mercredi 29 avril 2015

" Nous sommes simplement deux personnes. Il n'y a pas tant de choses qui nous séparent. "

La couleur des sentiments
Kathryn Stockett

 Babel, 2012.


Chez les Blancs de Jackson, Mississippi, ce sont les Noires qui font le ménage, la cuisine, et qui s’occupent des enfants. On est en 1962, les lois raciales font autorité. En quarante ans de service, Aibileen a appris à tenir sa langue. L’insolente Minny, sa meilleure amie, vient tout juste de se faire renvoyer. Si les choses s’enveniment, elle devra chercher du travail dans une autre ville. Peut-être même s’exiler dans un autre Etat, comme Constantine, qu’on n’a plus revue ici depuis que, pour des raisons inavouables, les Phelan l’ont congédiée.

Mais Skeeter, la fille des Phelan, n’est pas comme les autres. De retour à Jackson au terme de ses études, elle s’acharne à découvrir pourquoi Constantine, qui ‘la élevée avec amour pendant vingt-deux ans, est partie sans même lui laisser un mot.
Une jeune bourgeoise blanche et deux bonnes noires. Personne ne croirait à leur amitié; moins encore la toléreraient. Pourtant, poussées par une sourde envie de changer les choses, malgré la peur, elles vont unir leurs destins, et en grand secret écrire une histoire bouleversante.


J'ai mis plus de deux semaines à lire ce roman. Si je n'avais pas eu mes longues journées de travail, je l'aurai lu en 3 jours. La couleur des sentiments m'a happée, envoûtée. Un coup de cœur.
Kathryn Stockett offre une histoire humaine sans aucune caricature, ni cliché. La couleur des sentiments est à la fois drôle et bouleversant. Certains passages m'ont mis le sourire aux lèvres, à d'autres moments j'ai même carrément ri. Mais j'ai été également profondément émue. Le cœur serré, le souffle court, la larme au bord de l’œil. Kathryn Stockett ne cherche pas à tomber dans le mélodrame, le pathos. L'émotion n'est pas forcée, elle est pure et vraie. 
Aibileen, Minny et Miss Steeker se relayent pour nous raconter leur histoire. J'étais ravie de retrouver chacune d'entre elles. Kathryn Stockett change avec finesse de narratrice. Le style, la façon de penser ou d'être changent naturellement. 
J'ai aimé Aibileen pour sa tendresse et son amour pour les enfants. Sa relation avec Mae Mobley, la petite blanche dont elle a la charge, est magnifique. J'ai adoré les scènes où Aibileen essaie de faire intégrer à la petite fille qu'elle est quelqu'un de bien : " Ensuite, Mae Mobley s'approche, elle appuie sa joue contre la mienne et elle reste sans bouger, comme si elle savait que j'ai de la peine. Je la serre fort contre moi, je dis tout doucement : "Tu es une fille intelligente. Tu es une gentille fille, Mae Mobley. Tu m'entends?" Et je le dis encore et encore jusqu'à ce qu'elle répète " (p133). C'est tout ce en quoi je crois. Les enfants tentent de ressembler à l'image qu'on a d'eux, plus on les valorise en leur disant qu'ils sont une bonne personne, plus ils en deviennent une. 
Minny est spontanée et son caractère bien trempé m'a souvent fait rire : " Elle a tellement de fourrés d'azalées qu'au printemps prochain son jardin ressemblera à Autant en emporte le vent. J'aime pas les azalées et j'aime pas du tout ce film qui montre les esclaves comme une bande de joyeux invités qui viennent prendre le thé chez le maître. Si j'avais joué Mammy, j'aurais dit à cette brave Scarlett de se coller ces rideaux verts sur son petit cul blanc et de se la faire elle-même, sa robe provocante" (p75). Plus sensible qu'elle ne le laisse voir, Minny s'est forgée une carapace qui se fissurera au fur et a mesure de l'histoire. C'est également la plus dure envers les Blancs. Peu d'entre eux, voire aucun, ne trouvent grâce à ses yeux. Je la trouve très dure avec Miss Célia, personnage que j'ai adoré (pourtant, je n'ai aucun point commun avec elle). 
Miss Steeker est très attachante. Sa décision d'écrire un livre sur la condition des bonnes Noires du Mississippi est assez naturelle. J'ai aimé que Miss Steeker ne soit pas rebelle ou en opposition constante. Cela aurait été un trait de caractère trop simple et évident pour un personnage principal. Miss Steeker se questionne sur la position des Noirs et des Blancs un peu par hasard. Sa bonne Noire, Constantine, l'a élevée comme sa propre enfant et pourtant n'a jamais été autorisée à se servir des même toilettes qu'elle, ni de s'asseoir à la même table. Elle comprend que quelque chose n'est ni logique, ni normal. L'histoire n'en devient que plus vraie, proche et humaine. 
Les deux camps, celui des Blancs et des Noirs, contiennent leurs cons racistes et leurs éclairés qui veulent voir les choses évoluer et changer, les voir devenir plus justes. Ils n'y a pas réellement de méchants ou de gentils. Même cette horrible Miss Hilly, bien que mauvaise jusqu'au bout des ongles, est reconnue par Aibileen comme une mère aimante et attentionnée. 
Durant toute ma lecture, j'étais assez frustrée de pouvoir prendre mon roman que le soir tard. Mais au final, je suis heureuse d'avoir lu cette histoire pendant plus de deux semaines. J'ai eu la sensation de vivre une existence parallèle. Lorsque la fin est arrivée, j'ai senti une pointe de nostalgie en repensant aux premières pages. 
La couleur des sentiments est un véritable "page turner" difficile à lâcher une fois commencé. Mais je ne le classerai pas pour autant dans la catégorie "roman à révélations", car ce n'est pas forcément une qualité pour moi. Ces romans sont parfois trop alambiqués.  Il y a des mystères et des secrets dans La couleur des sentiments, mais ils ne sont pas gardés très longtemps. Ce qui fait que ce roman est totalement addictif, c'est sa justesse, ce sont ces personnages sublimes et profondément attachants, son ambiance intime, son écriture fine et intelligente.
A lire absolument ... Je suis encore toute imprégnée de ce roman. 

