samedi 28 novembre 2015

La preuve que les livres ont un pouvoir incroyable

La course au mouton sauvage
Haruki Murakami

Challenge Petit bac 2015

 Points, 2013.

Ami d'un jeune homme surnommé le Rat, un publicitaire assez banal, divorcé, vivant avec une femme dotée de très belles oreilles, voit son univers basculer parce qu'il a publié la photo d'un troupeau d'ovins dans un paysage de montagnes. Parmi ces moutons, l'un d'eux aurait pris possession d'un homme pour en faire le Maître d'un immense empire politique et financier d'extrême droite. Or, le Maître se meurt. Menacé des pires représailles, le publicitaire doit retrouver le mouton avant un mois. 
(Quatrième de couverture de l'édition Seuil)

Murakami me met dans une colère noire. Si vous saviez comme il m'énerve! Je n'ai jamais été dans une telle situation. C'est la deuxième fois que je le lis et je ne sais toujours pas quoi penser de son oeuvre. J'aime ou je n'aime pas? Impossible de le dire
Je pensais que la lecture d'un second roman de l'auteur (ma première rencontre fut Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil) m'éclairerait un peu sur cet étrange écrivain. Et bien, non! Je suis perdue. Je suis incapable d'écrire un avis, tout simplement parce que je n'ai rien compris à ce roman. La course au mouton sauvage est une énigme. Je dois être sacrément limitée intellectuellement pour ne pas comprendre l'un des auteurs contemporains les plus lus. Je suis en colère car je suis une lectrice qui aime la retenue, les non-dits. Murakami sous-entend les choses, je devrais accrocher. Pourtant, j'ai l'impression de ne pas avoir toutes les cartes en main, d'être trop "nouille" pour comprendre la finesse du roman. 
La course au mouton sauvage est un texte facile à lire et assez agréable. Le style fluide, l'humour et la poésie de Murakami en font un roman travaillé et beau. Mais derrière l'histoire loufoque et l'écriture simple se cache une rare complexité. Je suis incapable de vous expliquer les 30 dernières pages du texte. Je n'ai rien compris. Je dois pourtant reconnaître que j'ai aimé partir à l'aventure avec le héros sur les pas de ce mouton étoilé, abandonner une vie médiocre pour quelque chose de plus grand. Mais j'étais en attente de réponses, de lumière ... et je n'ai trouvé que des questions supplémentaires et l'ignorance.
J'aimerai pouvoir mettre des mots sur ma frustration. Murakami me remet en question, met en doute mon statut de lectrice qui aime la finesse et l'originalité. J'aimerai pouvoir dire que Murakami n'est pas un auteur pour moi et ne plus en parler, mais malheureusement, je dois avouer être questionnée, intéressée par ses romans. J'ai ouvert La course au mouton sauvage avec joie toute la semaine. Mais je ne comprends pas ce que veut Murakami, ce qu'il veut faire passer comme message. Je sais qu'il s'agit de "réalisme magique". J'aime Gabriel Garcia Marquez qui l'utilisait pour ses romans et je n'ai jamais ressenti cette sensation d'incompréhension en lisant ses textes. En fermant La course au mouton sauvage, j'ai ressenti la même colère qu'avec Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. Je suis retournée en arrière, j'ai relu au cas où un détail pouvant m'éclairer m'aurait échappé. Mais non, rien. Si Murakami est lu par tant de personnes, c'est que les gens y trouvent une vérité, un sens! Pourquoi moi je passe systématiquement à côté? Et pourquoi d'un autre côté, suis-je incapable de le haïr, de jeter loin de moi ses romans et que je continue même à en noter les titres dans mon répertoire de livre à lire? Je suis preneuse pour tous les éclaircissements que vous pouvez me fournir. Je suis remontée comme un oiseau à ressort. 
Elle dormait, les bras croisés, en face de moi. Le soleil de ce matin d’automne jetait à travers la fenêtre un léger voile sur ses genoux. Un papillon de nuit venu dont ne sait où voltigeait aux alentours comme un bout de papier tremblant dans le vent. Le papillon se posa bientôt sur son sein, s’y reposa quelques instants avant de repartir comme il était venu. Le papillon disparu, j’eus l’impression qu’elle avait imperceptiblement vieilli."(Haruki Murakami, La course au mouton sauvage, Points, 2013.)

jeudi 12 novembre 2015

Pause russe

 Nouvelles de Pétersbourg
Nicolas Gogol

Folio classique, 2007.

