse de découvrir une oeuvre de Tesson, cet homme qui fait si souvent rire et réfléchir mon mari. J'ai aimé le style assez particulier de cet homme. Il est parfois exaspérant, avouons-le, mais il est souvent juste, vif, tranchant
Tout d'abord, si l'idée de se retirer seul dans une cabane peut en effrayer plus d'un, j'avoue pour ma part que cela me fait totalement rêver. La solitude ne m'a jamais terrifiée. Je confesse même qu'elle me manque souvent. J'aime les journées de calme, où la journée est rythmée par des activités choisies, d'autres indispensables à la survie. Du coup, lire les aventures de Tesson tient pour moi du quasi fantasme. Se préparer une liste de livres, songer, méditer. Tout en sachant que cela aura une fin bien évidemment. La solitude imposée, sans espoir de retrouver la civilisation, n'aurait bien évidemment pas la même "saveur". Mais se retirer du monde de façon volontaire pour revenir à l'essentiel ... oui, cela fait rêver. Ironie de la situation, j'ai ouvert ce livre de Tesson quelques jours seulement avant l'annonce du confinement national. Les mots de ce texte ont souvent fait écho à l'actualité. 
Je ne cacherai pas que ce journal peut être trop bavard. Pourtant court, j'ai trouvé que Tesson en faisait parfois des caisses. Ce qu'il reconnaît d'ailleurs volontiers et avec beaucoup d'humour. Tel un Rousseau ou un Chateaubriand, il contemple, commente, se lamente, se flagelle. Si j'ai aimé sa plume poétique, ironique, à la fois tendre et drôle, j'ai cependant été déstabilisée par certains détails qui ne me semblaient pas essentiels. Toujours est-il que Tesson est un écrivain à part, unique, qu'il faut absolument connaître. Sa vision de la vie, parfois rude, crue, violente, nous remet un peu à notre place, nous questionne, nous titille. Et ça fait un bien fou! Cette vision qu'il a de nos propres incohérences, de nos fautes vis-à-vis de la Planète, du monde, de ses habitants, s'impose à nous pour nous remuer. Je l'en remercie. Certaines de ses réflexions ont tellement fait écho en moi que j'en ai parfois eu la larme à l’œil. Je me suis surprise à penser : " Enfin quelqu'un qui met des mots sur ce que contient mon cœur!". J'ai beaucoup corné de pages et copié d'extraits. 
Tesson possède un talent d'écrivain à découvrir très vite si ce n'est pas déjà fait. Oui, dans ce texte, il est alcoolique et boit beaucoup trop. Oui, il est un brin suffisant. Oui, il peut être agaçant. Oui, il a une vision un peu XIXème de la femme. Mais tout cela le rend tellement humain. Il ne se sent pas supérieur à nous. Il nous montre ses taches, ses fautes, ses doutes. Il est un être humain. Éclairé, lucide, conscient. ... mais humain tout de même. Il peut se permettre de critiquer, car il se critique lui-même et nous autorise également à le faire. 
Un détail m'a souvent fait sourire : le guide ornitho qui le suit dans ses aventures. A la maison, nous avons le même. Ce Delachaux qui nous suit partout, qui tombe en lambeaux, mais que l'on aime tellement. Ce guide où l'on coche tous les oiseaux que l'on a pu observer, qui parfois rythme nos vacances, décide des lieux où l'on partira vadrouiller, ... C'est une Bible chez les Romanzi! Lorsque Tesson explique qu'il s'efforce d'apprendre le nom des oiseaux qui l'entourent car il ne trouve pas cela poli de s'imposer chez quelqu'un sans au minimum connaître le nom de la personne chez qui tu squattes, m'a fait beaucoup rire. 
Un beau texte à découvrir! Je pense piquer les autres livres de Tesson que possède l'Homme dans sa bibliothèque pour continuer à être titiller par cet homme à l'esprit cinglant.

" RAISONS POUR LESQUELLES JE ME SUIS ISOLE DANS UNE CABANE 
J'étais trop bavard 
Je voulais du silence 
Trop de courrier en retard et trop de gens à voir 
J'étais jaloux de Robinson 
C'est mieux chauffé que chez moi, à Paris 
Par lassitude d'avoir à faire les courses 
Pour pouvoir hurler et vivre nu 
Par détestation du téléphone et du bruit des moteurs"
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
(Photos : Romanza2020)

mardi 24 mars 2020

Si tu ne vas pas à Chabert, Chabert ira à toi!

