vendredi 23 avril 2010

" Les héros ne sentent pas bon! "

L'éducation sentimentale
Gustave Flaubert
Défi J'aime les classiques (Avril)

Livre de poche, 1986.

Entre Mme Arnoux qui passe dans la vie les yeux baissés, fidèle à son honneur, et Rosanette, la fille de joie, Frédéric hésite. Flaubert dissèque une société qui s'enivre de vertu tout en se goinfrant de plaisirs faciles.
Nous sommes à la veille de la Révolution de 48. Jamais l'on a plus débattu de la démocratie, de la République et de la propriété. Ses amis s'engagent, militent, Frédéric, lui, pense à sa carrière et calcule. La bêtise règne sur les salons bourgeois, dans les réunions politiques, les salles de rédaction et les ateliers. L'éducation sentimentale est le roman de la parole qui ne mène qu'au rêve en amour, en politique comme au travail. De ce chef d'oeuvre noir où Flaubert a mis tant de lui-même, tout le roman contemporain est sorti.

J'avais adoré Madame Bovary il y a environ 5 ans. L'éducation sentimentale m'a nettement moins convaincu. Il y a du très bon. Flaubert écrit magnifiquement bien et on se sent tout petit face à lui. Pourtant, la magie n'a pas opéré. Enfin, pas entièrement dirons nous.

D'abord, j'ai été ravie de me plonger dans un gros pavé classique (j'adooore!). De plus, j'étais en vacances à la campagne, sans un bruit, sans télévision, juste la nature et ses premiers rayons de soleil printaniers, mon roman, mon thé. Bref, la situation idéale. Pourtant, j'ai eu beaucoup de mal à me laisser emporter par Flaubert. Il a par moment réussi à me faire rêver, mais à d'autres moments, je lisais ... sans réellement savoir quoi! Ce roman contient de très belles scènes. Des scènes qui marquent, qui bousculent, qui bouleversent (je pense notamment à cette si magnifique scène finale avec Mme Arnoux). Mais malheureusement ce n'est pas toujours le cas. Tout n'est pas palpitant dans ce roman. Je me retrouve dans le même état d'esprit qu'après Pour qui sonne le glas. Beaucoup de belles images en tête, des personnages attachants, mais aussi beaucoup de souvenirs de lecture laborieuse.

J'ai aimé Rosanette, Madame Arnoux, Louise et Madame Dambreuse. Je trouve les personnages féminins sublimes. Qu'elles soient futiles, divines, niaises, ambitieuses, menteuses, bouleversantes ou énervantes, elles sont toutes superbes. J'ai trouvé Frédéric bien pâle et fade à côté d'elles. J'ai aimé toutes les scènes avec Mme Arnoux, la rencontre, les épines des roses, le rendez-vous manqué. C'est un très beau personnage pour qui j'ai ressenti beaucoup de tendresse et de respect. J'ai aimé également certaines scènes de la vie parisienne, les révoltes, les débats. Parfois, Flaubert quitte la monotonie de son récit et nous crée des scènes splendides.

Parmi les connaissances de Frédéric, je n'ai pas réussi à savoir exactement qui était qui et qui pensait quoi. On s'y perd! Les noms ne sont pas faciles à retenir, leurs idées politiques non plus. J'ai totalement abandonné l'idée de reconnaître chaque personnage. Je me suis tenue aux principaux.

Un texte qui a beaucoup de qualités, mais qui est long, complexe et parfois d'un ton tellement détaché que l'on n'arrive pas à se plonger dedans. L'écriture de Flaubert m'a rappelée par moment celle des frères Goncourt. Je n'ai jamais réussi à me faire à leur ton froid, distant, pas concerné. j'ai lu trois romans d'eux (La fille Elisa, Germinie Lacerteux, Manette Salomon) sans jamais réussir à ressentir de la pitié pour leurs personnages .... à cause de leur style étrange. Flaubert n'est pas détaché à ce point car j'ai réellement aimé les personnages de ce roman, mais parfois, sa mise à distance par rapport aux événements est troublante, déstabilisante.

Un classique à lire ... si on aime les classiques et que l'on est patient. Bien que les 500 pages soient dures à avaler, une histoire pleine de qualités remplie de scènes magnifiques. J'ai tout de même nettement préféré dans la même veine Le lys dans la vallée de Balzac.

L'avis d'Erzébeth.

" Celle [la maison] de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du spectacle; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto; le dimanche, on jouait des charades; Rosanette, plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes, ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli; elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. /.../

Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d'une majesté tranquille; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer des pleurs, et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise. /..../

La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques : l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse; /.../"

(L'éducation sentimentale, Flaubert, 1986, Livre de poche, p170/171)

(Source image : 1st-art-gallery.com. Illustration Le lys dans la vallée de Balzac)

samedi 17 avril 2010

Loup y es-tu? M'entends tu?

Shutter island
Dennis Lehane
Rivages noirs, 2009.


