vendredi 27 avril 2018

Avec Alice dans le terrier du lapin?

D'après une histoire vraie 
Delphine de Vigan

Editions JC Lattès, 2015.


"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser."

Dans ce roman aux allures de thriller psychologique, Delphine de Vigan s'aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction. Ce livre est aussi une plongée au cœur d'une époque fascinée par le Vrai.

Je ne sais pas ce qui me restera de ce roman dans quelques semaines ou quelques années. Comme souvent avec les romans contemporains, j'ai peur que, malgré ma lecture enthousiasmante, j'oublie rapidement ce texte. Amoureuse des classiques et des langues riches, je  peux être conquise par une intrigue contemporaine, toute en déplorant la pauvreté de l'écriture et finalement oublier très vite ce texte. Ceci dit, j'ai terminé hier soir tard D'après une histoire vraie et j'ai beaucoup pensé à lui toute la journée d'aujourd'hui. Est-ce bon signe? Fera-t-il parti de ces romans contemporains que j'aime profondément et qui m'ont marqués durablement?
Je comprends certaines critiques que j'ai pu lire sur ce roman de Delphine de Vigan, notamment l’égocentrisme de la narratrice ou quelques lourdeurs dans la narration (je pense, par exemple, aux trop nombreuses références culturelles qui manquent terriblement de naturel). Cependant, j'ai dévoré ce roman et j'avoue avoir beaucoup aimé. 
Delphine de Vigan questionne le lecteur sur l'importance de la réalité dans la fiction. Est-ce que le fait qu'un roman soit vrai et se revendique comme tel fait que les lecteurs accrochent davantage? Les lecteurs sont-ils demandeurs de vérité? J'ai aimé cette interrogation et les réflexions de Delphine de Vigan sur le sujet. Il n'y a pas vraiment de réponse au final. Chacun est libre de croire ce qu'il veut. C'est, je pense, ce qui fait la richesse de ce roman, c'est la grande liberté d'interprétation du lecteur
D'après une histoire vraie apporte peu de réponses et questionne en permanence son lecteur, que ce soit sur l'intrigue (mais qui est L? Quelle est son histoire?) ou la narratrice (Delphine est-elle oui ou non Delphine de Vigan?). En fait, en ouvrant ce texte, je n'en connaissais rien (non, je ne vis pas dans une grotte. Je suis juste passée entre les gouttes du déluge médiatique). J'ai été du coup totalement prise au piège de cette auto-fiction. J'ai été très surprise de trouver une narratrice qui semblait être Delphine de Vigan elle-même. Une narratrice qui parlait de sa vie intime, de son histoire avec François Busnel (de La grande librairie), de ses précédents romans, etc ... Si bien que je n'ai plus su où se terminait la réalité, où commençait la fiction. Delphine de Vigan a gagné. Je me suis interrogée tout le long du texte pour savoir si tel ou tel fait était vrai ou inventé pour finalement me demander si cela importait vraiment. Le roman est, en tout cas, original et bien pensé. 
Hormis ce jeu que Delphine de Vigan engage avec son lecteur, il y a l'intrigue. Celle d'une écrivaine incapable d'écrire après la publication de son dernier roman. Elle rencontre L., une femme énigmatique qui insidieusement la détruira. L'intrigue est lente et c'est ce que j'ai aimé. J'ai eu l'impression que Delphine de Vigan essayait de créer une ambiance à la Laura Kasischke, une atmosphère lourde et angoissante alors que rien finalement ne semble vraiment cauchemardesque. Delphine de Vigan n'a pas le talent de Kasischke dans ce domaine, mais le résultat sonne juste et j'ai vraiment embarqué. J'ai aimé la relation entre Delphine et L. L'auteure décrit avec précision ces actes en apparence anodins, mais qui peuvent lentement détruire quelqu'un. Le fait qu'on ait peu de réponses quand vient la fin du roman amène le lecteur à s'interroger, à réfléchir à toutes les hypothèses, même les plus saugrenues.
J'avais déjà lu Delphine de Vigan il y a longtemps avec Les heures souterraines. A chaque fois, il s'agit d'un cadeau. On m'a offert ces deux romans. Sans cela, je ne les aurais sûrement jamais ouverts. Je suis heureuse de les avoir reçus, car j'ai pu découvrir une auteure juste et très imaginative. Les heures souterraines était poignant. D'après une histoire vraie m'a tenu en haleine deux soirées. 
Un roman original à découvrir, une intrigue bien ficelée qui perturbe son lecteur
"Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois dans sa vie, la tentation du saccage? Ce vertige soudain - Tout détruire, tout anéantir, tout pulvériser - parce qu'il suffirait de quelques mots bien choisis, bien affûtés, bien aiguisés, des mots venus d'on ne sait où, des mots qui blessent, qui font mouche, irrémédiables, qu'on ne peut effacer. Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois, cette rage étrange, sourde, destructrice, parce qu'il suffirait de si peu de choses finalement, pour que tout soit dévasté?"D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, JC Lattès, 2015.
(Photos : Romanza2018)

mercredi 25 avril 2018

" Le cœur humain est assez vaste pour contenir l'univers ".