Le colonel Chabert 
Honoré de Balzac
GF Flammarion 1994

L'histoire du colonel Chabert est une histoire comme il y en a depuis qu'il y a des guerres, une histoire aussi vieille que celle d'Agamemnon de retour de la guerre de Troie découvrant son épouse Clytemnestre dans les bras d'Egisthe, aussi vieille que celle d'Ulysse regagnant, après des années d'épreuves, son palais d'Ithaque pour le voir envahi par des prétendants, une histoire comme il en eut sans doute des milliers au cours de l'Empire et au début de la Restauration : le colonel Chabert, tenu pour mort à la bataille d'Eylau, revient chez lui un beau jour de juillet 1815, après des années d'errance et de souffrance, trouve sa femme, héritière de toute sa fortune, remariée et mère de deux enfants, sa maison démolie, la rue même où elle se trouvait débaptisée, et tente de recouvrer son identité dans un monde aux yeux duquel il n'existe plus. 

Un petit Balzac, ça ne peut pas faire de mal! Même si, comme moi, on lit cet auteur pour la 18ème fois. 
J'ai croisé Le colonel Chabert au collège. Il fallait choisir entre deux œuvres de Balzac : Le colonel Chabert et La duchesse de Langeais. J'avais choisi le second. Voilà pourquoi je n'avais toujours pas lu cette oeuvre de Balzac pourtant très connue. C'est chose faite! 
Le colonel Chabert est un roman extrêmement court. Je connaissais vaguement l'histoire. Même si je préfère lire Honoré dans des textes plus longs et fouillés, j'ai passé un agréable moment. Le lecteur suit le colonel Chabert présumé mort sur le champ de bataille dans sa quête pour retrouver son identité. On pourrait voir en Chabert une sorte d'Edmond Dantés, mais le vieux colonel n'a ni l'âge, ni la fougue, ni la rague du Comte de Monte Cristo. Au final, ce roman est assez doux et calme, alors qu'il s'agit d'une histoire d'honneur et de désespoir. C'est un texte qui se lit vite, avec lequel on passe un agréable moment, mais le nombre réduit de page ne m'a pas aidé à être totalement en empathie avec le héros.  
Je comprends que l'on fasse lire ce roman au collégien. Il me paraît être un texte percutant pour démarrer Balzac. Malheureusement, il ne montre pas assez le génie de cet écrivain. Il ne faut pas que lire Le colonel Chabert, mais se précipiter très vite vers ses autres textes.
" Colonel, votre affaire est excessivement compliquée, lui dit Derville en sortant de la chambre pour s'aller promener au soleil le long de la maison.
- Elle me parait, dit le soldat, parfaitement simple. L'on m'a cru mort, me voilà! Rendez-moi ma femme et ma fortune ; donnez-moi le grade de général auquel j'ai droit, car j'ai passé colonel dans la garde impériale, la veille de la bataille d'Eylau. "
Le colonel Chabert, Balzac.
(Photos : Romanza2020)

samedi 21 mars 2020

Face à face

Les Braises
Sandor Marai
Livre de poche, 2003.

Reconnu comme l’un des plus grands auteurs de la littérature hongroise et l’un des maîtres du roman européen, l’écrivain Sándor Márai (1900-1989) s’inscrit dans la lignée de Schnitzler, Zweig ou Musil. L’auteur des Révoltés, des Confessions d’un bourgeois ou de La Conversation de Bolzano n’a eu de cesse de témoigner d’un monde finissant, observant avec nostalgie une Europe mythique sur le point de s’éteindre. À travers la dramatique confrontation de deux hommes autrefois amis, Les Braises évoque cette inéluctable avancée du temps. Livre de l’amitié perdue et des amours impossibles, où les sentiments les plus violents couvent sous les cendres du passé, tableau de la monarchie austro-hongroise agonisante, ce superbe roman permet de redécouvrir un immense auteur dont l’œuvre fut interdite en Hongrie jusqu’en 1990.

Sandor est un homme qui prend de plus en plus de place dans ma vie et j'en suis bien heureuse. En 6 lectures, il s'est hissé en tête de mes auteurs favoris
Les braises fut un véritable coup de cœur et je suis déçue de l'avoir lu dans une période chargée ce qui ne m'a pas permise d'être totalement engloutie par le texte. Mais je suis certaine que je le relirai.
Les braises est un texte d'une puissance rare. Ceux qui aiment déjà Marai doivent impérativement se jeter sur ce roman. Quant aux autres, ouvrez Marai très rapidement! 
Comment parler de ce roman? Cela me paraît bien difficile. Ce huis-clos est un bijou de finesse et de psychologie si bien  qu'il me paraît difficile de le chroniquer en quelques lignes. Soit on écrit une thèse dessus, soit on se contente de dire : "Lisez-le!". Bon ... vu que je n'ai pas les compétences d'une thésarde, je vais vous dire tout simplement de le lire .... Mais je vais faire l'effort de rajouter deux ou trois bricoles tout de même.