Nous sommes dans les années cinquante. Au large de Boston, sur un îlot nommé Shutter Island, se dresse un groupe de bâtiments d'allure austère. On dirait une forteresse. C'est un hôpital psychiatrique. Mais les pensionnaires d'Ashecliffe Hospital ne sont pas des patients ordinaires. Ils souffrent de graves troubles mentaux et ont tous commis des meurtres particulièrement horribles.
Lorsque le ferry assurant la liaison entre Shutter Island et le continent aborde ce jour-là, deux hommes en descendent : le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule. Ils sont venus à la demande du directeur de la prison-hôpital et du médecin chef, le docteur Cawley, car l'une des patientes, Rachel Solando, manque à l'appel. Il s'agit d'une dangereuse schizophrène.
Son évasion est inexplicable, elle semble s'être volatilisée. Comment a t-elle pu sortir d'une cellule fermée à clé de l'extérieur et franchir les barrages de sécurité? Pour aller où? L'île est totalement inhospitalière, bordée de falaises abruptes, bordée de violents courants ; or, malgré les recherches entreprises sur place, Rachel n'a toujours pas été retrouvée.
Daniels et Aule vont donc s'attaquer à une mission quasi impossible. Le seul indice dont ils disposent est une feuille de papier retrouvée sur le lit de Rachel Solando. On peut y lire une succesion de chiffres et de lettres sans signification apparente. Est-ce l'oeuvre incohérente d'une malade mentale ou ce cryptogramme recèle-t-il un secret?

Je ne lis jamais de thrillers ou autres policiers modernes. Mes envies se tournent plus vers les vieux romans comme Agatha Christie, Conan Doyle, Gaston Leroux. Mes lectures policières se limitent à ça ... et ça me va. J'en suis folle. Je n'aime pas les thrillers modernes. Je les trouve trop sanglants, voyeuristes. Mais c'est surtout parce que ce n'est pas une ambiance, un univers qui me fait m'évader. Bref, je ne suis pas fan (ceci dit, je ne suis pas une experte et peut-être que certains romans me plairaient beaucoup ... Qui sait?) et c'est rare qu'un titre m'attire. Mais parfois, ça arrive. C'est ce qui s'est produit avec la trilogie des Millenium (que j'ai acheté mais pas encore lue) et Shutter Island. Ce n'est pas grâce au film en ce moment dans les salles que j'ai connu ce roman mais grâce à Ys qui a posté un avis plus que convaincant. Je me suis donc laissée tenter.

Contrairement aux autres thrillers modernes, j'ai adoré l'ambiance et j'ai embarqué complétement dans cette étrange histoire. Je pense que c'est principalement grâce à l'époque où se déroule le roman. Shutter Island se passe dans les années 50. J'ai donc retrouvé mes chères ambiances un peu désuètes à la Agatha Christie. Pas de policiers jouant les gros bras avec un blouson en cuir et disant "Merde,chier,con" à chaque phrase. Ce fut un réel soulagement de lire un style efficace, recherché, sans vulgarités inutiles.

Le lieu où se passe l'action est également très bien choisi. Quoi de plus angoissant qu'un endroit dénué de logique? Nous voilà plongé dans un monde à la Alice au pays des merveilles où tous les gens nous semblent fous. Le milieu psychiatrique, les asiles de fous, la lobotomie sont des choses de notre Histoire qui m'ont toujours troublée et terrifiée. On se perd dans ce lieu comme Teddy et Chuck. On a peur de ne jamais en ressortir.

J'ai beaucoup aimé la relation entre Teddy et Chuck. Je la trouve très touchante. Chuck a des repliques croustillantes qui m'ont énormément faite rire. C'est un personnage attachant que j'ai été ravie de rencontrer. Autre relation touchante : celle de Teddy et de sa femme Dolores, décédée dans un incendie. J'ai eu le coeur extrêmement serré lors des évocations ou des rêves de Teddy nous montrant sa femme. La souffrance de Teddy est très bien décrite.

Vous allez vous dire que je n'ai rien à reprocher à ce roman? Et pourtant, si. J'ai tellement entendu de gens dire que la fin était incroyable, qu'on ne pouvait pas s'en douter avant la révélation de Lehane, que ce dernier nous manipulait du début à la fin, que sans même le faire exprès, j'ai compris la fin du roman dès les premières lignes. Pas dans les détails bien sûr. Je n'ai pas fouillé le sujet, je n'ai pas trop réfléchi pour être sûre d'avoir une surprise à la fin. Mais j'ai tout de même pensé dès le début "Ah! Et si c'était ça?" Heureusement, je n'ai pas poussé ma réflexion plus que ça. C'est donc un petit regret que j'ai. Mais ça ne m'a pas empêchée d'apprécier le roman. Lehane écrit tellement bien qu'il m'a, au fur et à mesure de l'histoire, faite totalement oublié mon intuition première. J'ai réellement embarqué sur Shutter Island.

Un roman à lire. Vous embarquerez dans une histoire extrêmement forte et touchante. Plus qu'un roman policier, Shutter Island raconte un drame, nous parle d'un homme et de ses souffrances. L'analyse psychologique de Teddy (à travers ses rêves, ses malaises, etc ...) est, pour moi, la réussite de ce roman. Plus que la révélation finale, qui pour ma part était un peu attendue, l'intérêt de ce livre réside dans l'analyse parfaite que Lehane fait de Teddy Daniels. Un beau roman sur l'âme humaine.

Les avis de Ys, Karine :) , Caro[line] , ...

"Ils découvrirent les pierres à environ cinq cent mètres de la côte, alors que le ciel chargé de nuages couleur d'ardoise s'assombrissait rapidemment. Ils avaient franchi plusieurs passages détrempés où foisonnaient des graminées ramollies, rendues glissantes par la pluie, et à force de crapahuter ils étaient tous les deux couverts de boue.