Lord Jim
Joseph Conrad

Livre de poche, Biblio, 2016.

Pour les Blancs de la côte et les commandants de navires, il était Jim - rien d'autre. Evidemment, il avait une identité plus complète, mais il n'acceptait pas de l'entendre mentionner. Son incognito - qui était aussi percé qu'un tamis - ne visait pas à dissimuler une personne, mais un fait. Lorsque celui-ci traversait le masque, il quittait sans délai le port où il se trouvait et partait pour un autre, généralement plus loin vers l'Est. Jim en appelait à la fois aux deux versants de l'âme - celui qui regarde constamment la lumière du jour et celui qui, telle la face cachée de la lune, reste sournoisement tapi dans une obscurité perpétuelle, avec parfois seulement une furtive lueur brumeuse venant caresser ses bords. Son attitude mystérieuse me fascinait, comme s'il avait été un prototype de sa race, comme si la vérité obscure qu'il recelait était assez grave pour affecter la conception que l'humanité se fait d'elle-même.

Voici un roman commencé il y a 9 mois au bord de la mer et terminé hier soir face aux montagnes brumeuses. 
Ma lecture de Lord Jim fut singulière. Lorsque j'ouvre un roman, je poursuis ma lecture jusqu'à la fin. Je ne commence pas d'autres romans en parallèle. Je peux lire des ouvrages théoriques, des beaux livres, des BD, des magazines, ... mais pas d'autres romans. Je suis assez exclusive sur ce point. Cependant, en ouvrant Lord Jim il y a quelques mois, j'ai compris que si je lisais d'une traite ce complexe et exigeant roman, je passerai à côté. 
Sans l'avoir prévu, j'ai donc fait une lecture "grignotage" de ce roman de Joseph Conrad. J'ai lu quelques pages par ci par là, entre deux romans ou lorsque j'avais quelques minutes à tuer. Il m'a suivi dans tous mes déplacements. J'en suis ravie car cette façon de le lire a fait que j'ai pu savourer toute la beauté de ce texte. 
Cela serait prétentieux de dire que j'ai tout saisi de Lord Jim. La narration est tellement étrange, les récits sont emmêlés et les personnages très énigmatiques, si bien que je n'ai pas tout compris au texte, je dois bien l'avouer. Ceci dit, j'en ai perçu la beauté. Lire Lord Jim, c'est être saisi, sans s'y attendre au détour d'une page, par une phrase, un mot, une image. Comme un long poème, Lord Jim offre des moments de pure délicatesse où les mots raisonnent, font écho, nous transportent. Et tant pis, si on a perdu le fil de l'histoire. 
Lord Jim fut une expérience de lecture particulière ... toute en sensibilité.  Je sais que c'est un roman, qui lut d'une traite, m'aurait fait souffrir. En le lisant par petits bouts, j'ai pu le déguster sans me lasser. Je n'ai pas cherché à me plonger dans l'intrigue, parfois complexe, mais seulement à apprécier ces belles phrases envoûtantes.
" Je restai planté là assez longtemps pour qu'un sentiment de solitude totale s'empare de moi, à tel point que tout ce que j'avais vu dans le passé récent, tout ce que j'avais entendu, et la parole humaine elle-même, me semblait ne plus avoir d'existence, et ne survivre qu'un instant de plus dans ma mémoire, comme si j'avais été le dernier représentant de la race humaine. C'était une impression étrange et mélancolique, née presque inconsciemment, comme toutes les illusions, dont je soupçonne qu'elles ne sont pas autre chose que des visions d'une lointaine et inaccessible vérité vaguement entrevue ".
(Lord Jim, Joseph Conrad, Livre de poche, 2016)
(Photos : Romanza2018)

lundi 23 avril 2018

L'enfer conjugal

Le destin de Mr Crump
Ludwig Lewisohn

Libretto, 2014.