Ce recueil regroupe 5 nouvelles : La perspective Nevski, Le portrait, Le journal d'un fou, Le nez et Le manteau. Toutes ont en commun la ville de Saint Pétersbourg.

J'avais déjà lu deux des Nouvelles de Pétersbourg en début d'année dernière. Il s'agissait du Nez et du Manteau. J'avais apprécié ces textes décalés, cachant beaucoup de profondeur derrière une apparente légèreté. J'étais décidée à me procurer l'ensemble des Nouvelles
Ma deuxième rencontre avec Gogol fut délicieuse. J'ai retrouvé son humour avec joie, mais j'ai également découvert une plume sensible et très poétique. Gogol a une façon incroyable de passer d'un style drôle à un style très sombre. J'ai ressenti toute son âme d'artiste torturé, cet écrivain qui ira jusqu'à se laisser mourir, insatisfait de ne pas réussir à écrire Les âmes mortes, son oeuvre restée inachevée. 
Avec La perspective Neski, on plonge dans les rues de Saint-Pétersbourg. La plume de Gogol rend le texte vivant et la vie pétersbourgeoise remuante. On pourrait rire des aventures de Piskariov, mais Gogol met en lumière le côté sombre de la grande Pétersbourg, ses travers et ses êtres oubliés. 
Le portrait est une histoire fantastique, un récit de tableau hanté par le diable. Interrogeant sur le talent d'un artiste et le pouvoir de l'Art, cette nouvelle est très plaisante à lire. 
J'ai adoré Le journal d'un fou. Complètement loufoque, cette nouvelle n'en est pas moins très profonde et tragique. 
Gogol a une écriture très maîtrisée. Passant du rire à la terreur, mêlant le drame à l'humour, il joue avec les émotions de son lecteur avec génie. Certains auteurs arrivent en quelques pages à nous captiver. C'est le cas de Gogol.
Ce fut encore un plaisir d'ouvrir de la littérature russe. Après Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine, ... je découvre Gogol et son univers à part. Il arrive à me toucher et à m'emmener dans son monde en quelques mots seulement.  J'aime énormément son style et même si Les âmes mortes m'effraie un peu, je compte bien le lire un jour. 
" Tout ce que vous rencontrez sur la perspective Nevski, tout regorge de bonnes manières : les hommes en long pardessus, les mains fourrées dans les poches, les dames en redingotes de satin rose, blanc et bleu d'azur et ravissants chapeaux. Vous rencontrerez ici des favoris uniques, glissés sous la cravate avec un art extraordinaire, surprenant, des favoris de velours, de soie, noirs comme la zibeline ou le charbon, mais qui, hélas, sont le privilège du seul département des Affaires étrangères. A ceux qui servent dans d'autres ministères, la Providence a refusé les favoris noirs, ils doivent, à leur immense déplaisir, les porter roux. "
(La perspective Nevski in Nouvelles de Pétersbourg, Folio classique, 207, p47) 

(Source image : Jardin de Mikhailovsky. artmajeur.com)

samedi 7 novembre 2015

" Plus gros est le mensonge, plus tout le monde le gobe. "

Les apparences
Gillian Flynn 

Sonatine, 2012.

Amy, une jolie jeune femme au foyer, et son mari Nick, propriétaire d’un bar, forment, selon toutes apparences, un couple idéal. Ils ont quitté New York deux ans plus tôt pour emménager dans la petite ville des bords du Mississipi où Nick a grandi. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, en rentrant du travail, Nick découvre dans leur maison un chaos indescriptible : meubles renversés, cadres aux murs brisés, et aucune trace de sa femme. Quelque chose de grave est arrivée. Après qu’il a appelé les forces de l’ordre pour signaler la disparition d’Amy, la situation prend une tournure inattendue. Chaque petit secret, lâcheté, trahison quotidienne de la vie d’un couple commence en effet à prendre, sous les yeux impitoyables de la police, une importance inattendue et Nick ne tarde pas à devenir un suspect idéal. Alors qu’il essaie désespérément, de son côté, de retrouver Amy, il découvre qu’elle aussi cachait beaucoup de choses à son conjoint, certaines sans gravité et d’autres plus inquiétantes. Si leur mariage n’était pas aussi parfait qu’il le paraissait, Nick est néanmoins encore loin de se douter à quel point leur couple soi-disant idéal n’était qu’une illusion.