L'ouverture du roman est déjà splendide. Un vieil homme, seul avec sa gouvernante totalement dévouée, apprend l'arrivée d'un homme. On sait qu'il ne l'a pas vu depuis des années. L'ambiance est posée. La langue de Marai est précise, pudique, toute en retenue. Le roman, dans les pages suivantes, revient en arrière et nous parle des jeunes années du vieil homme ainsi que de sa rencontre avec son "ami". Je me suis délectée des pages parlant de l'Empire Austro-hongrois. Prater, Impératrice, valse, .... je me suis complètement plongée dans cet univers envoûtant. Ces pages sont délicieuses et on lit avec émotion le récit de cette amitié. Marai nous ramène rapidement au salon où se tiennent les deux vieillards, plus de 40 ans après leur dernière rencontre. A partir de là, Marai nous fait la démonstration de son génie, l'art de tout dire ... sans rien dire. Tout y est : la jalousie, la rancœur, la douleur, l'amour. Pourtant, Marai ne dit presque rien. Il observe, raconte, transcrit les paroles des deux hommes. Ce face à face est d'une rare intensité et fait partie de ces grands moments de littérature à lire absolument. J'ai lu en apnée les dernières lignes. Il faut, comme souvent avec Marai, accepter de ne pas avoir toutes les réponses. C'est ce que j'ai fait ... et j'ai adoré!
Heureusement pour moi, Sandor Marai a écrit encore de nombreux livres et je vais pouvoir me saouler encore longtemps de sa prose. 
" Le château était un monde à soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noir. … Il conservait également le souvenir des morts. Des souvenirs qui se dissimulaient dans les recoins, comme se cachent les chauve-souris, les rats, les cloportes, dans l’humidité grise des très vieilles caves. "
Les braises, Sandor Marai.
(Photos : Romanza2020)

La mayonnaise ne prend pas toujours, c'est pas pour autant qu'elle ne se mange pas!

Lambeaux
Charles Juliet
Folio, 2012.

Dans cet ouvrage, l'auteur a voulu célébrer ses deux mères : l'esseulée et la vaillante, l'étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d'un amour malheureux, d'un mariage qui l'a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d'atroces conditions.
La seconde, mère d'une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l'a élevé comme s'il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l'auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d'un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d'espoir.


Lambeaux est un beau texte ... que j'aurais aimé apprécier davantage. Je ne sais pas trop pourquoi mais je n'ai pas été aussi touchée que ce que j'aurais voulu. Il est vrai que l'histoire est touchante, voire déchirante à certains moments. C'est vrai que les mots sont beaux et justes. Mais, je ne saurais expliquer réellement pourquoi, j'ai trouvé un manque de simplicité, d'authenticité. Étrangement, ce "tu" utilisé par l'auteur m'a agacée. Je l'ai trouvé lourd et surfait. Je me rends bien compte que je suis un peu dure avec ce roman fin et bien écrit, mais c'est ainsi, ça n'a pas réellement pris. 
Lambeaux est un roman qui rend hommage aux femmes. Pour cela, je l'en remercie. Il donne la parole (mais la donne-t-il vraiment en utilisant le "tu"?) aux oubliées. A ces femmes qui n'étaient pas faites pour être épouses et mères, mais à qui on a refusé un autre destin. Il rend hommage aux femmes courageuses, généreuses, qui donnent tout sans rien recevoir ... mais qui n'avaient pas réellement le choix. Je ne peux qu'être touchée par un texte dont l'histoire est si émouvante, le sujet si féminin et féministe. Mais bizarrement, j'ai trouvé un quelque chose de trop "masculin" à ce texte. En s'adressant à elles, ses deux mères, on ne l'entend que lui, l'Homme. C'est dommage. J'aurais aimé entendre leur voix, à elles. 
Un roman à lire. J'en attendais davantage en ce qui me concerne, mais il mérite amplement d'être lu. L'écriture est délicate et poétique. Merci à mon amie UnlivreUnthé de me l'avoir fait découvrir. 
" Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit ta lumière. Dans l’âtre, le feu qui ronfle, et toi, appuyée de l’épaule contre le manteau de la cheminée. A tes pieds, ce chien au regard vif et si souvent levé vers toi. Dehors, la neige et la brume. Le cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable, et fréquemment, tu songes à un départ à une vie autre, à l’infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. A chaque printemps, cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille. Ce point si souvent scruté où elle coupe l’horizon. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais. "
Lambeaux, Charles Juliet.
(Photos : Romanza2020)