A la Belle époque aux Etats-Unis, un homme jeune voit sa vie de couple se transformer petit à petit en un enfer insoutenable, comme un piège inévitable, son destin prend progressivement la forme d'une prison. 
Issu d'un milieu cultivé d'émigrés allemands installés dans le sud du pays, Herbert Crump est un jeune musicien plein d'avenir. Sa réussite passe nécessairement par la conquête de New York. Il quitte donc ses parents pour s'y installer et fait rapidement connaissance avec Anne, une femme d'apparence discrète et aimable. 
Manipulatrice et expérimentée, elle le fait rapidement tomber dans ses filets. Elle arrive sans trop de mal à se faire épouser du musicien naïf et moralement vertueux. 
Ce mariage est un désastre qui révèle à Herbert la vulgarité et la folie ordinaires de sa femme tout en compromettant sa réussite artistique. Entre cet homme et cette femme ce sont deux conceptions du monde inconciliables qui s'affrontent. 

En lisant Vera d'Elizabeth Von Arnim il y a quelques années, j'avais découvert une vision étouffante et diabolique du couple. La jeune héroïne était prise dans les filets d'un mari psychorigide et tyrannique. Le destin de Mr Crump expose la situation inverse. Nous suivons Herbert Crump, jeune musicien plein d'avenir, se faire piéger par Anne Vilas. 
Tout comme Vera, le génie de ce texte vient de la grande complexité des personnages et de l'analyse fine des liens qui les unissent. Les personnages ne sombrent pas dans la caricature et là où Lewisohn aurait pu décrire qu'une horrible histoire glauque, il dissèque avec précision et rigueur les relations entre Herbert et Anne. 
Le destin de Mr Crump est un roman violent et cru. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi il a été refusé pendant plusieurs années. Rien n'est épargné au lecteur. L'image d'Anne, ses cheveux, ses cris, ses rides, ses mains, ses incontinences sont gravés dans ma mémoire. Cependant, Lewisohn ne tombe pas dans la violence facile. L'horreur de la situation de Herbert vient du fait qu'elle est terriblement réaliste, sournoise, insidieuse. J'avais imaginé en ouvrant ce roman davantage de coups bas et de tortures. Finalement, j'ai trouvé un roman d'une maîtrise incroyable, qui arrive à créer un malaise et un terrible sentiment d'horreur tout en restant dans le vrai, le crédible. Je ne suis à aucun moment restée bouche bée d'effroi en voyant les manipulations d'Anne, car toutes les manœuvres de cette femme sont discrètes. On assiste, penauds et fatalistes, à la lente destruction de Herbert. 
Je pense être la seule lectrice à avoir ressenti un peu de pitié pour Anne. Bien sûr, elle est odieuse et répugnante. Mais je n'ai pas réussi à m'enlever de la tête que pour agir ainsi, elle devait être terriblement seule et malheureuse. 
Le destin de Mr Crump se dévore. C'est un roman singulier, puissant, aux personnages complexes. A lire absolument!
"Elle entourait encore une fois la tête d'Herbert de ses bras nus. Il semblait y avoir dans sa voix une réelle tendresse. C'est cette tendresse, dont l'impression persista en lui, qui l'empêcha de voir les mâchoires du piège où il était pris. Celui-ci avait-il été tendu de propos délibéré ? Avait-on fait jouer intentionnellement le ressort pour refermer les mâchoires ? Sur ce point, Herbert réserva toujours son jugement. Peut-être était-ce une vanité essentielle, au fin fond de lui-même, qui le faisait penser ainsi, une répugnance à croire que dans sa vingt-quatrième année il n'était qu'un sot fieffé. Puis ce fut comme si un serpent lentement, peu à peu, l'eût étreint de ses replis et lui eût comprimé la poitrine. Il fut certain de la duplicité instinctive d'Anne, de sa perfidie sans borne. Il continuait à vouloir croire, à se forcer à croire, que durant ces premiers jours fatals, elle avait été poussée par une passion sincère, et avait été la victime et non la maîtresse des événements."(Le destin de Mr Crump, Ludwig Lewisohn, libretto, 2014)
(Photos : Romanza2018)

samedi 14 avril 2018

Princesse d'Egypte

 Le roman de momie
Théophile Gautier

Garnier flammarion, 1973.

Un lord anglais découvre la momie d'une jeune fille et en tombe amoureux.
Un papyrus placé dans la tombe, conte l'histoire de la mystérieuse "endormie"... À Thèbes, en Égypte, au temps de Moïse, Tahoser, jeune et séduisante Égyptienne brûle d'amour pour Poëri, un bel inconnu. Mais Poëri appartient au peuple esclave des Hébreux et aime Ra'hel. Tahoser en a le coeur brisé... Pendant ce temps, Pharaon la poursuit d'un amour dont elle ne veut pas...