Vous savez sûrement que je ne lis que très rarement des polars. Mais parfois, un d'entre eux m'attire irrésistiblement. J'avais noté Les apparences depuis plusieurs mois et j'ai pu enfin le découvrir.
Pour qu'un thriller me plaise, il faut qu'il soit "littéraire". J'entends par là une écriture soignée, une certaine maîtrise de la langue et aussi une analyse profonde des personnages. J'ai lu plusieurs avis sur Les apparences. La plupart faisait l'éloge de l'intrigue palpitante et des nombreuses révélations composant ce "page-turner" captivant. Étrangement, je dois avouer ne pas avoir été soufflée par cet aspect du roman. On comprend assez rapidement le fin mot de l'histoire et je n'ai pas trouvé l'intrigue policière incroyablement bluffante (certains romans de Wilkie Collins ou Agatha Christie m'ont bien plus époustouflé). J'ai été totalement passionnée par ce roman de 600 pages pour autre chose que son intrigue. Gillian Flynn est une véritable écrivain. Elle dissèque, elle analyse, elle éventre chacun de ses personnages. Je ne sais pas si les vrais lecteurs de thriller ont apprécié cette oeuvre. C'est un roman long et lent. Chaque phrase, chaque situation est étudié au millimètre. Gillian Flynn aurait pu écrire l'intrigue en 200 pages, mais elle a choisi de broder autour. Et ce fut pour moi un bonheur.   
Les apparences nous plonge dans une Amérique sombre et détruite par la crise financière. Je me suis réellement vu dans cette ville triste et abandonnée sur les bords du Mississippi. Nous y rencontrons Amy et Nick. Durant tout le roman, chacun leur tour, ils prennent la parole. Ils se contredisent et parfois se répondent. La vision de la vie de couple dans Les apparences est totalement pessimiste, noire et surtout exagérée, poussée à l'extrême. Pourtant, il y a énormément de vrai dans ce roman. Comment ne pas reconnaître une certaine vérité? Comme lors de la description de la première rencontre? Ou durant les premiers mois quand on se sent tellement différents des autres couples autour de soi? Un couple plus fort, plus soudé et surtout pas ringard. Mais au final, la routine, les défauts de chacun, les ennuis professionnels et familiaux nous rattrapent. Malgré le côté extrême de Nick et d'Amy, j'ai trouvé les personnages assez justes. Les apparences est aussi un roman sociologique.
Un roman qui nous happe dès les premières pages. Non pour l'intrigue policière, au final assez simple, mais principalement pour son étude des personnages, son analyse de la vie de couple et ses travers. Un roman-immersion où l'on plonge dans cet univers étouffant et sombre pour en ressortir troublé et mal à l'aise.

" Elle riait avec moi et elle me faisait rire, elle ne me contredisait pas  systématiquement et n’essayait pas toujours d’anticiper mes réactions. Elle ne me parlait jamais avec hargne. Elle était facile à vivre. Tout était tellement facile, bon Dieu ! Et je me suis dit : l’amour vous donne envie d’être un homme meilleur – d’accord, d’accord. Mais peut-être que l’amour, l’amour vrai, vous donne aussi la permission d’être tout bonnement celui que vous êtes. " 
(Les apparences, Gillian Flynn, Sonatine, 2012) 
(Source image : Gone girl. theblacknarcissus)

lundi 2 novembre 2015

Au beau milieu d'un rêve

Rêves cruels
Rhoda Broughton

 L'arbre vengeur, 2014.


Ne traitez plus de folle cette amie qui vous supplie de croire que son dernier rêve, qui vous prédisait de sombres jours, était prémonitoire : même s'il y a de fortes chances qu'elle débloque, on ne sait jamais... Rhoda Broughton, pléthorique aventurière des Lettres qui triompha en Angleterre au tournant du XXe siècle, ne démordit jamais de cette idée qui lui inspira ses nouvelles les plus enlevées, les plus inquiétantes mais aussi les plus drôles, car la dame indigne savait se moquer comme personne des petits délires dont les hommes encombrent leur psyché. En trois histoires perfides jamais lues en français, elle raconte ici quelques rêves cruels et menaçants, les meilleurs comme on le sait, ceux que l'on se plaît à colporter en souriant et avec ce léger frisson qui nous rappelle que le monde de la nuit est celui de toutes les peurs et de toutes les idées les plus invraisemblables... Parfait avant d'éteindre la lumière.