" C'est ça qui est bien avec Aibileen, elle prend les choses les plus compliquées et en un rien de temps elle vous les arrange et vous les simplifie tellement que vous pouvez les mettre dans votre poche " 

" - Je ... Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis? "
La réponse fuse, sans hésitation. "Miss Hilly."
Je n'insiste pas. Je pense au projet de loi de Hilly pour les toilettes des domestiques, à ses accusations de vol à l'encontre de sa bonne, à ses discours sur les maladies des Noirs. Aibileen a lâché son nom comme on crache une noix de pécan véreuse. "
(La couleur des sentiments, K. Stockett, Babel, 2012, p240 et p174)



mardi 14 avril 2015

Faites la paix, pas la guerre.

Guerre et paix


 Film de King Vidor (1956) avec Audrey Hepburn, Henry Fonda et Mel Ferrer.

En 1805, à Moscou, les fêtes et les bals se succèdent, bien que la guerre contre Napoléon soit inévitable et imminente. La jeune comtesse Natacha Rostov, une adolescente romanesque, pleine de vie et de charme, grandit au sein d'une famille tendrement unie. Le jeune Pierre Bezoukhov fréquente la maison du comte et de la comtesse Rostov, et a su gagner l'amitié de Natacha. Au cours d'une de ses visites, il assiste au départ pour l'armée du fils de la famille, Nicolas. (telerama.fr)

Il y a un an, je découvrais Guerre et paix, roman de Léon Tolstoï. Je comptais regarder l'adaptation ciné dans la foulée, mais se caler un film de 3h15 dans un emploi du temps de maman active ce n'est pas simple. Je me suis (enfin) installée confortablement il y a deux jours, un an après avoir découvert l'épopée russe de Tolstoï.
Me replonger dans cette histoire fut un délice. Dès les premières minutes, je me suis retrouvée à Moscou, dans les campagnes russes enneigées, au front face aux troupes napoléoniennes.
J'ai trouvé cette adaptation assez fidèle. Elle suit bien l'intrigue de Tolstoï. Cette grosse production américaine met en image de façon spectaculaire le "roman-monde" de l'auteur russe. 
Certaines scènes sont bouleversantes. Je pense notamment à Natasha drapée dans sa cape et cherchant André parmi les blessés. Les chœurs en fond sonore créent une ambiance tragique mais délicate et toute en retenue. La marche de retour des troupes françaises également est particulièrement bien réalisée et prenante. 
Les décors intérieurs sont somptueux, les costumes magnifiques, les paysages envoûtants. On est dans une grosse production hollywoodienne typique des années 50. 
J'ai aimé l'évolution des couleurs, de l'ambiance, des visages au fur et à mesure du film. L'insouciante de début fait place au drame et à la douleur, puis l'espoir, la lumière réapparaissent timidement.


Henry Fonda est excellent. J'ai retrouvé le Pierre attachant du roman. A la fois, profond et naïf, son visage exprime avec finesse ses émotions, ses tiraillements. Mel Ferrer manque un brin de charisme et de complexité dans le rôle d'André. Il n'est pas désagréable, mais ce personnage est si particulier et évolue tellement durant tout le roman qu'il nécessitait un jeu d'acteur plus subtil. Quant à Audrey Hepburn, elle est parfaite. Elle interprète avec génie la Natasha rieuse, la Natasha perdue, la Natasha fière et combative, la Natasha bouleversée. Je regrette par contre d'avoir peu vu Marie, la sœur d'André, personnage que j'aime beaucoup. Mais le film dure déjà plus de 3h, je comprends que le réalisateur ne pouvait pas tout mettre.