Un champ s'étendait en contrebas, aussi plat que le fond des nuages, nu à l'exception de quelques buissons, de grosses feuilles charriées par les bourrasques et d'une multitude de petites pierres dont Teddy supposa d'abord qu'elle avaient été elles aussi portées par le vent. En descendant, il s'arrêta cependant à mi-parcours pour mieux les examiner?"

(Shutter Island, Rivages noirs, 2009, Chap 9)

(Source image : blogg.org)

dimanche 11 avril 2010

Prolonger le plaisir ...

Persuasion


ITV 2007 (BBC) avec Sally Hawkins et Rupert Penry-Jones.


Anne, la deuxième fille de sir Walter Elliot, est une jeune femme de 28 ans paisible et solitaire. Son seul regret est de ne pas avoir épousé huit ans plus tôt, Frederick Wentworth, l'homme qu'elle aimait. Son amie, Lady Russell, l'avait persuadée de rompre cet engagement. Après une longue absence, Frederick, devenu un riche capitaine, cherche à se marier. Les prétendantes sont nombreuses ...


Je me suis offerte ce film il y a quelque temps. Je le gardais précieusement afin de le visionner après avoir lu le roman de Jane Austen. J'ai ainsi pu prolonger ce moment d'extase que fut la lecture de Persuasion.

J'ai de nouveau tremblé pour Anne lors de ses rencontres avec Frederick Wentworth, j'ai de nouveau guetté chaque regard, chaque geste, chaque signe me montrant combien Frederick tenait encore à Anne. Le film rend très bien ces scènes sublimes où Anne et Frederick s'observent, s'analysent tout en essayant de le cacher. J'ai aimé retrouvé ces deux personnages se mouvant dans la société mais enfermés ensemble dans leur secret, dans leur sentiment. Le caractère solitaire et intelligent d'Anne est très bien mis en scène. Elle est souvent à part (parfois même malgré elle), se montre davantage censée et honnête que les autres personnages. On comprend, bien qu'elle ne soit plus très jeune pour l'époque ni plus très belle (ceci dit, tout comme dans le livre, son visage change, devient de plus en plus beau au fil de l'histoire), que Wentworth la trouve bien au-dessus de toutes les autres femmes qu'il rencontre. Les deux acteurs sont, à mon avis, parfaitement bien choisis. Sally Hawkins est d'une beauté discrète qu'un sourire illumine. Elle a l'âge d'Anne Elliot et sait, avec sensibilité, incarner ce personnage si complexe, incroyablement beau, profond et vrai. Quant à Rupert Penry-Jones, il nous offre un Frederick Wentworth tout en fierté, un homme a la prestance incroyable qui garde la tête haute malgré son coeur brisé. Il est très beau. MON Capitaine Wentworth ressemble beaucoup à celui que m'a offert la BBC. Oui, j'aime le capitaine Wentworth ... et Darcy aussi ... et puis le colonel Brandon et bien sûr, Henry Tilney. Bref ... Je m'égare! Revenons à nos moutons!! Il y a beaucoup de raccourcis, de changements, mais dans l'ensemble le film est assez fidèle au roman. Mon seul regret : la lettre finale. Cette scène est si sublime dans le roman que j'ai été triste de la voir traitée autrement dans l'adaptation. Certes elle est bien présente et les mots de Wentworth sont presque identiques à ceux qu'il nous offre dans le roman, mais pourquoi diable ne pas avoir laissé cette scène sublime écrite par Jane Austen? Celle du film est malgré tout très belle, mais elle n'arrive pas aux orteils de la vraie version.
Je suis également un peu déçue par la course finale d'Anne dans Bath. Je ne l'ai pas trouvé très "brittish", très austenienne. Cet ajout du réalisateur m'a un peu déconcertée. Comment une jeune fille de la haute société peut-elle courir à en perdre haleine, sans coiffe, dans les beaux quartiers de Bath?? Et puis, ce baiser!! En pleine rue entre deux personnes qui ne sont même pas officiellement fiancés! J'ai trouvé cela dommage de ne pas rester fidèle à l'univers de Jane Austen jusqu'au bout.
Mais malgré ces quelques bémols, j'ai passé un moment magnifique. J'ai bien entendu pleuré comme une madeleine aux moments clefs. C'est une très belle adaptation, les musiques sont magnifiques, les paysages envoûtants et les acteurs parfaits.


A voir ... pour replonger encore et toujours dans ce monde si géniallissime de Jane Austen.

(Sources images : disqueoffice.ch ; my350z.ru ; elora.over-blog.net ; images.theage.com ; litteranet.blogspot.com)

mardi 6 avril 2010

Pas la peine de me persuader .... Je suis déjà conquise!

Persuasion
Jane Austen
(Défi Matilda's contest)

10/18, 1996.

Sous le vernis d'un genre, chacune des phrases de Jane Austen attaque les conventions, traque les ridicules, et finit avec une grâce exquise par pulvériser la morale bourgeoise, sans avoir l'air d'y toucher. Les héroïnes de Jane Austen lui ressemblent, elles aiment les potins mais détestent bavardages, grossièreté et vulgarité. La pudeur, le tact, la discrétion, l'humour sont les seules convenances qu'elles reconnaissent... Et si Jane Austen mène les jeunes filles au mariage, c'est fortes d'une telle indépendance qu'il faut souhaiter au mari d'être à la hauteur ! A lire yeux baissés et genoux serrés pour goûter en secret le délicieux plaisir de la transgression des interdits.