C'est grâce à Lou que j'ai découvert ce texte de Rhoda Broughton. Gardé au chaud pour la période d'Halloween, je l'ai enfin lu.
Trois contes composent ce recueil. Nos héroïnes (puisqu'il ne s'agit que de femmes) se retrouvent mêlées à de sordides histoires. Rêves prémonitoires, nuits sombres, crimes sanglants, tous les ingrédients du roman gothique sont présents. J'ai trouvé ces nouvelles assez réjouissantes. J'ai préféré la première, plus longue et subtile que les deux autres. Rhoda Broughton sait créer l'ambiance angoissante et lourde, nécessaire à ce genre d'histoires. Ces contes ne sont pas franchement terrifiants, mais l'atmosphère y est savoureuse. 
Rhoda Broughton est très moderne. Ces héroïnes prennent des décisions, désobéissent à leur famille, bravent les interdits. Elle se moque également de façon très fine des superstitions de ses contemporains. 
Ces Rêves cruels sont une lecture plaisante et agréable. Rien de révolutionnaire ni bouleversant, mais un bon moment littéraire en cette période de l'année.  
" Ce disant, je passai ma main sur le front, car j'avais les tempes battantes, et je me rendis à la fenêtre. Un gel noir, mordant cruellement, de longs parterres nus encerclés de fer, où il semblait impossible que les gracieux crocus pussent passer leur tête jaune d'or ... un rouge-gorge triste, un pinson, et trois moineaux, tous affamés, évidemment silencieux et cherchant sur les graviers de l'allée ce qui restait des quelques miettes jetées au petit déjeuner. Il n'y avait assurément rien, dans le monde extérieur, pour me remonter le moral. "(Mrs Smith de Longmains in Rêves cruels de Rhoda Broughton, L'arbre vengeur, 2014, p15)
(Source image : Northanger abbey, fr.academic.ru)

dimanche 25 octobre 2015

Des portes qui grincent et autres tracas de la vie de château

 Le roi fantôme
Pearl Buck
Challenge Petit bac 2015

Le livre de poche, 1965.

Conserver Staborough Cassie est devenu un luxe que Sir Richard. et Lady Mary ne peuvent plus se permettre. Ils se voient dans l'obligation de. vendre. Un acheteur s'est présenté, un Américain qui se propose de transformer le château en musée. La solution est digne du passé de cette demeure qui accueillit pendant cinq siècles les rois d'Angleterre avant d'être cinq autres siècles durant la résidence des Sedgeley.

Ce que n'avaient compris ai Sir Richard ni Lady Mary, c'est que John Blayne veut transporter leur château pierre par pierre aux Etats-Unis. Rompre les pourparlers en criant au sacrilège -est leur première réaction, mais comment trouver l'argent si nécessaire ? A moins de dénicher un trésor par quelque miracle - un miracle que Lady Mary va implora des hôtes invisibles de ta maison. Est-elle folle ou les fantômes existent-ils ? De curieux incidents se produisent à la suite desquels john Blayne a bonne envie de laisser tomber l'affaire.
Seulement - il y a Kate, la mystérieuse jeune fille au statut mal défini, si aimée des sedgeley, si attachée à les défendre. A cause du mystère Kate, John restera pour, affronter les fantômes et les secrets de la vieille demeure.