Un joli et passionnant moment. Toujours un plaisir de se caler devant un vieux film, surtout si ce dernier est bon. Une adaptation fidèle et réussie du roman de Tolstoï. 



jeudi 9 avril 2015

Même pas à la cheville ...

Les mouettes
Sandor Marai

 Livre de poche, 2015.

Budapest, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Un haut fonctionnaire hongrois reçoit une réfugiée finlandaise venue demander un permis de séjour et de travail. Une rencontre très troublante car Aino Laine est le sosie d'une femme qu’il a aimée et qui s’est suicidée quelques années plus tôt. Il invite à l’opéra cette « mouette » venue de si loin, et la soirée se prolonge chez lui par une conversation où elle expose son histoire et les détours qui l’ont menée en Hongrie. Dans cette confrontation de leurs passés, de nombreuses coïncidences surgissent ... 

Je voulais découvrir Sandor Marai depuis bien longtemps. Je viens de terminer Les mouettes et me voilà désormais bien embêtée. En tout honnêteté, je ne sais pas trop quoi en penser. 
Sandor Marai est un auteur d'une grande sensibilité, c'est indéniable. Les mouettes nous offre de jolis moments littéraires. J'ai aimé sa façon de gommer l'espace et le temps. Les dialogues remplacent la narration sans annonces préalables. Les pensées intérieures se mêlent aux paroles des personnages. C'est une histoire émouvante qui m'a envoûtée à certains moments. J'y ai trouvé de belles pages. Mais j'avoue avoir trouvé l'ensemble assez prétentieux. Je ne me suis pas sentie au niveau. Sandor Marai manque terriblement de simplicité. On ne s'exprime pas comme cela dans la vie. C'est trop philosophique, trop intellectuel pour paraître vrai. Je pense vraiment que je suis passée à côté. Je n'ai pas de réelles critiques à formuler, j'ai seulement eu la sensation d'un manque totale de naturel et de spontanéité. Les mouettes est bourré de tirades métaphysiques et je suis passée à côté. Je dois reconnaître que je suis un peu déçue. Et un peu en colère contre moi-même aussi car je sais que ce que j'ai lu est grand. Je ne m'avoue pas vaincue. Cet auteur mérite d'être lu et je retenterai bientôt. Je pense que c'est une lecture qui se digère. Depuis que j'ai refermé le texte, certaines images me reviennent, certaines paroles aussi. Je reviendrai vers Sandor Marai plus préparée et attentive la prochaine fois.  

" Comme il est pâle, pense la femme. Elle ferme à moitié les paupières et c'est à travers ces fentes étroites qu'elle l'épie, d'un regard froid, myope et attentif, un peu hostile.
Je dois être pâle, pense l'homme ; il se tient face au carreau réfléchissant de la vitre et sent que le sang s'est retiré de sa tête. "
(Les mouettes, Sandor Marai, Livre de poche, 2015, p21)

(Image : Ann Dvorak - classiccinemaimages.com)

dimanche 29 mars 2015

Bleu paradis

Louis et la jeune fille
Cécile Ladjali

 Babel, Actes Sud, 2006.

Soldat dans les tranchées de la guerre de 14, Louis écrit à sa famille, à ses proches, à ses "marraines de guerre", pour maudire ou travestir la réalité, rassurer ceux qu'il aime ou conjurer un peu de son épouvante. Apprentie dactylo à Saint-Germain-des-Prés dans les années 1950, Lorette s'ingénie à taper des lettres : pour des vieilles dames du quartier, pour son père toujours absent, pour son beau fiancé lointain, et pour elle-même, malade de la tuberculose.
Deux vies parallèles, que sépare un demi-siècle, et dont nous ne connaissons que ces écrits, semblent mystérieusement résonner et se rejoindre en un point imaginaire ou d'une éventualité minuscule. A moins que le lecteur n'ait seul le pouvoir de faire se répondre les mots de cette partition qu'inspire le fameux quatuor schubertien, La Jeune Fille et la Mort.