Anne Elliot, jeune femme de 27 ans, est la cadette d'une famille de trois filles. Discrète, douce, intelligente, elle est tombée amoureuse de Frederick Wentworth lorsqu'elle avait 19 ans. L'amour est partagé. Écoutant Lady Russell qu'elle considère comme sa mère, malheureusement décédée, Anne rompt ses fiançailles avec Wentworth. Ce simple marin sans fortune le rend inintéressant aux yeux de ses proches. Wentworth se retire désespéré. Anne vit durant 8 ans dans le regret et le souvenir de cet amour abandonné, quand un jour, Wentworth réapparaît dans sa vie.

Dès les premières lignes, ce fut un véritable enchantement. La magie opère à chaque fois. J'ouvre Jane Austen et quelque soit le moment, je plonge littéralement dans son univers. J'ai dégusté chaque phrase, chaque ligne de ce roman émouvant, magnifique et palpitant. Oui palpitant! C'est tout simplement impossible de s'ennuyer en lisant Jane Austen. Il se passe quelque chose d'indescriptible lorsque je lis les mots de cet auteur. Je suis dans son monde, je vois les personnages, je les entends, parle avec eux, je suis dans un salon anglais, je marche dans les landes anglaises, je suis DANS le monde de Jane Austen ... physiquement ... entièrement. Je suis devenue Anne Elliot durant 300 pages. Cette jeune femme douce, cultivée, sensible est très attachante. Chaque héroïne de Jane Austen a ses traits de caractère bien précis. On ne retrouve jamais le même personnage. Ce qui les rend d'autant plus réelles, palpables. Elles font parties de nous. Comme j'ai souffert pour Anne. J'ai ressenti toutes ses blessures : la morsure de la jalousie, le regret, la peur de revoir celui qu'on aime, la honte de soi. Les passages qui m'ont serrée le cœur sont ceux où Anne est ignorée de sa famille et parfois de ses amis. On ne fait pas attention à elle, la traite comme une quantité négligeable : "Elle fit un effort et dit, comme ils s'engageaient en ordre dans un nouveau sentier : "N'est-ce pas là un des chemins qui mènent à Winthrop?" Mais personne n'entendit, ou, tout au moins, personne ne lui répondit. " (p102).

Son histoire avec le si charmant capitaine Frederick Wentworth est magnifique. J'étais, tout comme Anne, dans l'attente d'un regard, d'un geste, d'un signe. Et puis, cette si belle scène de la lettre. Aaahh!!! Quel romantisme! Leur relation est parfaitement travaillée. Ce jeu des regards, cette compréhension mutuelle, cette confiance aveugle, tout est traité à merveille. Anne connaît Frederick comme personne. Elle analyse chacun de ses gestes, de ses paroles, de ses allusions.

Persuasion est un roman moins satirique qu'Orgueil et préjugés, moins drôle que Northanger Abbey. Il est davantage mélancolique et doux. On voit à travers les lignes, la Jane Austen malade et en fin de vie qui rédigea ce roman.

Un livre magnifique. Un coup de cœur. Un bijou.

Il ne me reste plus que Mansfield park et Emma à lire sans compter Juvelinia, The Watsons et Sandition. Je suis heureuse de voir que plusieurs heures de lecture enchanteresses m'attendent, mais j'appréhende également le moment où j'aurai tout lu.

La confirmation d'une passion grandissante, un amour et un respect profond pour cette grande dame de la littérature, pour son univers unique qui vient me chercher là, au cœur, mais aussi aux tripes. Une histoire d'amour ... non ... plus que ça!

Les avis de Lilly, Cuné, Pimpi, ....

" Bientôt, pourtant, elle commença à se raisonner et à tâcher de modérer ses sentiments. Huit ans, presque huit ans s'étaient passsés, depuis que tout avait été abandonné. Quelle absurdité de se remettre dans une agitation qu'un tel intervalle avait reléguée dans le lointain et le vague ! Que ne pouvait faire un intervalle de huit ant ? Evénements, de toutes sortes, changements, éloignements, départs.. tout, il devait tout comprendre ; et l'oubli du passé... si naturel, si certain aussi ! Il contenait à peu près le tiers de sa vie."

(Persuasion
, Austen, 10/18, 1996, p73)


(Source image : mollands.net : Illustration Persuasion Chapter XI)

lundi 29 mars 2010

Il était une fois une chatte nommée Désir qui arriva en tramway jusqu'à son toit brûlant ...

Un tramway nommé désir
suivi de
La chatte sur un toit brûlant
Tennessee Williams

Livre de poche, 1966.

Dans Un tramway nommé désir, une jeune femme trop élégante pour ce quartier de la Nouvelle-Orléans hésite devant une porte. Elle vient chez sa sœur Stella, Mrs Stanley Kowalsky. Elle ne s'attendait pas à un endroit pareil : rien que deux pièces, pas de bonne ... elle, Blanche Du Bois, est habituée à autre chose.
Piqué au vif, Kowalsky enquêtesur cette prétentieuse belle-soeur.

Heure de vérité aussi dans une plantation du Sud pour Grand-père Pollitt et son fils préféré, Brick, dans La chatte sur un toit brûlant. La chatte, c'est Maggie, la femme de Brick qui la repousse parce qu'il la croit responsable de la mort de son meilleur ami. De même que Grand-père se croit exempt d'un cancer, de même que Grand-mère se croit aimée ...