Octobre oblige, j'ai ouvert une histoire de revenants, de couloirs sombres et glacés et de secrets de famille.
Le roi fantôme est mon douzième roman de Pearl Buck et le premier qui ne traite pas de l'Asie. Dans l'ensemble, la sensation a été assez étrange et je n'ai pas tout à fait reconnu la douce plume de ma chère Pearl Buck. Ce roman est un peu à part dans son oeuvre. Je ne conseillerai pas aux lecteurs de découvrir Pearl Buck avec ce roman. J'ai aimé ma lecture, mais c'est avant tout un "roman-détente". Je n'ai pas retrouvé la philosophie de vie de Pearl Buck, sa poésie et sa finesse d'analyse. En préface, l'auteure explique que ce roman a été écrit pour en faire un scénario de film. Ceci explique peut-être cela.
Le roi fantôme est, malgré tout, plaisant à lire. J'ai énormément aimé les premières pages. J'ai retrouvé cette ambiance anglaise que j'aime tant. On se croirait presque dans un épisode de Downton abbey. Le lord et la lady du château de Staborough n'ont plus les moyen d'entretenir leur domaine et leurs terres. Nous plongeons dans un monde ancien fait d'étiquettes et de bienséances. Nous voyons en parallèle la vie des maîtres et celles des domestiques. Nous retrouvons le thème cher à Pearl Buck du conflit entre passé et modernité. Dans chacun de ses romans, l'importance de concilier les valeurs de l'ancien temps avec les idées nouvelles est essentielle. Malheureusement, au fil des pages, le charme d'épuise un peu. L'ambiance un peu gothique est toujours agréable, mais l'histoire regorge de clichés et de rebondissements très peu crédibles. Les personnages s’essoufflent et l'intrigue avec eux
Le roi fantôme ne montre pas la profondeur et la sensibilité de la plume de Pearl Buck. Il faut lire ce texte par curiosité et amusement. J'ai aimé le découvrir, mais nous sommes loin des sublimes La mère ou Pavillon de femmes. 
" Sir Richard arrêta son cheval et contempla ses champs. Après le déjeuner, une brume légère avait presque obscurci l'atmosphère, mais les jours allongeaient et le soleil avait eu raison de cette brume. Le spectacle était beau : les blés commençaient à verdoyer dans les champs et ses bonnes vaches de Guernesey paissaient dans les prairies aux formes ondulantes. Au loin, un groupe de toits indiquait l'emplacement du village et ça et là un bouquet d'arbres abritait un cottage et une famille de fermier. "
(Le roi fantôme, Pearl Buck, Le livre de poche, 1965, p 101)
(Source image : fougeret.com. Gustave Doré)

samedi 24 octobre 2015

Swap annuel entre copines!

Comme chaque année depuis 4 ans, mon amie Unlivre Unthé et moi nous sommes confortablement installées chacune chez soi pour ouvrir notre colis. Moment égoïste et réconfortant.

L'année dernière, nous avions choisi le thème Pluri'elles, un hommage aux écrivains et aux héroïnes féminines. Cette année, notre choix s'est porté sur les Intrigues policières

A 15h ce samedi (jour et heure choisis avec mon amie), je me suis préparée un thé et me suis installée sur mon lit ... seule au calme.


J'ai d'abord trouvé une jolie carte fabriquée main, puis plein de petits paquets décorés chacun d'empreintes de pas. Tout de suite plongée dans le thème des intrigues policières, j'ai pris le temps d'avaler une gorgée de thé pour enfin tout déballer.


La carte m'indiquait que je devais d'abord ouvrir les paquets numérotés de 1 à 5, il s'agissait des cadeaux littéraires. Cinq romans que je rêvais de lire depuis bien longtemps. Des choix parfaits ... 

  • Un cadavre dans la bibliothèque d'Agatha Christie. Lire un de ses romans est toujours un régal et ce titre enchanteur est très prometteur.
  • Le secret de Lady Audley de Mary Elizabeth Braddon. Noté depuis une décennie, je suis ravie de découvrir bientôt cette dame de la littérature anglaise. 
  • Les apparences de Gillian Flynn. Je lis peu de policier contemporain, mais j'avais repéré celui-là depuis longtemps. J'ai hâte de me plonger dans ce pavé et d'y laisser mes nuits. 
  • Un intérêt particulier pour les morts d'Ann Granger. L'ambiance, la couverture, l'héroïne, les nombreux avis positifs, ... une série que je rêve de découvrir. 
  • Rêves de garçons de Laura Kasischke. Auteure découverte récemment avec Esprit d'hiver, je suis pressée de la retrouver et qu'elle joue de nouveau avec mes émotions. 
J'ai ensuite eu à ouvrir les autres paquets. Plusieurs surprises, gourmandises et petits plaisirs ... 
  • Deux paires de chaussettes au design mystérieux et hivernal. Mes pieds ont hâte de s'y lover.
  • Des amandes enrobées de chocolat. Je confesse en avoir goûté une immédiatement après avoir déballé le paquet ... Un délice.
  • Un jeu de déduction Oudordodo. Je suis une grande fan des jeux Djeco et je suis aux anges de posséder celui-là. Je suis pressée de le tester avec mon Romanzino. Une superbe idée!
  • Un carnet de notes magnifique. Je suis sous le charme de son design simple et élégant. 
  • Deux sublimes tampons pour ma correspondance. 