Parfois, ma main se tend vers un roman contemporain. Besoin d'une pause, d'une parenthèse. Ce geste me réserve souvent des lectures faciles. Faciles à lire, faciles à comprendre, mais aussi faciles à oublier. Le cerveau en a parfois besoin. De temps en temps, je tombe sur un roman à part. Au détour d'une ligne, mon souffle s’accélère, ma main s'agrippe davantage à mon livre, le temps n'existe plus. C'est la magie. Cette dernière si fabuleuse qui nous fait aimer les livres. Cette magie, je la croise souvent à la lecture de classiques. Moins régulièrement lorsqu'il s'agit de contemporains. Mais si elle décide de se manifester à ce moment là, elle me saisit par surprise, avec violence. Ma gorge se noue.
J'ai rencontré Cécile Ladjali en regardant La grande librairie. Il s'agissait de leur émission traditionnelle de fin de saison avant l'été. Chaque invité propose son roman préféré pour accompagner nos vacances. J'ai aimé la façon d'être et de parler de Cécile Ladjali. Elle a évoqué Virginia Woolf et sa passion des mots avec passion et spontanéité. J'aurai aimé l'avoir comme professeur. Le temps a suivi son cours. Je n'ai plus repensé à elle. Mais le destin avait décidé que je la lirai un jour. Louis et la jeune fille est arrivé dans mes mains totalement par hasard. Il y a quelques mois, un membre de ma famille me l'a donné, il l'avait récupéré d'une dame âgée qui n'est plus capable de lire les petits caractères des romans de poche. Il fallait se débarrasser de ce livre encombrant. Il n'attendait que moi.
J'aime les romans épistolaires. Cette écriture intime murmurée au creux de l'oreille. La lecture de lettres ou de journaux intimes est une expérience émotionnellement forte. On rentre dans le cœur et dans l'âme des personnages. Dans Louis et la jeune fille, nous rencontrons deux êtres que tout semble séparer. Nous lisons leurs écrits mais jamais les lettres qu'ils reçoivent. Cécile Ladjali sort des clichés habituels des romans à intrigues, à révélations, où chaque page révèle un nouveau mystère. C'est le lecteur qui croit comprendre le lien entre Louis et Lorette, qui voit les clins d’œil, les échos. Les choses ne sont pas cachées, mais elles ne sont pas pour autant brusquement dévoilées. Louis et la jeune fille possède plusieurs lectures. Dans ce roman à deux voix (voies?), le narrateur a un rôle actif. C'est lui qui rassemble Louis et Lorette. 
Louis est un Poilu cultivé, a l'écriture puissante où l'on sent parfois poindre le surréalisme d'après guerre. Ses lettres m'ont profondément touchée. Elles sont vraies. Louis se livre tel qu'il est, perdu, sale, puant, mais plein d'espoir et d'amour : " Comme j'aimerais te présenter mon cœur, mon frère! L'extraire de ma poitrine et te le montrer battre au creux de ma main. Il palpite dans les éclaboussures purpurines de ses sanglots. Il a tué des hommes et on lui a dit qu'il pouvait en être fier. On y a épinglé le cuivre d'une médaille et de son ruban. Ce cœur n'a pas souvent peur, il ne se rend pas bien compte, il bat et il commande aux mains de tuer. Parce que c'est pour la Patrie. Parce qu'il se démène pour que tu ne sois jamais là, une nui à sa place. A pleurer, à claquer des dents, à appeler maman. Parce que mon cœur chiale aussi. Et le pire est qu'il n'en a même pas honte " (p47). Je n'ai lu que trop peu de romans sur la première guerre et ce texte m'a donné envie de corriger cela. Les évocations des tranchées sont saisissantes. J'ai été très émue : " J'attends de vos livres, monsieur Cendre, qu'ils cautionnent mon effroi, en lui refusant la honte de me faire crever de trouille. J'ai si peur. J'ai beau chercher une logique à toute cette débâcle, je ne la vois pas. Je voudrais me réciter une leçon apprise par cœur à l'école pour être moins en colère et trouver une raison à cela " (85).
Lorette est une jeune fille en apparence plus frivole et au style plus populaire. Sa spontanéité m'a séduite. Elle est vive, franche, gaie même dans la douleur, un brin cynique aussi. Bien qu'entourée, elle paraît souvent seule. Son tempérament léger cache des fêlures et une grande profondeur : " Mon petit papa, j'espère que tu es très jaloux et que je te rappelle un peu maman. Je sais qu'elle te faisait damner! Elle avait toujours une histoire en réserve pour te mettre à la torture. Puisque tu ne m'épargnes pas non plus avec tes absences, souffre que je te remplace comme bon me semble et dis-toi que c'est pour mon bien. ta fille, très infidèle, Lorette " (p90).
Cécile Ladjali réussit à créer des personnages à la fois uniques et universels. Louis et Lorette pourraient être n'importe qui, n'importe quels autres individus. Gibier des tranchées ou jeune parisienne insouciante. Ils représentent tous ces anonymes, tout en étant des êtres à part entière avec leurs espoirs et leurs peurs.
La fin du roman m'a semblé trop brutale. Les deux dernières lettres pour être plus exactes. Peut-être est-ce le seul bémol que je peux relever. J'ai aimé le tournant que le roman a pris, mais ça se termine trop brutalement. Après la bourrasque émotionnelle, l'arrêt fut trop violent pour moi. Le choix est bon, l'auteure aurait pu prendre la voie à laquelle je m'attendais (et que tout lecteur attend), mais elle choisit de sortir de la banalité qu'appelle un tel sujet. 
Je viens de découvrir une dame à l'écriture poignante et intelligente. Pas un mot de trop. Ma main a bien fait de se tendre vers ce petit livre. Là où je ne cherchais qu'un roman court pour souffler après plusieurs pavés, j'y ai trouvé un vertige, un moment littéraire pur et sublime.
Justesse, finesse, émotion.