Je croise ce roman depuis l'enfance. Ma main se tendait souvent vers lui à la bibliothèque municipale. Je l'ai souvent ouvert. J'ai découvert plusieurs fois les premiers mots aussi. Pourtant, je ne l'avais encore jamais lu.
Je confesse avoir eu quelques difficultés à entrer dans ce roman. Certes, l'ambiance y est envoûtante. J'aime beaucoup l'ambiance "archéologie égyptienne", j'ai donc été une proie facile. Mais les interminables (et bien trop méticuleuses) descriptions de Gautier ont eu raison de moi par moment. Cependant, le roman gagne en intensité dans le dernier tiers et j'ai été totalement happée. Impossible alors de lâcher cette histoire. Je voulais absolument connaître la fin de ce conte égyptien teinté de christianisme. J'ai embarqué jusqu'au dernier mot.
Gautier nous offre une oeuvre profondément romantique, dans sa thématique comme dans sa forme. L'Orient y est fantasmé, la nature et les sentiments des personnages se répondent, tiennent une grande place dans le livre. 
Ce fut une lecture à retardement. Le début fut laborieux et la fin, merveilleuse. A découvrir.
" Cette vieille hideuse, s'accrochant de ses doigts osseux au rebord du char, à côté de ce Pharaon de stature colossale et semblable à un dieu, formait un étrange spectacle qui, heureusement, n'avait pour témoin que les étoiles scintillant dans le bleu noir du ciel ; placée ainsi, elle ressemblait à un de ces mauvais génies à configuration monstrueuse qui accompagnent les âmes coupables aux enfers. Les passions rapprochent ceux qui ne devraient jamais se rencontrer ".
Théophile Gautier, Le roman de la momie, garnier flammarion, 1973. 
(Photos : Romanza2018)

vendredi 30 mars 2018

Des rencontres

Marya, une vie
Joyce Carol Oates

Le livre de poche, biblio, 2014.

Orpheline de père, abandonnée par sa mère, Marya Knauer est confiée à son oncle et sa tante. Élève brillante mais solitaire, confrontée à la peur et à la cruauté, elle se plonge avec passion dans les études. Dans ce livre aux forts accents autobiographiques, Joyce Carol Oates donne à voir de façon magistrale comment la littérature peut changer une destinée.

Ma première et seule lecture de Joyce Carol Oates remonte à 6 ans. Il s'agissait de Nous étions les Mulvaney que j'avais adoré. En une lecture, cette auteure américaine s'est glissée dans la liste de mes écrivains favoris. Depuis, j'ai acheté et reçu en cadeau plusieurs de ses romans (Blondes, Petite sœur mon amour, Bellefleur et La fille du fossoyeur). Mais il m'a fallu 6 ans avant d'en rouvrir un. 
Marya, une vie n'a pas le génie de Nous étions les Mulvaney. Cependant, sa finesse et sa retenue rendent fidèlement compte du talent d'Oates. Si je n'ai pas réussi à m'attacher au personnage de Marya (qui fait tout pour qu'on ne s'attache pas elle d'une certaine façon), j'ai totalement embarqué dans cette tranche de vie particulièrement marquante. Les premières pages restent pour moi les meilleures. La jeunesse de Marya dans ses grandes fermes américaines parsemées de carcasses de voitures est très bien rendue. La suite du roman se découpe en chapitre évoquant chacun une rencontre marquante dans la vie de Marya. 
Je suis une grande amoureuse des "campus novels" et j'avoue avoir savouré les pages parlant d'université, de cours, de thèses et de soutenances. Marya se réfugie dans les études, se noie dans les livres, les essais en tout genre. Sa culture s'étoffe, tandis que son cœur s'interroge, doute, se perd. 
Le génie de Joyce Carol Oates réside dans le fait qu'elle ne dit pas tout. Comme dans Nous étions les Mulvaney, les sentiments des personnages ne sont pas tous expliqués. Tout n'est pas commenté ou analysé. Oates laisse place à l'interprétation, à l'imagination. Si certains lecteurs peuvent se sentir déstabilisés, de mon côté cette façon d'écrire rend les personnages plus humains et vrais, si bien qu'on les emmène avec nous même le roman fermé. 
Même si Marya, un vie n'est pas un coup de cœur, il m'a confirmé l'amour et l'admiration que je ressens pour Oates, ainsi que mon intérêt de plus en plus grand pour la littérature américaine. Je compte bien ne pas laisser 6 ans entre deux romans d'Oates. 
" Schopenhauer, Dickens, Marx, Euripide, Oscar Wilde, Henry Adams, sir Thomas More, Thomas Hobbes. Et Shakepeare - bien sûr. Elle lisait, prenait des notes, rêvait. Elle était parfois troublée par le fait qu'aucun de ces livres n'avait été écrit par des femmes (sauf Jane Austen, cette chère Jane, si féminine!), mais dans son arrogance elle se disait qu'elle changerait tout cela".(Marya, une vie, Joyce Carol Oates, Livre de poche, 2014, p203/204)
(Photos : Romanza2014)

dimanche 18 mars 2018

Impossible?