Je ne remercierai jamais assez ma tendre amie pour ce sublime moment et tous ces beaux présents. J'ai été bien trop gâtée. 
Ce swap annuel est toujours un régal qui met du baume au cœur, chasse les tracas du quotidien, nous enveloppe comme un bain chaud durant quelques minutes de pur bonheur. Et de savoir qu'à 800 km de moi ma chère amie ouvre, elle aussi, son colis préparé avec soin rend ma joie encore plus grande. 

Merci mille fois pour ce colis délicat et original! 


Pour voir le colis reçu par Unlivre Unthé c'est ici!

mercredi 14 octobre 2015

Dans la fumée des usines

La colline aux cyprès
Louis Bromfield
Challenge Myself - Automne

Livre de poche, 1966 (édition récente, La table ronde, 2003)

Un parc de fleurs, d'arbres et de statues baignant dans une atmosphère de fumées, de suie, dans le bruit infernal des hauts-fourneaux. Planté au milieu des glycines, des pivoines et de la lavande, le château de Shane, une grande maison carrée, mi-géorgienne, mi-gothique, avec sa façade de pierres blanches et ses pignons. Voilà, quelque part entre Cleveland, Chicago et Detroit, la Colline aux Cyprès, au début du XIXe siècle. Il n'y a pas de cyprès, seulement des cèdres. Mais John Shane les avait appelés cyprès et il en fut ainsi car John Shane était le chef de famille. Il était mort vers 1890 ; il resta alors sa femme Julia, ses filles Irène et Lily, leur tante Hattie Tolliver, une famille disséminée entre Paris, Londres et l'Amérique. L'histoire de la Colline aux Cyprès, celle du château de Shane, se confond avec les secrets, les rêves, les drames de Lily et d'Irène ... 

