Chez les heureux du monde
Edith Wharton

L'imaginaire Gallimard, 2000.
Orpheline ruinée, Lily Bart cherche à faire un riche mariage, bien qu'elle aime un avocat, Lawrence Selden. Trop honnête pour se vendre, mais d'allure trop libre pour garder sa réputation intacte, elle se voit fermer les portes de la haute société ... Avec un art digne de son maître Henry James, Edith Wharton peint la haute société new-yorkaise, son éclat et sa richesse, mais aussi sa profonde corruption.
Deux coups de coeur de suite ... je crois que mon coeur ne va pas s'en remettre. Trop d'émotions en si peu de temps, c'est dur à gérer. Mais bon, on ne peut pas tout contrôler dans la vie.
Edith Wharton nous offre un roman tout simplement incroyable. On rentre dans cette histoire progressivement. Au début, on suit Lily Bart, on la voit évoluer, on apprend à la connaître. On ne sait pas trop où va nous mener Edith Wharton. Elle nous offre des pages agréables sur des scènes de bal, des discussions entre femmes sur des intrigues ou des mariages, de belles pages sur des promenades dans les campagnes ou des scènes d'errances dans les rues de New-York. Dans ces premières pages, on croit reconnaître un je-ne-sais-quoi de Jane Austen. Puis, tout s'accélère. L'intrigue s'étoffe et c'est la ligne droite jusqu'au mot "fin". On retient notre souffle, on prie pour Lily, parfois on se rebelle contre elle, mais on l'aime, on la soutient et l'accompagne jusqu'au bout. Edith Wharton a crée un personnage extraordinaire. On voit Lily Bart de nos yeux, on est près d'elle durant toute l'histoire. L'auteur la décrit avec tant de soin qu'on la voit évoluer devant nous. Quelle empathie j'ai ressenti pour elle! Je ne la comprenais pas toujours mais je l'ai soutenue jusqu'au bout. Quand la haute société se détournait d'elle, j'avais envie de casser le nez à tous ces pédants. Etrangement, plus Lily sombre et devient triste, plus on l'aime et la respecte. Je tire vraiment mon chapeau à Edith Wharton pour avoir crée un personnage si humain, si vrai, si inoubliable. Je suis vraiment devenue Lily durant 422 pages, fuyant la pauvreté, désirant vivre dans le luxe, mais bloquée par une certaine morale, tremblant de la corruption de certains et parfois de ma propre folie. Lawrence Selden est également incroyable. Moins complexe, c'est un homme qui pourtant évolue tout le long du roman. D'homme un peu "jemenfoutiste" dans les premières pages, il devient un personnage torturé, se questionnant sur lui et les autres.
Ce roman est une succession de scènes mythiques où notre coeur s'arrête de battre, notre souffle se suspend, notre corps reste entièrement raidi. Chaque chapitre apporte son lot d'émotions, d'interrogations. Ce roman est palpitant. J'ai plein d'images en tête, certaines sublimes (le dévouement de Gerty, les scènes avec Selden, les paysages de campagne, les décisions de Lily, ... ), d'autres terrifiantes (Gus Trenor ... Beurk!, cette vipère de Bertha Dorset, ... ). Et cette fin .... Mon Dieu! Jusqu'au dernier instant, j'y ai cru!
J'ai réellement vécu ce roman. Lily Bart est un de ces personnages qu'il est difficile de laisser. Chez les heureux du monde, lui, fait parti de ces romans qui nous accompagnent toute une vie, qu'on ne peut pas citer sans avoir un torrent d'images et de sensations qui se bousculent dans notre tête.
" Lorsqu'elle entra dans sa chambre, aux lumières délicatement tamisées, son peignoir de dentelles étendu sur le couvre-pied de soie, ses mules brodées devant le feu, un vase d'oeillets embaumant l'atmosphère, et les derniers romans et magazines, non coupés, déposés sur la table auprès de la lampe, elle eut la vision de l'étroit appartement de miss Farish, avec son confort à bon marché et son hideux papier sur les murs. Non! elle n'était pas faite pour un décor piètre et mesquin, pour les sordides compromis de la pauvreté. Tout son être se dilatait dans une atmosphère de luxe : c'était le milieu dont elle avait besoin, le seul climat où elle pût respirer. "
(Chez les heureux du monde, Gallimard, 2000, p53)
(Source image : commons.wikipedia. Jean Béraud. After the misdeed)