Le mystère de la chambre jaune 
Gaston Leroux

Le livre de poche, 1965.

La porte de la chambre fermée à clef « de l'intérieur », les volets de l'unique fenêtre fermés, eux aussi, « de l'intérieur », pas de cheminée...
Qui a tenté de tuer Mlle Stangerson et, surtout, par où l'assassin a-t-il pu quitter la chambre jaune ?
C'est le jeune reporter Rouletabille, limier surdoué et raisonnant par « le bon bout de la raison, ce bon bout que l'on reconnait à ce que rien ne peut le faire craquer », qui va trouver la solution de cet affolant problème, au terme d'une enquête fertile en aventures et en rebondissements.


Voilà un classique de la littérature que je n'avais encore jamais lu et qui trône depuis longtemps dans ma bibliothèque. J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire pour tout dire. Le style très simple et oral de Gaston Leroux m'a quelque peu décontenancée. Je dois aussi avouer que j'étais encore très (trop) imprégnée d'Anna Karenine et de la Russie. Les premières pages passées, je me suis prise au jeu et j'ai lu avec un grand plaisir ce texte vif et prenant
Rouletabille est un personnage très sûr de lui, original et sympathique. Je l'ai suivi avec joie dans son enquête. Il est impossible de trouver la solution de l'énigme de "la chambre jaune", mais j'avoue ne pas avoir beaucoup essayé de trouver. Je me suis laissée aller dans cette histoire palpitante. J'étais surtout impatiente de connaître le secret de Mlle Stangerson. Gaston Leroux a eu une très belle idée en imaginant toute cette machination. En toile de fond, c'est la position de la femme qui est critiquée. Mlle Stangerson, femme intelligente et cultivée, n'en est pas moins soumise au bon vouloir des hommes. 
Le mystère de la chambre jaune est un roman simple et captivant, très bien écrit et agréable. Je lirai avec joie Le parfum de la dame en noir dans quelques temps. 
"- C'est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien dangereux, que celui qui consiste à partir de l'idée que l'on se fait de l'assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin !... Cela pourrait mener loin... Prenez garde à l'erreur judiciaire, monsieur Fred ; elle vous guette !..."
Le mystère de la chambre jaune, G.Leroux, Livre de poche, 1965. 
(Photos : Romanza2018)

mardi 6 mars 2018

" Pourquoi ne pas éteindre la lumière quand il n'y a plus rien à voir, quand le spectacle devient odieux? "

Anna Karenine
Léon Tolstoï
(Relecture)

Folio, 2004.

Anna Karénine est une jeune femme mariée à Alexis Karénine, fidèle et mère d'un jeune garçon, Serge. Anna Karénine se rend à Moscou chez son frère Stiva Oblonski. En descendant du train, elle croise le comte Vronski. 
En parallèle à leur aventure, Tolstoï brosse le portrait de deux autres couples : Kitty et Lévine, et Daria et Oblonski (wikipédia.org).