Il y a quelques temps, j'avais été transportée par le sublime Précoce automne de Louis Bromfield. Un roman qui m'avait envoûté par sa justesse et sa sensibilité. La colline aux cyprès marque ma seconde rencontre avec cet auteur américain un peu oublié. Je dois reconnaître, malgré moi, que je n'ai pas eu le coup de cœur de Précoce automne. La colline aux cyprès se veut plus ambitieux et perd cette simplicité et cette vérité qui m'avait tant touchée lors de ma première rencontre avec l'auteur. Pourtant, bien que je reconnaisse des faiblesses et une certaine irrégularité à La colline aux cyprès, j'ai aimé ma lecture. J'ai passé de doux moments plongée dans son univers. 
La colline aux cyprès, c'est d'abord une ambiance. Celle d'un vieux château dominant une ville. Cette dernière bâtie par les premiers côlons est devenue une ville industrielle, sale et bruyante. Seule preuve du passé, le château des Shane. Je n'ai pu m'empêcher de penser aux descriptions d'Elizabeth Gaskell dans Nord et Sud. L’aciérie est vue par les Shane comme Margaret Hale voit la fabrique de coton de Milton. Mais là où l'opinion de Margaret change et évolue, celle des Shane reste noire et pessimiste. 
Même la Vénus de Cnide et l'Apollon du Belvédère, fendus et souillés dans les niches de la haie morte, étaient complétement enfouis sous les munitions. Parce que quelque part dans le monde des hommes étaient tués, les aciéries faisaient d'énormes affaires. La Villese développa comme jamais. Les prix étaient exorbitants. Tout endroit empestait la prospérité et le progrès. (p475)
J'ai été emportée par cet univers mêlant modernisme et tradition. Louis Bromfield décrit à merveille les lieux, les parcs, les paysages, les salons. J'ai très bien vu chaque espace comme si j'y étais. 
C'est vrai que les personnages ne sont pas attachants. Lily m'est devenue sympathique qu'à la fin du livre lorsqu'elle commence à moins se regarder le nombril. J'ai été touchée par Irène, l'incomprise. Elle m'a émue car ses choix de vie ne sont pas respectés. Mais on ne peut pas dire qu'elle soit sympathique. Mrs Shane, quant à elle, est sévère et froide. Autour d'eux, beaucoup de personnages gravitent. Nous les rencontrons, ils disparaissent, puis on les recroise pour les voir s'enfuir à nouveau. Durant toute la lecture, on ne sait pas où nous mène Louis Bromfield. Il faut accepter de se laisser aller. Non pas que la lecture soit difficile ou complexe. Le style est fluide, l'histoire dans sa forme est simple et classique. Je dirai que c'est dans le fond que Bromfield nous perd. La colline aux cyprès est un lieu plein de secret, l'homme qui l'a bâti aussi, on s'attend à des secrets de famille, des révélations, ... Finalement, il n'y a rien de cela. Louis Bromfield ne dévoile rien. Attendez-vous à être frustré en fermant ce roman. Nous n'avons aucune réponse. Ni sur ce qui s'est passé, ni sur l'attitude des personnages, leurs décisions, leurs sentiments, leurs secrets. La colline aux cyprès est le roman des non-dits. Les personnages ne sont pas attachants parce que l'auteur ne les excuse pas, il ne nous explique pas leurs réactions ou leurs émotions. Il écrit ce qui se passe et se dit. Voilà tout. Il se passe mille choses, on passe de Paris aux Etats-Unis en quelques chapitres, on parle d'amour, de guerre, de socialisme, de religion ... Pourtant, Louis Bromfield ne dit rien, il sous-entend
" - Je croyais, dit-elle, que j'avais fini de pleurer. je devais avoir beaucoup de larmes." 
Lily qui ne pleurait jamais. (p430) 
Et puis, l'écriture de Louis Bromfield est belle. Il y a ces petites phrases si justes, si sensibles qui arrivent droit au cœur. 
Au final, La colline aux cyprès est une lecture assez étrange, mais que j'ai beaucoup aimé. J'ai apprécié ses faiblesses et ses étrangetés. C'est un roman prenant et envoûtant, facile à lire mais en réalité très complexe. C'est un texte assez particulier. 
J'ai hésité souvent durant ma lecture. Je n'arrivais pas à savoir si j'aimais ou non. Mais plusieurs signes sont venus m'aider. J'ouvrais La colline aux cyprès toujours avec plaisir et intérêt et depuis que je l'ai fini, j'y pense beaucoup et mon attachement pour ce texte devient plus fort de jour en jour. 

Louis Bromfield a écrit un roman, Emprise, où l'on retrouve un des personnages secondaires de La colline aux cyprès, Ellen. J'ai été très tentée d'enchaîner et d'attaquer immédiatement Emprise. Mais encore perturbée par ma lecture de La colline aux cyprès, j'ai préféré laisser un peu de temps. 
" Chacun de nous est différent des autres. Il n'est pas deux êtres qui se ressemblent. Et personne ne connaît vraiment personne d'autre. Un domaine reste toujours caché et secret, au plus profond de notre âme. Aucun mari ne connaît sa femme, Hattie, et aucune femme ne connaît vraiment son mari. Quelque chose reste toujours à l'écart, intact et mystérieux, impossible à découvrir, car nous-mêmes ne savons pas exactement ce que c'est. Parfois c'est scandaleux. Parfois c'est trop beau, trop précieux pour être jamais révélé. Cela dépassé la révélation, même si nous décidons de révéler ... " 
(La colline aux cyprès, Louis Bromfield, Livre de poche, 1966, p211)

La femme en blanc, Alfred Roll.

vendredi 9 octobre 2015

Tea time tag

Tea time tag



Je reprends ce joli tag, mêlant thé et littérature, trouvé chez ma chère Eliza.
Comment ne pas être tentée lorsque j'entends parler de deux de mes plus grandes passions?



English breakfast tea – Un livre que tout le monde t’as recommandé et que tu as donc fini par lire … Le petit prince de Saint-Exupéry. Je l'ai découvert à l'âge adulte. C'est un roman nécessaire qui remet les choses essentielles de la vie à leur juste place.

Earl Grey – Un livre sombre qui t’as laissé une forte impression même après l’avoir terminé … Rebecca de Daphné du Maurier. Un roman addictif, écrit d'une main de maître, parfait d'un bout à l'autre.