" Monsieur Cendre,
/.../ M'enverriez-vous quelques livres pour habiller le temps de chaudes pages de laine?
J'ai bien pensé à des titres qui me sont chers, mais peut-être vous en coûtera-t-il de dépouiller votre bibliothèque pour moi? Je vous promets de revenir avec vos livres, monsieur Cendre. Je rentrerai avec tous les mots que vous m'aurez prêtés. La liste n'est pas trop longue. N'ayez crainte.
1 - l’Iliade. Pour sa fureur.
2 - La chanson de Roland. L'amitié. Les copains qui meurent.
3 - Orlando furioso. je rêve de croiser une amazone au front.
4 - La vie est un songe. Pour partir loin.
5 - Richard III. Parce que la guerre. Parce que le printemps et sa difformité. Les ombres. Les ombres. 
6 - Bérénice. Où il coule pire que le sang encore.
7 , 8 - Les Lettres portugaises et La nouvelle Héloïse. Dans ma mémoire, ces deux femmes sont soeurs. Jumelles.
9 - Faust. De Marlowe, pas celui de Goethe, il va sans dire.
10 - La poésie de cette jeune femme anglaise, Emily Dickinson. N'importe quels poèmes. Mais cette femme-là. "
(Louis et la jeune fille, Cécile Ladjali, Babel, 2006, p83,84)

(Image : Doisneau. pinterest.com)

vendredi 27 mars 2015

Tout ça pour un vulgaire caillou!

Pierre de lune
W. Wilkie Collins

Petit bac 2015

 Libretto, Phébus, 2011.


Ami et rival de Dickens, Wilkie Collins inventa avec Pierre de Lune le premier récit policier moderne, et a donné au roman victorien une nouvelle mission : dire et montrer ce qu’il était de bon ton de taire et de cacher. Vices privés, vertus publiques ! Borges, T. S. Eliot, Charles Palliser considèrent ce livre comme l’un des sommets absolus du genre. Il n’est évidemment pas question de résumer ici ce roman gouverné de bout en bout par la peur, œuvre « hitchcockienne » avant la lettre, qui réussit cet inquiétant tour de force : une fois le livre refermé, chaque lecteur possède, ou croit posséder, sa propre interprétation du mystère. Du très grand art !

C'est toujours un plaisir de retrouver l'univers de Wilkie Collins. Pierre de lune est le quatrième roman que j'ouvre de cet auteur et j'y ai retrouvé tous les ingrédients qui m'ont séduite il y a quelques années. 
Pierre de lune est sans aucun doute l'un des meilleurs romans de Wilkie Collins. Je dois vous avouer avoir été surprise de trouver une intrigue assez lente à s'installer. L'auteur prend son temps et laisse l'atmosphère nous envahir. Le génie de Collins est qu'il ne laisse aucun détail de coté afin que le lecteur rentre physiquement dans son histoire. Rien n'est laissé au hasard : les lieux, les caractères de chaque personnage, les dates, même le temps qu'il fait et les menus ont leur importance. Nous sommes immergés dans un monde parallèle si bien étudié et décrit que l'on ne peut qu'être à genoux. 
J'aime la façon que Collins a de faire parler plusieurs personnages. L'intrigue en devient plus dense, plus subtile. Il faut prendre en compte les différentes opinions, les partis pris de chacun. Chaque narrateur prend la plume avec son style et sa personnalité (j'ai particulièrement aimé le touchant, bien que misogyne, Betteredge et la mystique et hilarante Miss Clarck). La construction en puzzle fonctionne et nous tient en haleine jusqu'au bout. L'histoire de Rosanna m'a particulièrement passionnée. 
Alors que La dame en blanc nous offrait une ambiance un peu gothique et mystérieuse, Pierre de lune s'inscrit dans un réalisme policier plus traditionnel. Mais qu'importe l'atmosphère, Wilkie Collins arrivera toujours à captiver son lecteur. Aucunement besoin de sang, de meurtres ou d'histoires glauques pour écrire un roman policier passionnant. Certains auteurs d'aujourd'hui devraient en prendre de la graine. 

" Vous choisissez un cigare, vous l'essayez, il vous déplait. Que faites-vous alors ? Vous le jetez et vous en prenez un autre. Application pratique : vous choisissez une femme, vous l'essayez et elle vous brise le cœur. Idiot ! On s'en débarrasse et on en essaye une autre ! 
- Mais la loi exige que l'on fume son cigare, monsieur, une fois qu'on l'a choisi. "
(Pierre de lune, Wilkie Collins, Libretto, 2011)


(Image : Portrait de la vicomtesse de Montmorand (1889). James Tissot)

mardi 24 mars 2015

Les belles au bois dormant

Les belles endormies
Yasunari Kawabata

Livre de poche, 1984.

Dans quel monde entrait le vieil Eguchi lorsqu’il franchit le seuil des Belles Endormies ? Ce roman, publié en 1961, décrit la quête des vieillards en mal de plaisirs. Dans une mystérieuse demeure, ils viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques.

Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes.