Je ne lis que très rarement du théâtre. J'ai connu Tennessee Williams à l'université en cours d'Anglais. J'ai beaucoup aimé son atmosphère à la West side story (en moins romantique tout de même) et depuis, je gardais dans l'idée de lire ses œuvres un jour. Me replonger dans des pièces de théâtre m'a ravie.
L'univers de Tennessee Williams est très noir. Les gens sans défauts, sans vices ne l'intéressent pas. Il préfère apparemment les personnages durs, violents, prêts à chuter, au bord du gouffre.
Je connaissais l'histoire d'Un tramway nommé désir. J'ai aimé cette pièce presque tragique, ce huis clos étouffant où règne une atmosphère sensuelle et violente. Je l'ai trouvée assez complexe. Pas à lire, la lecture est simple, coulante, vivante. Mais les personnages d'Un tramway nommé désir, surtout Blanche, sont assez déstabilisants. Ils sont très profonds. Leur caractère, même si Williams nous montre que ce qu'il veut, est étudié dans les moindres détails. Le passé de Blanche est simplement évoqué, mais l'on prend conscience qu'il a été travaillé, réfléchi par l'auteur.
Une pièce qui se lit vite, une pièce passionnante et marquante.
Je connaissais La chatte sur un toit brûlant que de nom (les titres de Williams sont si imaginatifs qu'ils marquent), je ne savais rien de l'histoire. Cette pièce m'a séduite. Elle est sombre, mais elle est optimiste contrairement à Un tramway nommé désir. Moins violente, moins crue, j'ai trouvé La chatte sur un toit brûlant très moderne, parlant de sujets universels et posant des questions essentielles.
Dans les deux pièces, certaines scènes sont très marquantes. Tennessee Williams a un talent fou pour écrire des dialogues facilement imaginables sur scène. On voit les personnages évoluer, bouger. Les didascalies sont très bien faites. On a une excellente vision de la pièce en la lisant.
Les deux pièces traitent des mêmes sujets : la violence, la destruction, le sexe, le mal de vivre, les désillusions, l'alcoolisme, ... Elles parlent de l'être humain dans ses recoins les plus sombres, dans son humanité la plus brute.

Deux très bonnes pièces, des classiques de la littérature américaine qu'il faut découvrir. Un petit plaisir littéraire qui nous plonge dans l'Amérique des années 50.

" Il agit comme une bête! Il a les manières d'une bête ! Il mange comme une bête! Il rôde comme une bête! Il parle comme une bête ... C'est un être préhistorique, il n'a pas encore tout à fait atteint l'ère humaine. Il y a quelque chose en lui qui rappelle le singe. Comme ces gravures que j'ai vues dans les livres d'anthropologie ... Des milliers et des milliers d'années ont passé sur lui, sans le marquer ... et le voici, Stanley Kowalsky : le survivant de l'âge de pierre, revenant de la jungle, rapportant la viande crue ... et toi ... toi ici, qui l'attends, Stella. "
(Un tramway nommé désir, Williams, 1966, Scène 4, Acte I, p126)

(Figaro.fr. Un tramway nommé désir avec Marlon Brandon et Vivien Leigh)

" Dans sa beauté, je vois la mienne. "

Precious (Push)
Sapphire

Points, 2010.

Precious, seize ans, claque la porte. Elle ne se laissera plus cogner par sa mère, ni violer et engrosser encore une fois par son père. Jamais. Virée de l'école, elle envisage une nouvelle vie, loin de Harlem et du ghetto afro-américain de son enfance. Elle veut apprendre à lire et à écrire, raconter son histoire à travers des poèmes et élever dignement son fils.

Que dire?
Ce livre est dur. On n'en sort pas indemne. L'histoire de Precious dépasse l'entendement. Violée par son père qui lui fait deux enfants, un à l'âge de douze ans qui naîtra trisomique, l'autre à seize ans, l'âge qu'a Precious lorsqu'elle nous raconte son histoire. Battue, humiliée, violée également par sa mère, Precious n'a personne. L'amour pur, simple, doux, elle ne connait pas. Et pourtant, malgré cela, Precious est une jeune fille douce, pleine d'espoir, de rage positive, une jeune femme qui aime ses enfants, qui a plein d'amour à donner. On aime Precious, ce petit être précieux, nécessaire, symbole de tous les enfants battus et violés.
Certes, certaines scènes de ce roman sont presque insoutenables. Mais jamais Sapphire ne tombe dans le voyeurisme. C'est Precious qui nous raconte sa vie avec ses mots, ses émotions, sa franchise, sa douleur. Sapphire ne tombe pas non plus dans le larmoyant poussé à l'extrême. Precious raconte les faits et ne cherche pas à nous faire sortir les larmes absolument. Elle raconte sa vie ...
Malgré tous les aspects sombres et violents de ce roman, c'est un livre d'espoir, de vie, d'amour. Precious apprend à lire, tente de s'en sortir, lutte avec un amour de la vie incroyable. Grâce à des personnes qui souffrent ou ont souffert, des personnes qui la comprennent, Precious va apprendre à vivre, à s'accepter, à s'aimer.
Et puis, il y a cette écriture. Celle d'une jeune femme qui apprend à lire et à écrire, qui se met nue devant nous, avec ses fautes d'orthographe et sa dyslexie. Precious est franche, vraie, honnête ... belle.
Un roman nécessaire, une belle leçon d'optimisme. Une grosse claque.

Le roman La couleur pourpre d'Alice Walker est très souvent cité. Je le note, j'ai très envie de le lire.
Pour ceux que ça intéresse, la bande annonce du film Precious actuellement au cinéma et adapté du roman de Sapphire.