dimanche 23 février 2020

De l'importance d'être constant

Mansfield park
Jane Austen

10/18, 2017.


Sans richesse ni éducation, la jeune Fanny Price n'a rien pour séduire la bonne société anglaise. Pourtant, dans la faste demeure de Mansfield Park où l'a recueillie son oncle, il lui faut faire bonne figure. Entre frustrations et vexations, que sera-t-elle prête à sacrifier pour être acceptée dans le monde enjôleur de ses cousins ? 
Roman d'apprentissage précurseur, Mansfield Park est le plus surprenant des romans de Jane Austen.



Et bien voilà ... j'ai lu le dernier roman (achevé) de Jane Austen que je n'avais pas encore lu. Une page se tourne, c'est vrai, pourtant je ne ressens aucune tristesse. C'est la joie qui domine. Je sais, avec certitude, que ces chers romans sont tout près de moi, prêts à être lus et relus quand je le souhaite. J'ai l'assurance d'avoir de belles et longues heures de lecture en compagnie de Lizzie, Elinor, Anne, Emma, Catherine et Fanny. Savoir que ces six histoires sont en moi et disponibles à tout moment, savoir que je peux revivre les aventures de ces attachantes héroïnes me remplit d'une joie sans nom

Je reconnais avoir eu un peu peur en commençant Mansfield park. Je pense que ce n'est pas pour rien que j'ai choisi de lire ce roman en dernier. Je ne l'ai jamais vu cité comme roman préféré de Jane Austen et certains lecteurs ne l'aiment clairement pas. J'avais un peu peur de l'attaquer. 
Les premières pages sont surprenantes. Fanny est une héroïne atypique. Par sa situation sociale et son caractère, on la voit peu et on ne l'entend presque pas dans les premiers chapitres. Ayant l'habitude des héroïnes austiniennes charismatiques, cela m'a quelque peu perturbée. Mais je me suis vite attachée à Fanny. Elle n'a pas la fougue d'une Lizzie ou la présence d'esprit d'une Elinor, mais elle a un caractère qui lui est propre et que j'ai su apprécier. 
La quatrième de couverture affirme que Mansfield park est le roman le plus surprenant de Jane Austen et je ne peux que confirmer. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Mansfield park est le roman que j'ai le moins aimé des six de l'autrice. Je dois reconnaître que c'est la première fois que je trouve quelques longueurs à un roman de Jane Austen. Autant je suis incapable de choisir entre Orgueil et préjugés, Raison et sentiments, Emma, Northanger abbey et Persuasion, que je peux affirmer que Mansfield park est celui qui m'a le moins séduite. Ceci dit, je l'ai aimé. J'ai mis du temps à réellement rentrer dedans, mais j'ai réussi et j'ai adoré retrouver la plume de dame Austen. J'ai embarqué comme toujours dans cette histoire de mariage, de silences, de convenances. Mansfield park ne possède pas les rebondissements des autres romans et ses héros n'ont pas la prestance des autres personnages austiniens, mais on y retrouve la plume vive de Jane Austen, son art des sous-entendus, sa critique sociale, son humour, sa sensibilité. Mansfield park est digne de la grande écrivaine. Si le sujet est moins passionnant que les autres romans et les personnages moins inoubliables, il n'en reste pas moins que Mansfield park est un roman qui se déguste et se savoure
J'ai été frustrée (bien sûr) par l'histoire de Fanny et Edmond. Les autres romans de Jane Austen nous montrent l'évolution des sentiments, les premiers émois et les doutes. Ici, nous ne voyons jamais Edmond amoureux de Fanny. Le tout est bouclé en quelques lignes à la fin du roman. J'avais ressenti la même frustration au sujet de Marianne et le colonel Braddon  dans Raison et sentiments. Même si Edmond est un héros bien fade à côté de Darcy ou Wentworth, je l'ai trouvé émouvant dans son aveuglement. Quant aux personnages secondaires, ils sont très réussis. Les Crawford sont de purs personnages austiniens. J'ai souvent eu envie d'arracher les cheveux de Mary, tout en la trouvant également moderne et libre. J'ai été aussi très surprise par le côté très "libertin" de Mansfield park. Même si les comportements indécents sont présents dans les oeuvres de Jane Austen (Lydia et Wickham dans Orgueil et préjugés, Willoughby dans Raison et sentiments, Isabella dans Northanger abbey), jamais je ne les ai vus autant présents. La scène du théâtre est croustillante à souhait  (bien que possédant une morale très conservatrice) et Maria est un personnage vraiment étonnant dans l'oeuvre de Jane Austen. Entre les personnages secondaires parfaits, l'intrigue générale percutante, il s'en fallait de peu pour que Mansfield park soit au même niveau que les 5 autres romans. Mais ... il manque un brin de je-ne-sais-quoi. Moins de longueur, une héroïne plus passionnée, un héros moins pâlot peut-être.