J'ai lu un recueil de nouvelles de Kawabata il y a quelques années. Il s'agissait de La danseuse d'Izu. Je me souviens avoir été partagée entre une profonde admiration pour la plume si poétique de l'auteur et un sentiment de mal être lors de certaines scènes déroutantes. J'ai retrouvé les mêmes émotions à la lecture des Belles endormies. De jolis et sensibles moments de poésie se mêlent à une ambiance érotique assez malsaine. Il n'y a réellement aucune scène choquante mais l'atmosphère est lourde. Bien que dans la maison des Belles endormies, les clients ne couchent pas avec les jeunes filles, on ne peut qu'être mal à l'aise face à ces vieillards qui passent la nuit près de ces femmes complètement abruties par des narcotiques. Nous rentrons dans ce monde mi-réel mi-fantasmé avec Eguchi. A tour de rôle, chaque femme endormie lui rappellera un amour d'autrefois, une rencontre. Kawabata nous raconte avec beaucoup de retenue et de sensibilité les souvenirs d'Eguchi. 
Lire Kawabata est décidément une expérience étrange, différente. C'est beau, fin, poétique. Le sujet est souvent complexe, bien qu'écrit avec beaucoup de simplicité. On se perd un peu dans les images, les symboles, les non-dits. Le principal reste de se laisser aller dans ce monde à part, à la fois doux et amer. 

" La jeune femme du desservant avait répondu : " Le matin, quand on se lève, il arrive que l'on ne voie plus le sol tellement il est jonché de fleurs! " Puis elle s'était éloignée, laissant Eguchi seul avec sa fille. Les fleurs de couleurs diverses poussaient-elles réellement sur l'arbre géant, et lui seul? Il y avait en effet des fleurs rouges, des fleurs blanches et des fleurs bicolores, mais Eguchi préférait s'abîmer dans la contemplation de l'ensemble, plutôt que d'aller vérifier le fait. Le camélia quatre fois centenaire déployait la splendide profusion de ses fleurs. Les rayons du soleil couchant étaient comme aspirés à l'intérieur de l'arbre de sorte qu'il semblait régner dans cette masse de fleurs une chaude touffeur. Encore qu'il n'y eût pas de vent appréciable, l'extrémité des rameaux fleuris de temps à autre remuait doucement."
(Les belles endormies, Kawabata, Livre de poche, 1984, p56)


(Source image : pasiondelalectura.wordpress.com)

lundi 23 mars 2015

Salon du livre ...

Le Salon du Livre de Paris est devenu une tradition depuis 2007. Il est encore plus précieux depuis que j'ai quitté la région parisienne pour le sud, j'apprécie ce petit week-end égoïste, ses 6 heures de train, revivre chez papa/maman pour trois jours, me faire bichonner, ne penser qu'à moi ... 
Laisser Romanzino et Romanzina n'est pas simple, mais je reviens plus sereine, calme et détendue.

J'ai retrouvé mon acolyte Un livre Un thé, binome de Salon du livre depuis la toute première fois. Un très joli moment de partage, d'échange et de complicité.


Un petit regret d'avoir loupé ma rencontre avec Titine, Eliza, Miss Léo et Alice. Mais c'est avec joie que j'ai croisé par hasard mon amie Lou accompagnée de Cryssilda. 


Voici mon butin ... Des livres pour moi (bien-sûr!), mais également un cadeau pour mon Loulou et un autre pour ma Louloute.


Et un présent surprise d'Un livre Un thé ... 


Vivement l'année prochaine! 

jeudi 12 mars 2015

" .... Par-delà ce que vous faites, je sais ce que vous êtes."