" Ça me fait penser comme dit Rhonda, comme dit Farrakhan - y a un dieu. Mais moi quand j'y pense je penche plutôt avec Shug dans La couleur pourpre. Dieu est pas blanc, il est pas ni juif ou musulman, ptête qu'il est même pas noir, ptête que c'est même pas un "il". /.../ Je me rappelle de quand j'ai eu ma fille, l'infirmière gentille avec moi - tout ça c'est dieu. Shug dans La couleur pourpre a dit que c'est la "merveille" des fleurs pourpres. Je suis d'accord, même que j'ai jamais vu ni eu aucune fleur comme celle qu'a parle."
(Precious, 2010, p167)

(Source image : nanou10.bloguez.com)

On a beau écraser des pousses de bambou ... Il y en aura toujours des nouvelles qui pousseront!

Terre coréenne
Pearl Buck

Livre de poche, 1971.

Dans le somptueux décor d'une cour asiatique, dans les admirables paysages de la Corée, nous voyons vivre, aimer, souffrir trois générations d'une même famille de coréens, qui luttent pour la libération de leur pays écrasé par l'occupation.
Les "ancêtres", Il-Han et Sunia, ont mené une vie sédentaire et obéi à des traditions millénaires. Mais déjà les deux guerres mondiales ont eu leurs répercussions en Corée et anéanti les traditions qui en faisaient certes le charme et peut-être la faiblesse. Hors de ce cercle éclaté, les deux fils du couple suranné connaissent des idylles tragiques. De leurs brèves unions naissent à leur tour deux fils dont le destin fort dissemblable symbolise les deux forces opposées qui déchirent le monde moderne.

En ouvrant ce texte, je me suis demander pourquoi. Pourquoi avoir mis tant de temps avant de rouvrir un Pearl Buck? D'habitude, je lis un de ses romans chaque année. Et pourtant, l'année dernière, je ne l'ai pas fait. Je ne sais pas pourquoi. Et puis, il y a quelques semaines, j'ai de nouveau ressenti ce besoin, cette envie dévorante de me plonger dans ce si exceptionnel monde de Pearl Buck.
Comme pour chacun de ses romans, nous retrouvons cette écriture si douce, sensible, poétique. Un petit bijou d'instants magiques! On se replonge dans cet amour si fort que Pearl Buck a pour la vie, pour ces moments simples, éphémères, mais si précieux. Un regard sur des jeunes pousses de bambou, un thé au jardin, une main tendue, un sourire, une communion muette. Pourtant, Pearl Buck nous conte une histoire dure, révoltante, parfois tragique. Mais l'amour de la vie maintient les personnages dans leur courage et leur espoir.
Les thèmes chers à l'auteur sont de nouveaux traités : la confrontation entre les anciennes traditions et les nouvelles, entre l'orient et l'occident, entre les ancêtres et la jeune génération. Bien que ces thèmes soient presque récurrents dans les romans de Pearl Buck. Ils sont toujours traités autrement. On ne s'en lasse pas. Elle développe toujours un peu plus le sujet, bouscule nos idées, nos émotions. Il y a des passages croustillants et sublimes dans Terre coréenne qui nous montrent bien la différence de culture entre l'orient et l'occident.
Pearl Buck a une vision sublime de l'être humain. Pas dure, pas naïve non plus, réaliste mais compatissante et compréhensive. Pas de super méchants, pas de super gentils. Seulement des hommes et des femmes qui survivent comme ils peuvent et de la manière qu'ils croient juste.
C'est la première fois que je lis un Pearl Buck évoquant un autre que la Chine. J'ai aimé me plonger dans l'histoire de ce pays que je connais peu : la Corée. Une terre prise entre trois puissances : la Chine, la Russie et le Japon. Un pays qui tente de se faire une place, de survivre entre ces trois dragons qui l'entourent. L'histoire de la Corée que nous conte Pearl Buck est bouleversante. Et quand on sait où ce pays (devenu LES pays) en est en ce moment, cela donne envie de hurler.
Après La mère, Pavillon de femmes, Pivoine, L'exilée, La terre chinoise, Vent d'Est vent d'Ouest et Impératrice de Chine, voilà un nouveau coup de cœur absolu pour Terre coréenne.

Une sublime histoire de famille racontée par une main de maître ...

Lisez Pearl Buck! Sortez-la des vides greniers, des brocantes, achetez les quelques malheureux titres qui paraissent encore en librairie, plongez dans son monde, faîtes la revivre, ne la laissez pas tomber dans l'oubli ...

" Elle s'assit gracieusement sur un coussin, parfaitement consciente d'appartenir à une nation privilégiée où les femmes gardaient leur fierté et ne s'agenouillaient pas devant leur mari comme au Japon, ne se bandaient pas les pieds comme en Chine, et ne se comprimaient pas la taille comme le faisaient, disait-on, les femmes occidentales. En Corée, mari et femme étaient égaux en dignité, chacun à leur place, et les grands fils n'avaient pas le droit de commander à leur mère. Au palais royal, si le roi venait à mourir, laissant un héritier trop jeune pour régner, la reine douairière assurait la régence jusqu'à la majorité de celui-ci. Il-Han avait aussi habitué Sunia à la liberté, en partie parce qu'il la respectait autant qu'il l'aimait, et en partie parce qu'il avait entendu parler de la liberté des femmes occidentales. Sa mère lui avait pourtant vanté les anciens temps où les femmes passaient inaperçues et n'avaient le droit de sortir dans la rue qu'à certaine heure. Les mœurs étaient si sévères dans ce temps-là que, si un homme regardait une femme sans permission, on lui coupait la tête! "
(Terre coréenne, 1971, p93/94)


(Source image : eurasie.net. Peinture de Sounya, artiste coréenne)

Le Salon du Livre est une malédiction .... pour le compte en banque!