Indéniablement à part dans l'oeuvre de Jane Austen, Mansfield park est étonnant. Après avoir eu quelques craintes à la lecture des premiers chapitres, j'ai rapidement retrouvé ce que j'aime chez l'écrivaine anglaise. Il ne sera pas mon préféré, je le reconnais, mais j'ai passé de belles heures de lecture, j'ai frissonné pour Fanny, j'ai ri, j'ai été choquée .... bref .... j'ai lu Jane Austen. 

Plus qu'une chose à faire désormais, déguster les textes de jeunesse et les œuvres inachevées de Jane Austen ... et aussi relire les textes que j'ai tant aimés. Tellement hâte de retrouver Elizabeth et les autres. 
" Mais Mlle Frances désobligea toute sa famille en s’éprenant d’un lieutenant de marine, sans éducation, sans fortune et sans avenir. Elle aurait difficilement pu s’arrêter à un choix plus malencontreux. Sir Thomas Bertram avait tout intérêt, autant par principe que par fierté, à souhaiter que tous ceux de sa famille aient une situation respectable et aurait aidé de bon coeur la soeur de Lady Bertram dans ce sens. Mais la profession du mari de celle-ci était si peu intéressante qu’avant qu’il n’ait eu le temps de trouver le moyen de les aider, une mésintelligence profonde intervint entre les deux soeurs. C’était ce qui devait naturellement arriver à la suite d’un mariage aussi désastreux. Pour éviter des reproches inutiles, Mme Price n’avait jamais écrit à sa famille à ce sujet, jusqu’à ce qu’elle fût mariée. "
(Photos : Romanza2020)

lundi 10 février 2020

Par Satan

Un bébé pour Rosemary
Ira Levin

J'ai lu, 1977.

Un cinq pièces au Bradford en plein cœur de New York, quel bonheur pour un jeune couple! Rosemary et Guy n'en reviennent pas. Les jaloux disent que l'immeuble est maudit, marqué par la magie noire, que le sinistre Marcato y habita, que les sœurs Trench y pratiquèrent des sacrifices immondes...
Peu de temps après l'arrivée de Rosemary, une jeune fille se jette par la fenêtre.
Une étrange odeur règne dans les appartements. Quant aux voisins, leurs yeux sont bizarres, leurs prévenances suspectes. Guy lui-même change, et sa jeune femme, poursuivie par des rêves atroces, lutte en vain contre une terreur grandissante.
Que deviendra, dans ces conditions, le bébé de Rosemary... ?