 Back street
Fanny Hurst


J'ai lu, 1969.
Ray Schmidt, l'héroïne, voue toute sa vie au riche Walter Saxel, qui a épousé Corinne, membre comme lui de la bonne société juive de Cincinnati de la fin du xixe siècle. Tandis que Walter, au fur et à mesure que sa fortune augmente, fait vivre femme et enfants dans l'opulence puis le luxe, il maintient sa maîtresse Ray dans une relative pauvreté, car elle est pour lui la compagne de ses débuts, celle qui l'aime "pour lui-même". (wikipedia.org)
J'ai préféré ne pas vous mettre la 4ème de couverture de l'édition J'ai lu, car on pourrait s'imaginer trouver l'histoire assez banale d'un adultère, la vie d'un homme et de la femme qu'il entretient. Ce résumé est mal tourné et faux sur plusieurs points. C'est pour cela que j'ai préféré ne pas le retranscrire.
Back street, roman américain tombé malheureusement dans l'oubli, est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Nous faisons la connaissance de Ray, jeune femme fraîche et élégante. Ray est un personnage féminin assez atypique. Dans les premières lignes, je ne l'ai pas aimé. Telle une Scarlett O'Hara, elle séduit les hommes et revendique d'être une femme légère et frivole. Mais au bout de quelques pages, nous rencontrons la VRAIE Ray. Une jeune fille très mûre, intelligente et sensée. La différence entre ce que Ray fait et ce qu'elle pense est saisissant. Fanny Hurst maîtrise à merveille ce personnage complexe. Les pensées de Ray viennent régulièrement interrompre la narration et ainsi accentuer l'ambivalence entre ses actes et ses émotions intimes. Berta, sa demi-sœur, est son opposé. Douce, pure et innocente aux yeux de tous, elle sera capable de tromperies et de mensonges pour arriver à ses fins. Je n'ai pas toujours compris Ray, mais j'ai appris à la respecter et à l'aimer. Lorsqu'elle rencontre Walter Saxel, la pétillante Ray lâche tout et décide de devenir sa maîtresse. Je n'ai jamais compris la passion amoureuse capable de tout, même de l'oubli de soi, de ses valeurs, de ses émotions. Ray abandonne tout pour Walter. Certes, elle se pose beaucoup de questions, se rend compte de l'égoïsme de Walter, de la vie complètement en marge qu'elle mène, ... Aucune pensée négative n'est épargnée au lecteur. Pourtant, Ray reste. Elle vit dans l'ombre. Elle restera celle qui n'a rien, pas de choix, pas d'existence, pas de vie. J'ai plusieurs fois eu envie de me rebeller. Walter m'a exaspéré au plus haut point. Ce roman met assez mal à l'aise car on reste témoin de l'emprisonnement volontaire de Ray. Elle n'est pas violentée, séquestrée, harcelée, mais elle n'en est pas moins soumise et esclave d'un homme qui ne cherche que son propre bien-être.
Rien n'est caricaturé dans ce roman. La passion amoureuse est décrite de façon peu romanesque, Walter aime son épouse qui est belle et aimante, c'est également un père attentionné, Ray n'est pas une maîtresse jalouse et intéressée, ... D'un sujet mainte fois repris, Fanny Hurst écrit une histoire originale et nous offre un récit fin, travaillé et méticuleux.
Un joli roman extrêmement bien écrit et maîtrisé de bout en bout. A ressortir des étagères poussiéreuses des bouquinistes.  
Lecture commune avec Unlivre Unthé, son avis ici. 
" Elle sentait, cette vieille baraque, comme si elle était vivante, une odeur de corps humain. Ray avait beau asperger sa chambre avec de l'eau de Cologne, mettre des sachets de lavande sèche sous son oreiller, l’infection des corridors et des murs persistait comme une haleine vivante, et une haleine de veillard, aux dents gâtées ... chose horrible à penser, mais telles étaient les affreuses conditions d'existence à la pension Papatou. "
(Back street, Fanny Hurst, J'ai lu, 1969, p 397)

(Image : Intérieur de Caillebotte)

samedi 28 février 2015

L'histoire d'une vie

Katrina
Sally Salminen

Challenge Myself 2015 - Hiver

 J'ai lu, 1971.

Parce que Johan le marin avait les yeux bleus, du charme et la parole facile, Katrina l'a suivi jusqu'à son lointain village de Finlande. Chez elle, elle était fille de riches fermiers, heureuse et préservée : elle découvre qu'il lui faudra vivre dans une misérable chaumière, travailler dur dans des conditions moyenâgeuses, ne compter que sur elle-même puisque Johan a repris la mer et que, de toute façon, c'est un grand enfant ... 

J'ai croisé Katrina complètement par hasard un jour où je me baladais à la bouquinerie avec ma mère. Je ne connaissais absolument pas ce classique de la littérature finlandaise. J'ai découvert un sublime roman. J'ai passé des heures intenses de lecture. 
Le ton simple, le style sans fioritures et allant à l'essentiel font du bien. L'auteur ne s'attarde pas sur certains détails. Les ellipses sont nombreuses, mais l'ambiance et l'intensité du roman restent intactes. Ce qui n'est pas dit se devine et l'émotion générale n'en est que plus forte. Avec naturel, Sally Salminen arrive à nous projeter dans son monde ... et il est bien difficile d'en sortir. Vents, mer agitée, marins, chaumières, ... Elle nous ouvre les portes d'un univers à la fois sombre et lumineux, triste et plein d'espoir. Nous passons des terres glaciales finlandaises à la chaleur d'un foyer. Katrina ressemble à une histoire de famille narrée au coin du feu un soir d'hiver ... On pourrait s'attendre à un récit purement romanesque, fait de rebondissements et de mystères. Ce serait une erreur. Sally Salminen m'a de nombreuses fois piégée durant ma lecture. Elle prend des directions différentes, part toujours du côté de la simplicité, ne fait pas dans le surplus ou le pathos. Que ce soit dans l'intrigue ou la psychologie de ses personnages, l'auteur n'est jamais là où on l'attend. Je pense notamment au personnage de Johan. Le réalisme de la vie de l'héroïne m'a rappelé certains romans de Zola. Mais là où Emile devient parfois cru, pessimiste et dur avec ses personnages, Sally Salminen choisit la carte de la retenue, de la sobriété, de la lumière. 
Mais Katrina n'est pas qu'un roman narrant la vie simple et miséreuse des villageois finlandais. On y trouve aussi un hymne à l'égalité, un appel à la rébellion. Texte engagé et féministe, nous nous insurgeons et luttons auprès de Katrina, cette femme attachante et forte.
Katrina est une histoire d'une force rare. Un magnifique roman, vrai et juste ... jusqu'au dernier mot. 