Vendredi dernier, je suis allée en Salon du Livre de Paris pour la 4ème année consécutive. Et bien sûr, j'ai fait des achats. Achats d'ailleurs très différents de mes habitudes de lecture ...

- Rocher de Brighton de Graham Greene : C'est un roman figurant dans la liste Matilda's contest. Le sujet m'intrigue, j'aime cette collection, j'ai craqué!


- Precious de Sapphire : Je voulais absolument voir le film tout en ignorant qu'il était adapté d'un roman. Ma camarade Forever du Salon du Livre m'a encouragée à l'acheter ... et j'ai écouté! Je l'ai d'ailleurs ouvert le soir même et terminé le lendemain matin. Je vous en parle dans la journée!
- Shutter Island de Dennis Lehane : Moi? Un thriller? C'est une journée à souligner dans les agendas. A part Hercule Poirot et Sherlock Holmes, très peu d'enquêtes policières me tentent. Sauf les Millenium que je me suis offerte il y a quelque temps et lui, Shutter Island ... et tout ça à cause de cette dame là!



- Poèmes d'Emily Brontë et Poèmes et poésies de John Keats : Parce que j'ai envie de poésie en ce moment et puis, Emily c'est Emily et Keats à cause de la bande annonce du film Bright Star que je regarde en boucle.

vendredi 19 mars 2010

RElecture : Un peu de poésie dans ce monde de brut!

Poèmes saturniens
Paul Verlaine

Le livre de poche, 2004.

Des Poèmes saturniens, entendons qu'ils sont placés sous le signe de Saturne. Ils seront donc inspirés : il n'était pas inutile de l'affirmer alors que régnaient encore des versificateurs parnassiens. Ils seront aussi baignés d'une rêverie douce et savante, tandis que le poète tournera son regard vers l'intérieur. Point ou peu de récits ou d'anecdotes. Ici l'on se souvient, l'espace d'un sonnet - et non d'un interminable poème-, sur un air de chanson grise. Et il n'est pas jusqu'à celle que l'on aime qui ne prenne une forme incertaine.
Tout semble simple. Tout est savant, mais d'une technique si maîtrisée qu'elle a cessé d'être visible, au point que beaucoup s'y sont trompés. Verlaine est un poète à la fois immédiat et difficile. Il exige donc une annotation riche et précise (combien de parodies qui avaient échappé jusqu'à cette édition à l'attention des lecteurs ?), une attention à la langue et à la prosodie, alors, mais alors seulement, comme l'avait dit à peu près Ovide : Maintenant, va mon livre, où le hasard te mène !

J'ai eu une envie soudaine, il y a quelques jours, d'ouvrir un recueil de poésies. J'ai eu envie d'en lire comme ça de temps à autre, en piocher une, le reposer, en reprendre une autre, la déguster. J'ai choisi Poèmes saturniens de Verlaine que j'avais déjà ouvert il y a quelques années avec plaisir. Et cette fois-ci aussi ce fut un régal!
Je dois avouer que je ne suis pas une pro de la poésie. La versification et les théories stylistiques sur les poèmes n'ont jamais été mon fort. Autant me prendre la tête sur un roman, j'y arrive et ça me plaît. Autant, la poésie pour moi, c'est d'abord une question de sensations. J'aime me laisser aller, me laisser voguer sur la magie des mots. Même si je ne comprends pas tout, peu importe. Ça me détend, ça m'apaise, c'est beau. Je n'ai pas envie de me laisser culpabiliser par les champions de la versification qui trouveraient choquant de me voir lire des textes sans en comprendre la moitié. Tant pis! Je comprends l'ambiance, les sensations, les odeurs, les couleurs. Ça me suffit! J'ai adoré ces derniers jours où la première chose que je faisais en me réveillant, c'était de prendre le temps, pas plus de cinq minutes, pour lire un ou deux poèmes.
Bon ... Revenons à Verlaine! Ce que je préfère ce sont ses descriptions de paysages. J'aime comment il parle de la Nature. On a la sensation de pouvoir toucher du doigt ces paysages . Chanson d'automne, Un dahlia, ... sont de pures petites merveilles! Ce sont des poèmes faciles d'accès, agréables à lire, doux et sensibles. Même si je n'ai pas toujours tout compris, je me suis laissée aller ... et j'ai aimé ça!
Un recueil qui m'a donnée envie de me racheter quelques textes de poètes, de recommencer cette agréable expérience de lire une petite poésie en se réveillant le matin ... J'ai envie (enfin) de lire un recueil des quatrains de Louise Labé, mais aussi découvrir la poésie asiatique.
Suite au prochain épisode!

Dans les bois

D'autres, ― des innocents ou bien des lymphatiques, ―
Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
D'autres s'y sentent pris ― rêveurs ― d'effrois mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu'un remords
Épouvantable et vague affole sans relâche,
Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde,
D'où tombe un noir silence avec une ombre encor
Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
Me remplit d'une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d'été : la rougeur du couchant
Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte
D'incendie et de sang ; et l'angélus qui tinte
Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.


Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur
Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.

La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant
Où l'on songe aux récits des aïeules naïves...
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
Font un bruit d'assassins postés se concertant.

(Poèmes saturniens, Verlaine, Livre de poche, 2004, p97,98)

(Source image : Bright Star de Jane Campion sur parismatch.com)

mardi 16 mars 2010

" Ignorer le passé, c'est aussi raccourcir l'avenir. "

Lignes de faille
Nancy Huston

Babel, 2007.

Entre un jeune Californien du XXIe siècle et une fillette allemande des années 1940, rien de commun si ce n'est le sang. Pourtant, de l'arrière-grand-mère au petit garçon, chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente. Monstrueuses ou drôles, attachantes ou désespérées, les voix de Sol, Randall, Sadie et Kristina - des enfants de six ans dont chacun est le parent du précédent - racontent, au cours d'une marche à rebours vertigineuse, la violence du monde qui est le nôtre, de San Francisco à Munich, de Haïfa à Toronto et New York. Quel que soit le dieu vers lequel on se tourne, quelle que soit l'époque où l'on vit, l'homme a toujours le dernier mot, et avec lui la barbarie. C'est contre elle pourtant que s'élève ce roman éblouissant où, avec amour, avec rage, Nancy Huston célèbre la mémoire, la fidélité, la résistance et la musique comme alternatives au mensonge.


Dans les premiers temps, j'ai été un peu déstabilisée. Sol, ce petit garçon de 6 ans qui ouvre le roman, rend très mal à l'aise. Langage trop adulte, attitudes et pensées obscènes, j'ai parcouru les premiers mots avec un très gros doute : est-ce que Nancy Huston va continuer tout le roman sur ce ton là? Heureusement, non. Et même si les premières pages ont un côté malsain, elles ont leur explication. Sol appartient à une société où l'enfant est roi, il n'a plus de limites, il se cherche. Et Nancy Huston condamne cette nouvelle façon d'éduquer qui fait des enfants de véritables petits adultes. Cette étape passée, on ne peut que difficilement posé le roman. Surtout à partir de la seconde partie où l'on suit Randall. En ce qui me concerne, c'est à partir de ce moment que je n'ai plus réussi à lâcher le roman. Ce dernier est composé de quatre parties : une première sur Sol se passant en 2004, la seconde en 1984 racontant l'histoire de Randall, ensuite vient Saddie en 1962 et enfin, Kristina en 1944-45. Chaque personnage est un enfant de 6 ans et est le père ou la mère de l'enfant précédent. Cette construction en forme de chronologie inversée et, pour moi, le point fort de ce roman. Tous les événements actuels sont liés aux événements passés comme si l'espace et le temps ne comptaient plus. Même s'il s'agit de 4 époques différentes, de 4 lieux différents, la roue infernale apporte son lot de malheur, de guerre, de questionnements, ... Sol m'a chamboulée plus que bouleversée. J'ai compris l'horreur silencieuse dans laquelle il était plongé. Même si je n'ai pas eu d'affection pour lui, j'ai compris sa souffrance, sa détresse. L'histoire de Randall m'a beaucoup parlée car elle est proche de nous, proche de ce que je connais. J'ai eu le coeur serré lorsque l'auteur parle du conflit israëlo-palestinien. C'est un petit garçon attachant. On aime également son père, homme merveilleux et sensible. Celle de Sadie touche davantage notre moi profond. Cette petite fille s'interroge sur le sens de la vie, elle cherche un bonheur simple qui semble totalement intouchable. On aimerait la serrer dans nos bras. Quant à Kristina, l'origine de tout, c'est une enfant normale malmenée par la guerre et ses horreurs. Une enfant parmi tant d'autres ...

Dans les toutes premières pages, on croit comprendre l'histoire de l'arrière grand-mère de Sol. ça nous paraît évident. Mais en lisant la seconde partie, des indices semblent nous murmurer que l'on s'est probablement trompé de voie. Tout s'éclaire petit à petit, les pièces s'emboitent et les réponses arrivent. Mais pas toutes les réponses. Certaines restent en suspend et nous confirment que les secrets de famille sont comme un puits sans fond.

J'ai découvert, pour ma part, un aspect de l'horreur nazi que je ne connaissais absolument pas. Nancy Huston a choisi de nous parler de la seconde guerre modiale autrement et de nous rappeler aussi que ces événements ne sont pas rattachés qu'au passé mais qu'ils sont toujours là, en nous, mais aussi dans d'autres pays où les horreurs retentissent encore et encore. Les générations ont beau se succéder, les mentalités semblent inchangées.

Un roman qui pose énormément d'interrogations, qui chamboule, qui bouscule. Un roman vraiment magnifique, un traitement parfait des sentiments humains, bons ou mauvais, l'histoire d'hommes et de femmes qui ne cherchent que le bonheur, cette petite bête étrange qui semble se dérober dès qu'on s'approche.

A lire!

(Citation en titre du billet : Julien Green. proverbes-citations-fr.com)

" Ce printemps j'ai senti pour la première fois la forme d'une année. Quand les feuilles ont commencé à sortir sur les arbres, je me suis rappelé très fort comme elles étaient sorties au printemps dernier et je me suis dit, tout étonné : Alors c'est ça, une année. "

(Lignes de faille, Huston, Babel, 2007, p 133)

(Source image : college-de-vevey.vd.ch)