J'ai lu ce roman depuis plusieurs mois maintenant. Je vais essayer de vous en parler malgré tout. 
J'avais noté ce classique de la littérature fantastique depuis quelques temps déjà et je suis ravie d'avoir pris le temps de le découvrir car j'ai énormément aimé cette lecture.
Un bébé pour Rosemary est extrêmement bien écrit. C'est un roman oppressant, très efficace et juste. J'ai tremblé près de la naïve Rosemary, craint pour ma vie et celle de mon bébé. Le suspense est bien mené car Ira Levin arrive à nous tenir en haleine tout en prenant son temps, en laissant des moments de pause, en nous décrivant le quotidien comme si tout était normal. Je pense que même les lecteurs n'étant pas attirés par les romans fantastiques pourraient apprécier cette oeuvre. Un bébé pour Rosemary a un déroulé assez classique, une langue fluide et le merveilleux, bien qu'omniprésent, ne tombe pas dans l'excès. 
Le personnage de Rosemary est inoubliable. Le lecteur ne peut qu'être en harmonie avec elle. Comme elle, il semble devenir fou, s'imagine des choses incroyables, ne se fie plus à personne, se révèle être plus fort qu'il ne le croyait. Le lecteur est enfermé avec Rosemary, il est en elle, devient elle. Les dernières pages nous tiennent en haleine. On referme le livre ... tout en continuant à penser à Rosemary pendant plusieurs semaines.
Je recommande chaudement ce roman mené à la perfection d'un bout à l'autre. Un classique à lire absolument! 
" Rosemary ne se souvenait des sinistres avertissements de Hutch que lorsqu'elle descendait au sous-sol pour faire la lessive, environ tous les quatre jours, et cela la mettait mal à l'aise. L'ascenseur de service était déjà peu rassurant (petit, sujet à des grincements et à des secousses inattendues, et sans liftier pour le manœuvrer), et le sous-sol lui-même était un endroit peu engageant, avec ses couloirs de brique au badigeon écaillé, au bout desquels on entendait s'éloigner des bruits de pas étouffés, où des portes qu'on ne voyait pas se refermaient brusquement avec un bruit sourd, et où de vieux réfrigérateurs au rebut tournaient leur porte contre le mur sous des ampoules électriques à l'éclat brutal derrière leurs muselières de grillage.C'était là, se rappelait Rosemary, qu'on avait trouvé, il n'y avait pas si longtemps, le cadavre d'un nouveau né enveloppé dans un journal. L'enfant de qui était-ce? Et comment était-il mort? Qui l'avait découvert? La personne qui l'avait abandonné avait-elle été arrêtée, et condamnée? "
Un bébé pour Rosemary, Ira Levin. 
(Photos : Romanza2020)

Montjoie Saint Denis .... Version royaume de Logres!


Le chevalier de la Charrette
Chrétien de Troyes
Lettres gothiques, Le livre de poche, 1992.

Un terrible événement survient au château du roi Arthur : la reine Guenièvre est enlevée par le perfide Méléagant. C'est alors qu'un mystérieux chevalier, monté sur une charrette, part à sa recherche.En parfait chevalier courtois, Lancelot est prêt à accomplir les plus grands exploits et à affronter les pires épreuves par amour pour sa dame. 

C'est un grand bond dans le temps que j'ai fait en relisant Chrétien de Troyes. J'ai repensé à la fac et ses heures d'ancien français, les passages de Yvain et le chevalier au lion appris par cœur et les cours fastidieux mais passionnants d'étymologie. Bref ... j'ai aimé retrouvé la plume de Chrétien de Troyes. Les romans de cet auteur ne se lisent pas comme les autres. On ne peut s'empêcher de lire les vers à voix haute à la manière d'un troubadour. Je mentirai en n'avouant pas que certains passages sont un peu longs et lourds, mais le tout a un charme si particulier que l'on oublie vite. Je pense qu'avoir suivi des cours en littérature médiévale permet de mieux apprécier ces textes. Je connais les codes du merveilleux, repère certains clins d’œil, les sous-entendus de Chrétien de Troyes, les liens avec les différents textes sur les chevaliers de La table ronde. C'est un avantage majeur. Mais je pense cependant que tout le monde peut apprécier ces romans désuets, plein de fraîcheur, où se mêlent humour et aventure, action et sentiment amoureux
J'ai préféré Yvain et le chevalier au lion au Chevalier à la charrette. Je trouve au premier une profondeur que le second n'a pas. Yvain contient plus d'action, une galerie de personnages plus intéressante et des sentiments courtois plus développés. Mais peut-être que mes souvenirs sont faussés par la nostalgie.
Quoi qu'il en soit il faut découvrir ou redécouvrir Chrétien de Troyes. 
" Un jour de l'Ascension, nous dit-il,Le roi Arthur avait tenu sa couravec tout le lustre et la beauté qu'il y souhaitait,comme il convenait à un roi.Après le repas le roi ne bougea pasd'entre ses compagnons ;il y avait dans la salle quantité de nobles ;la reine y était présente, et avec elle, je le crois bien,maintes belles dames courtoiseshabiles à parler en langue française. "
Le chevalier à la charrette, Chrétien de Troyes.
(Photos : Romanza2020)

Destinée

L'héritière
Hanne-Vibeke Holst
Pocket, 2015.