Je viens donc de relire Anna Karenine, l'un des romans qui a le plus marqué ma vie de lectrice (ma vie tout court devrais-je dire). Ce fut une expérience étrange pour moi qui ne relis normalement jamais. Mais ce fut surtout une expérience merveilleuse et délicieuse que je compte bien renouveler plus souvent. Rouvrir ce roman qui m'a tant bouleversée, qui me hante encore presque 15 ans après sa découverte, fut une émotion littéraire très forte. Cette seconde lecture n'a fait que confirmer tout l'amour que je porte à ce roman.
Ma lecture d'Anna Karenine sera toujours associée pour moi à une période de ma vie où la Russie me fascinait et était presque une obsession. Au lycée, j'avais une amie passionnée de littérature comme moi. C'est une des premières "toquées" que j'ai rencontrée (non, il n'y avait pas que moi qui sniffais les livres, les collectionnais et les caressais avec amour). Alors que j'avais choisi "italien" en 3ème langue, mon amie faisait du "russe". Je ne compte plus nos interminables discussions sur ce pays, nos futurs voyages dans ces froides contrées et nos débats sur la littérature russe. Peu de temps après le lycée, je découvrais enfin Anna Karenine, puis plus tard encore, la Russie. Tout ce prélude pour dire que la relecture d'Anna Karenine m'a plongé dans une nostalgie d'une rare intensité et que j'en suis encore toute bouleversée. J'ai attendu chacune des scènes aimées avec un mélange de joie et de crainte. J'ai eu la chance de ne jamais avoir été déçue. J'ai parfois été surprise, mais jamais désappointée. Mon admiration depuis 15 ans avait bel et bien raison d'exister. 
Dès les premières pages, ce fut un torrent de souvenirs. Les premières scènes avec ce gai-luron de Stiva furent un enchantement. J'ai dégusté chaque page. Je trouve ce roman extrêmement rythmé et j'ai du mal à comprendre que l'on puisse s'ennuyer à sa lecture. Les chapitres courts et dynamiques s'enchaînent et ils apportent tous leur lot d'émotions. 
Lors de cette relecture, j'ai porté plus d'attention à Kitty et Levine que lors de ma première lecture. Obnubilée par Anna et Vronski, je gardais au final peu de souvenirs de Kitty et Levine. J'avais seulement quelques flashs. Le passage où Kitty se soigne et rencontre Mlle Varinka m'avait laissé un fort souvenir. Leur histoire est touchante car elle sonne vraie. Nous ne sommes pas dans la passion destructrice et vouée à l'échec comme celle d'Anna et Vronski. Non, leur relation est celle que de nombreux couples connaissent. On peut se retrouver dans leur histoire d'amour à la fois belle, douce et simple. Leur mariage m'a énormément émue. Cette scène est humaine, tendre. La maladresse des mariés est touchante. Je suis, par contre, tombée des nues lors de la deuxième demande en mariage de Levine. J'étais persuadée qu'il faisait sa demande à l'aide de dés, alors qu'il le fait avec des craies. Mon souvenir aurait-il été parasité par une adaptation cinématographique? C'est possible. 
J'ai aimé la personnalité de Kitty. C'est une jeune femme pleine de caractère, qui s'affirme tout au long du roman. Levine, quant à lui, m'a surprise. Je ne me souvenais plus qu'il pouvait être aussi énervant par moment. Ses doutes permanents finissent par agacer. J'avais le souvenir d'un homme doux et spirituel (un peu comme Pierre dans Guerre et paix), j'ai retrouvé un jeune homme sceptique et caractériel. Cependant, je l'aime avec ses défauts. J'ai adoré les pages où il fauche avec les paysans et retrouve les plaisirs simples de la vie. 
Autre point d'étonnement (sûrement du à mon aveuglement pour Anna il y a 15 ans) : la place de Daria dans le roman. La touchante Dolly tient un rôle important, ce dont je ne me souvenais pas vraiment. J'aime cette femme. Elle aussi est humaine, vivante, vibrante, pleine de défauts, mais si sensible et vraie. 
Quant à Anna, j'ai ressenti pour elle une empathie qui m'a obsédée comme lors de ma première lecture. Je sais que certains lecteurs ne s'attachent pas à elle ou même ne l'apprécient pas. Quant à moi, je l'aime profondément et j'ai le cœur lourd dès que je pense à elle. Je suis maman désormais (je ne l'étais pas lors de ma découverte de l'oeuvre) et la relation d'Anna avec son fils Serguei m'a chamboulée. Leur dernière rencontre dans le lit de Serguei tôt le matin m'a serré le cœur. Et que dire de sa terrible fin? J'ai été plus terrifiée encore qu'il y a 15 ans. Toutes les scènes qui précédent son geste fatal sont imprimées dans mon cœur et mon esprit. Son errance en calèche, ses questionnements, ses doutes, son désespoir. Et puis ce rêve qu'elle fait sans cesse, celui du vieux tapant au marteau et fouillant dans son sac. Il m'a toujours terriblement effrayée. Encore aujourd'hui, je frissonne en y repensant.
J'ai été étonnée et agréablement surprise par Vronski. Allez savoir pourquoi, je le voyais frivole et presque cruel parfois envers Anna. Je l'ai retrouvé touchant. J'ai pris conscience de sa souffrance et de sa culpabilité. Certes, Vronski n'est pas exclu du monde et isolé comme Anna, mais il se sent responsable de la mise à l'écart de sa maîtresse et souffre comme s'il s'agissait de lui. Anna est comme "sa femme". Il la défend et la protège. C'est vrai que parfois il doute et confesse l'aimer moins, mais il ne peut vivre sans elle. Je me suis rendue compte que l'histoire d'Anna et Vronski aurait pu exister et se poursuivre tranquillement même une fois la passion passée. Il ne s'agit pas uniquement d'une passion foudroyante, sans avenir. Ils s'estiment, se respectent. Ce sont les autres qui les détruisent. Lorsqu'ils sont seuls en Italie, ils sont heureux. Ils finissent par se consumer à cause de la société. Le regard des autres les précipite dans le drame. Tout comme Jude et Sue
J'ai été plus indulgente qu'à l'époque envers Karenine, le mari d'Anna. Je ne l'avais pas compris jusqu'à maintenant. Même si je n'excuse pas tous ses actes, j'ai pris en pitié cet homme qui pensait contrôler sa vie au millimètre près. Tolstoï nous offre un personnage extrêmement complexe et travaillé. 
Ce roman mérite des pages et des pages d'analyse. Chaque personnage demanderait à être fouillé et décortiqué. Je ne réussis pourtant qu'à vous jeter, de manière décousue, des sensations, des émotions. Je m'en excuse. 
Lisez ce roman! C'est une merveille. On ri parfois, on a la gorge serré et le souffle court souvent. C'est un ouragan d'émotions. Monsieur Tolstoï est décidément un génie. Je signe pour une troisième lecture sans hésitation. 
" Vronski suivit le conducteur ; à l'entrée du wagon réservé il s’arrêta pour laisser sortir une dame, que son tact d’homme du monde lui permit de classer d’un coup d’œil parmi les femmes de la meilleure société. Après un mot d’excuse, il allait continuer son chemin, mais involontairement il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore ; il se sentait attiré, non point par la beauté pourtant très grande de cette dame ni par l'élégance discrète qui émanait de sa personne, mais bien par l’expression toute de douceur de son charmant visage. Et précisément elle aussi tourna la tête. Ses yeux gris, que des cils épais faisaient paraître foncés, s'arrêtèrent sur lui avec bienveillance, comme si elle le reconnaissait ; puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un dans la foule ". 
Anna Karenine, Tolstoï, Folio, 2004.
(Photos : Romanza2014)