" - Laisse-moi blasphémer alors! Moi, je leur dis qu'ils peuvent bien avoir leur église et leur ciel à eux, ce n'est pas moi qui les dérangerai! Qu'est-ce que tu crois, toi, Bedaa? Tu es une esclave et voilà tout, et ce qui est pire c'est que tu es satisfaite de l'être. des fois; quand ça te prend, tu montres les dents, oui, mais tu trouves que tout est pour le mieux. Je dis que tu as autant les droit que Nordkvist d'être assise en avant, à l'église ou ailleurs, et s'il mange du pain de froment tous les jours de la semaine, toi et tes enfants vous devez en avoir autant. "
(Katrina, S. Salminen, J'ai lu, 1971, p98)


(Source image : wikipedia.org. Motherhood de Elin Kleopatra Danielson-Gambogi)

mercredi 11 février 2015

" Il y a des gens qui ont traversé ma vie comme des comètes, et je vis encore dans leur lumière. "

Un minuscule inventaire
Jean-Philippe Blondel

Petit bac 2015 

Pocket, 2007.

Une paire de boucles d'oreilles, un hamac, un cendrier... le bric-à-brac habituel des vide-greniers. Pour ceux qui achètent, c'est l'occasion d'une trouvaille ou d'un cadeau. Pour ceux qui vendent, comme Antoine, c'est parfois un déchirement inattendu. A 42 ans, alors que sa femme vient de le quitter, il profite d'une brocante pour faire un grand ménage dans sa maison et dans sa vie. Mais voir disparaître un à un ces objets apparemment anodins, c'est aussi dérouler le fil de son existence, avec ses découvertes, ses joies et ses malheurs. Pour Antoine, le moment est alors venu de faire enfin la paix avec ses souvenirs et de se donner les moyens d'un nouveau départ...

Jean-Philippe Blondel est un auteur que j'aime de plus en plus. Je ne serai pas allée vers lui spontanément sans un petit jeu gagné il y a plusieurs années. Cinq de ses romans sont arrivés chez moi ce jour là. Un minuscule inventaire est le troisième que je lis et je suis ravie de savoir que deux romans m'attendent encore. 
Je suis, comme vous le savez sûrement, une amoureuse de la littérature classique et je me tourne moins facilement vers les contemporains. J'y trouve en général moins de force, moins de profondeur. Mais certains titres, certains auteurs font exception. C'est le cas de Jean-Philippe Blondel. Je ne m'en suis pas forcément rendue compte dès ma première lecture. Mais désormais, je clame haut et fort que cet auteur est fantastique. Il possède un "je-ne-sais-quoi" qui le rend attachant, vrai, sincère. Ces romans sont poétiques sans être lourds et prétentieux. Son écriture ne tombe pas dans la simplicité et le manque de finesse de certains romans d'aujourd'hui. Son style est précis, net, très travaillé. Pour chacun de ses romans, j'entends des voix qui me content leur histoire. Et ça sonne juste. Je ne saurai pas vraiment expliquer ce don que possède Jean-Philippe Blondel. Il nous fait nous sentir proches de lui, de ses personnages. C'est très difficile à expliquer. L'amoureuse de "classiques" que je suis est tout à fait rassasiée par son écriture très belle, subtile et intelligente, tout en y trouvant de vrais questionnements actuels, des sujets d'aujourd'hui, des histoires qui pourraient être les miennes. Un minuscule inventaire m'a serré le cœur. On se reconnaît dans tous ses personnages à la vie à la fois banale et exceptionnelle. On attend chaque nouvel objet du vide-grenier d'Antoine et on laisse venir la vague de souvenir. Avec un ton nostalgique, une ambiance douce-amère, le roman nous enveloppe dès les premières lignes pour ne plus nous lâcher. 

"Nous marchons côte à côte depuis quelques mois déjà. Nous sommes dans la même classe, une première littéraire que le lycée méprise mais dans laquelle je me sens bien - sauf peut-être justement en littérature. Les cours de français sont peuplés de romans qui parlent de la condition atroce des hommes au XIXème siècle ou de promeneurs solitaires je ne parviens pas à me reconnaître. Parfois, au détour d'un poème ou d'une phrase, je ressens un léger trouble - je me souviens du "ciel par-dessus le toit, si bleu, si calme, un arbre par-dessus le toit berce sa palme " - mais la plupart des poésies que nous étudions débordent de "ô" et d'exclamatives. 
Je déteste les "ô" et les exclamatives."
(Un minuscule inventaire, J-P Blondel, Pocket, 2007, p42)

(Source image : linternaute.com)