Copenhague à l’approche des fêtes. Charlotte Damgaard, trente-cinq ans, mariée et mère de deux enfants, vient de démissionner de son poste à la direction d’une ONG dédiée au développement de projets écologiques. Elle souhaite se consacrer à sa vie de famille et suivre son mari, à qui l’on vient d’offrir le poste de ses rêves, en Ouganda. Mais alors que les cartons sont faits et la maisonnée sur le départ, un coup de téléphone vient bousculer ce joli programme. Vittrup, le Premier Ministre Social Démocrate, propose à Charlotte le poste de Ministre de l’Environnement. Une opportunité qu’elle ne peut refuser, mais un choix lourd de conséquences.
Pendant neuf mois, nous suivons son ascension politique fulgurante, dévoilant peu à peu les coulisses, les alliances ou querelles intestines, et les coups (bas) médiatiques. Mais jusqu’où est-elle prête à aller pour atteindre ses objectifs et satisfaire son ambition ? Tiraillée entre sa carrière et sa vie de famille, Charlotte parviendra-t-elle à concilier son statut de femme politique, de mère et d’épouse ?

Voici un roman que je n'aurais probablement pas lu sans ma mère. C'est elle qui me l'a offert et je dois avouer avoir aimé cette excursion bien loin de ma zone de confort. 
Il faut dire que ce roman est bien écrit et son intrigue est prenante. Nous rencontrons Charlotte, une militante écologiste de renom. Alors qu'elle s'apprête à (enfin) mettre sa carrière de côté pour laisser sa chance à son mari qui jusqu’à maintenant restait au foyer et s'occupait de la maison et de leurs jumeaux, le premier ministre l'appelle pour lui demander de devenir sa ministre de l'écologie.  Chamboulement! Son mari la soutient, lui dit de foncer, laisse (encore) sa carrière de côté et tout semble bien se goupiller. Sauf que le vie politique va s'avérer bien difficile et la vie personnelle de Charlotte va être malheureusement malmenée. 
Ce que j'ai aimé dans ce roman, c'est étonnement sa simplicité. En lisant la quatrième de couverture, je m'attendais à un vrai thriller politique où les coups les plus bas sont permis. Finalement, même si le monde dépeint est assez dur, il est surtout réaliste. Oui, il y a de l'hypocrisie, des entourloupes, des faux-amis, mais il y a aussi une cause commune, une envie de faire bouger les choses, des assistants qui se serrent les coudes. J'ai bien aimé voir les coulisses du pouvoir. Suivre Charlotte dans sa vie de maman-ministre est agréable. Je me suis attachée à elle, cette femme dynamique, qui a peur de se perdre dans cette vie publique si difficile. Certes, les romans contemporains parlant de choses actuelles m'évadent (et m'évaderont) toujours moins que les classiques anciens, mais j'ai voyagé tout de même dans ce Danemark attirant et dépaysant
Cependant certains points m'ont moins convaincue. Bien que parlant d'une femme de pouvoir, ce roman a des propos parfois déstabilisant sur la femme. Charlotte est souvent décrite comme quelqu'un d'attirant et les hommes qu'elle côtoie se permettent des "choses" que la vague #metoo n'aurait sûrement pas permises ... mais le plus étonnant c'est que Charlotte ne les relève pas. Tout paraît ... normal! Est-ce une critique de la part de l'auteure? Ou la simple description factuelle de ce milieu? Je reste dans l'interrogation.
Toujours est-il que ce fut une jolie surprise. Même si les romans actuels traitant de notre société ne sont vraiment pas mes lectures favorites, j'ai apprécié ce voyage en terre inconnue. Je pense même lire un jour l'autre roman de Hanne-Vibeke Holst, Le prétendant.
" Elle n'a pas peur du noir. Seulement des images.Il est plus de minuit, entre le 20 et le 21 décembre. Charlotte ne dort pas. Elle garde les yeux ouverts pour ne pas se laisser envahir par les images. Elle essaye de distinguer les objets et les meubles dans la pénombres. L'armoire, la chaise, les molakani sud-américains sur les murs, les lames des stores vénitiens. Elle écoute le son diffus de la circulation sur Jagtvejen, entend le bruit lointain d'un klaxon, puis celui de la sirène d'un véhicule. Elle se laisse bercer par le jazz langoureux qui provient de l'appartement d'en dessous. Les notes sensuelles d'un solo de saxophone flottent a travers le plancher comme des volutes bleus d'une cigarettes. Celui lui rappelle New-York, le club ou ils avaient dansé un soir a Greenwich Village. Avant les jumeaux. Les jumeaux qui toussent de temps en temps de l'autre coté du mur. Surtout Jens a cause de son asthme. Elle démêle ses jambes des longues jambes de son homme, se dégage de son bras posé autour de ses épaules. Le bras retombe lourdement sur le drap. Rien ne peut réveiller Thomas, ni le son du canon, ni les ambulances, ni la toux des enfants. Il dort du sommeil du juste, selon sa propre expression, du sommeil d'un homme qui n'est jamais poursuivi par ses démons. Comment pourrait-il comprendre les siens ? "
L'héritière, Hanne-Vibeke Holst 
(Photos : Romanza2020)

samedi 18 janvier 2020

" Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça sera fini."