mercredi 28 février 2018

Lecture partagée : Des écailles sous ma peau

L'enfant-dragon
1er cycle
Trilogie d'Eric Sanvoisin et Jérémie Fleury

Auzou, 2014.

Ervaël et Léna vivent dans le monde d'Organd. Un royaume où humains et dragons se livrent une bataille sans merci depuis des siècles. Si Léna fait partie du clan des chasseurs de dragons, Ervaël, lui est fasciné par ces créatures extraordinaires... Et si le monde tel qu'ils le connaissent pouvait changer?

Mon grand bonhomme (de 7 ans depuis quelques jours) a reçu cette trilogie pour Noël. Même s'il sait lire, nous avons lu ces trois romans ensemble. Le vocabulaire est très riche et, pour une première fois, ça aurait été trop difficile à lire seul. Mais maintenant qu'il connaît l'histoire, il en grappille seul des passages. 
Ces trois romans sont une bonne première approche du style fantasy. Tous les ingrédients y sont : un héros qui s'ignore, de la magie et une quête pleine de dangers. Le début ressemble beaucoup à l'histoire de l'excellent film d'animation Dragons de Dreamworks, puis l'intrigue s'installe et prend un tournant original. 
Pour un adulte, l'ensemble est un peu trop simple et téléphoné, mais cette trilogie est vraiment bien pensée pour des lecteurs en herbe. Lors de la lecture de certains passages, nous avions tous les deux la gorge serrée. 
Ces romans sont soignés et intelligents, les illustrations très belles, les chapitres dynamiques. Une jolie lecture partagée. 
Je laisse le clavier à Romanzino :
J'ai aimé cette histoire. Quand Ervaël apprend qu'il est un dragon, ça m'a beaucoup plu. Sa transformation en dragon bleu, comme Nocturne, est impressionnante. Je n'ai pas aimé le papa de Léna, Drako, parce qu'il tue les dragons. Mon personnage préféré est le bébé dragon qu'Ervaël sauve. J'aurai bien aimé qu'il lui donne un nom. Je veux connaître la suite et lire L'île aux dragons et La colère des dragons. 
" Après trois jours de marche, Organdi leur apparut quand ils franchirent le sommet de la dernière colline. Le mur d'enceinte qui la protégeait des attaques dessinait une étoile dans la plaine. Tout autour s'étendaient des champs à perte de vue. Et, s'élevant au-dessus des créneaux, de nombreux bâtiments s'élançaient à l'assaut du ciel, sans pourtant parvenir à toucher les nuages ".(L'enfant-dragon, cycle 1, tome 2 Le grand livre de la Nuit, Auzou, 2014, p13/14)

(Romanza2018)

mardi 27 février 2018

Un hiver avec Anna ... On fait le point!

Il y a quelques mois, j’annonçais ma relecture prochaine d'un de mes romans favoris, Anna Karenine, tout en invitant quelques volontaires à découvrir (ou redécouvrir) eux aussi cette oeuvre magistrale. 