La faute de l'abbé Mouret
Emile Zola
Livre de poche, 1967.

Serge Mouret est le prêtre d'un pauvre village, quelque part sur les plateaux désolés et brûlés du Midi de la France. Barricadé dans sa petite église, muré dans les certitudes émerveillées de sa foi, assujetti avec ravissement au rituel de sa fonction et aux horaires maniaques que lui impose sa vieille servante, il vit plus en ermite qu'en prêtre. A la suite d'une maladie, suivie d'une amnésie, il découvre dans un grand parc, le Paradou, à la fois l'amour de la femme et la luxuriance du monde. Une seconde naissance, que suivra un nouvel exil loin du jardin d'Eden. Avec cette réécriture naturaliste de la Genèse, avec ce dialogue de l'ombre et du soleil, des forces de vie et des forces de mort, du végétal et du minéral, Zola écrit. certainement l'un des livres les plus riches, stylistiquement et symboliquement, de sa série des Rougon-Macquart.

Voici mon douzième Rougon-Macquart après La curée, Le ventre de Paris, L'assommoir, Une page d'amour, Nana, Pot-Bouille, Au bonheur des dames, Germinal, La terre, Le rêve et La bête humaine
Je ne vous cache pas que La faute de l'Abbé Mouret faisait partie des tomes que j'appréhendais le plus. Parfois adulé, parfois détesté, ce roman laisse peu de monde insensible. Je l'ai ouvert un peu sur la défensive. Je vous rassure, j'ai tout de suite été prise par l'histoire. Je reconnais quelques faiblesses à cette oeuvre qui ne sera pas dans mes Rougon-Macquart préférés, mais j'ai énormément apprécié ma lecture et je suis ravie d'avoir lu un nouveau titre de la série. 
J'ai embarqué dès les premières pages. Le village un peu sinistre, l'église, son odeur, son ambiance, les égarements spirituels de Serge, la naïveté de Désirée, ... j'ai aimé cette atmosphère religieuse et campagnarde. Je dois reconnaître que j'ai été surprise et un peu déçue par le début de la deuxième partie. Bien sûr, c'est volontaire de la part de Zola de créer une impression de rêve, mais j'ai été étonnée de retrouver Serge chez Albine, de les voir si intimes, alors que dans le chapitre précédent ils se sont à peine adressés la parole. J'ai trouvé leur personnalité totalement changée, surtout celle d'Albine. De sauvageonne mal éduquée de la première partie, elle ressemble soudainement à une jeune fille pure, blanche et douce. Je dois reconnaître avoir été déstabilisée. J'ai longtemps pensé que Serge divaguait et que je ne lisais que le fruit de son imagination. Zola casse le fil du récit, fait une ellipse de plusieurs jours et bouscule son lecteur. Une fois passé mon étonnement, je me suis lovée dans ce récit onirique et beau
Zola reste Zola et ce texte est aussi cruel que les autres romans des Rougon-Macquart. Je pense notamment aux scènes finales comme l'égorgement du cochon, la naïveté un peu malsaine de Désirée, l'horrible pragmatisme des gens de la terre, le choix d'Albine, la colère du docteur Pascal. 
Il faut accepter de ne pas avoir toutes les clés en fermant ce roman. Certains points restent obscurs. Serge est mystérieux, Albine déroutante, Désirée presque angoissante, certains moments sont élidés, certains personnages presque anecdotiques. 
J'ai donc passé un beau moment et j'ai été ravie de relire Zola. Le nombre de Rougon-Macquart baisse considérablement. Je suis à la fois ravie de voir qu'il me reste 8 tomes à lire mais je suis également triste qu'il m'en reste si peu. Commencé à l'âge de 15 ans, je ne me lasse pas de déguster ces textes à la fois cruels et beaux
"Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que, depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues."
(Photos : Romanza2020)