Deux amies lectrices ont déjà terminé leur lecture et je voulais partager avec vous leurs passionnants avis :  Lilly et Fanny. Je vous invite à les lire. Lilly et Fanny posent, toutes les deux, un regard spontané et intéressant sur l'oeuvre de Tolstoï. 


De mon côté, j'ai commencé depuis plusieurs jours ma relecture d'Anna Karenine. J'attends la fin du roman pour vous parler de mes impressions. Sachez simplement que la sensation de relire un roman qui a tant marqué ma vie de lectrice est indescriptible. Je savoure chaque mot, chaque phrase. C'est un réel bonheur de relire ces passages qui m'ont tant marqués ou d'en découvrir d'autres que j'avais complètement oublié. J'aurais pu craindre d'être déçue. Je l'ai lu il y a presque 15 ans après tout. Mais non, dès que je l'ai ouvert, j'ai su que j'aimerai cette oeuvre davantage que la première fois. Avec 15 ans de plus, je découvre la puissance de ce roman, sa complexité, sa justesse.
Anna Karenine m'accompagne même lorsque le roman reste fermé : les étendues blanches, les palais impériaux, les isbas et le samovar brûlant. Je me rappelle ma passion pour la Russie qui a accompagné ma première lecture, l'envie d'apprendre cette langue aussi ... et ma joie lorsque j'ai pu enfin aller dans ce pays en 2006. Je regarde les photos de mon voyage à Saint Petersbourg et je m'évade auprès d'Anna, Levine et Kitty. 

dimanche 25 février 2018

Brumes londoniennes

Un intérêt particulier pour les morts
Ann Granger

10/18, 2013











Nous sommes en 1864 et Lizzie Martin accepte un poste de dame de compagnie à Londres auprès d'une riche veuve qui est aussi une propriétaire de taudis.
Lizzie est intriguée d'apprendre que la précédente dame de compagnie a disparu, apparemment après s'être enfuie avec un inconnu.
Mais quand le corps de la jeune fille est retrouvée dans les décombres de l'un des bidonvilles démolis récemment autour de la nouvelle gare de St Pancras, Lizzie commence à se demander ce qui s'est passé.
Elle renoue avec un ami d'enfance, devenu l'inspecteur Benjamin Ross, et commence à enquêter avec son aide, au péril de sa vie, pour découvrir la vérité sur la mort de la jeune fille dont le sort semble étroitement lié au sien.

J'ai terminé ce roman depuis quelques semaines déjà. Même si j'ai passé un moment agréable, j'avoue être assez déçue par cette lecture. 
Il est vrai que ce roman est plaisant et facile à lire. Cependant, je ne lui ai pas trouvé le charme que j'attendais. J'ai trouvé le texte très superficiel et assez cliché. Les personnages, en commençant par Lizzie, sont très caricaturaux. Je ne me suis pas attachée à cette héroïne, car je ne l'ai pas trouvé vraiment crédible et humaine. La modernité et le féminisme de Lizzie sont forcés. L'auteur veut tellement qu'on y croit qu'elle nous accable de tous les clichés possibles. Cela pourrait donner un soupçon d'ironie et d'humour au roman, mais non, ça le rend simplement maladroit. Le roman, dans son ensemble, manque de naturel. L'écriture, comme l'intrigue, ne possèdent pas les qualités nécessaires pour que le lecteur y croit. 
En écrivant, je me rends compte que je suis assez rude avec ce roman qui m'a pourtant fait passer un moment agréable. Mais je n'ai pas réussi à m'empêcher de comparer Lizzie et Ben à Amelia et Radcliffe de la série d'Elizabeth Peters. Je pensais trouver un texte aussi malin et maîtrisé que la série des Peabody, un mélange judicieux d'ambiance victorienne et de modernité. Finalement, non. La série d'Elizabeth Peters n'a pas son égal. 
Je peux conseiller ce roman à ceux qui désirent lire un roman facile à l'ambiance victorienne agréable. Cependant, ce livre reste assez superficiel, dans son fond comme dans sa forme. Je conseille davantage la série Amelia Peabody afin de faire la rencontre d'un couple atypique, mais aussi pour rire et s'évader. Pour les intrigues victoriennes et les frissons, choisissez Sir Wilkie Collins
"Telle une vieille dame desserrant son corset, la locomotive émit un long soupir, puis elle enveloppa tout et tout le monde dans un linceul de vapeur et de fumée. La nuée tourbillonna autour du quai et monta jusqu'au plafond de la gare où elle resta piégée. L'odeur de soufre me ramena à mon enfance, dans la cuisine de Mary Newling un matin où j'étais chargée d'écaler des œufs durs".
(Un intérêt particulier pour les morts, Ann Granger) 

(Photos : Romanza2018)