Rooibos – Un livre qui t’as fait découvrir un autre pays que le tien … La mère de Pearl Buck. Ce roman fut mon premier de cette grande dame. Sa simplicité m'a éblouie. La Chine, ses rizières, ses paysages, ses coutumes si éloignées des nôtres. 

Chaï – Un livre de ta PAL, que tu es sûre d’aimer avant même de l’avoir lu … Vingt ans après d'Alexandre Dumas, parce que cet écrivain est un génie.

Darjeeling – Une pépite que tu aimes tellement que tu la recommandes à tout le monde … Il y en a beaucoup et principalement des classiques. Mais j'ai tendance à conseiller un court roman contemporain sublime qui peut plaire même aux gens qui n'aiment pas lire : La petite cloche au son grêle de Paul Vacca. Un bijou!

Oolong – Le genre livresque que tu considères comme ton péché mignon … Ce n'est pas un genre, mais je dirai les romans dits "classiques" (et j'entends mon prof de littérarité à la fac' me dire "Ah oui! Mais qu'est ce qu'un classique???"). Je reviens souvent vers ses œuvres majeures. Classiques mondialement connus ou oubliés, de France ou d'ailleurs, anciens ou plus récents, ... Mes lectures sont principalement classiques. J'aime leur beau langage, leur maîtrise, leur vérité qui traverse les âges. 

Ginseng – Un livre qui t’as fait sortir d’une panne livresque … Je n'ai jamais réellement connu de panne de lecture. Quand j'ouvre un livre, je le lis jusqu'au bout. Je n'ai jamais eu de journée dans ma vie sans un livre en cours. Mais parfois, j'enchaîne les lectures médiocres. Il y a quelques temps, c'est le très beau Ecoute la pluie de Michèle Lesbre qui m'a réconforté après 3 romans décevants.

Camomille – Un livre qui t’as endormi et que tu n’as pas pu finir … Je finis tous les romans que je commence (ça m'agace d'ailleurs d'être comme ça). Il y a peu de temps Salammbô de Flaubert m'a endormie comme rarement. 

Thé au jasmin – Un livre qui t’as chamboulé mais que tu n’as pas pu reposer avant de l’avoir fini ... Je dirai Precious de Sapphire. Un des romans les plus durs que j'ai lu, mais une fois commencé, je n'arrivais pas à le lâcher. 

Thé vert Matcha – Le livre que tu considères comme le joyau de ta bibliothèque …  Tout comme Eliza, il s'agit de la seule édition de La pléiade que je possède, La maison d’Âpre Vent de Charles Dickens. Non lu encore. 




jeudi 1 octobre 2015

" Elle respectait les lys dans les champs ..."

Toute passion abolie
Vita sackville-West

Le livre de poche, Editions Autrement, 2011.

Le jour même de la mort de son mari Henry Holland, comte de Slane, lady Slane décide de vivre enfin sa vie. Elle a quatre-vingt-huit ans. Lady Slane surprend alors son entourage en se retirant à Hampstead. Dans sa nouvelle demeure, toute passion abolie par l'âge et le choix du détachement, lady Slane se sent libre enfin de se souvenir et de rêver.

Même si l'on ne recherche que la simplicité, comment échapper à la complexité de la vie? " (p68)
J'ai déjà lu Vita Sackville-West à deux reprises. J'ai aimé chacune de mes lectures, pourtant il aura fallu attendre Toute passion abolie pour que je ressente un réel coup de cœur. Cette troisième rencontre m'a totalement bouleversée.  
J'ai été prise par surprise, je ne m'y attendais pas. L'histoire de Lady Slane m'a conquise et envoûtée. Dès les premiers mots, je me suis sentie enveloppée ... comme dans un bain de mousse. Toute passion abolie est d'une délicatesse rare. Chaque phrase, chaque mot est juste. Sans fioritures, avec naturel, Vita Sackville-West offre un texte sublime. 
J'ai aimé la simplicité de ce roman. Toute passion abolie est un hymne aux instants précieux. Paysages, pensées et souvenirs se mêlent pour nous offrir d'inoubliables pages de Littérature. 
Les réflexions de cette vieille héroïne attachante ont résonné en moi. J'ai compris ses mots et ses pensées. Entre ironie et gravité, Lady Slane revient sur sa vie et ses erreurs. 
" Écoutant Genoux, qui imperturbablement racontait son passé, elle se demanda quelles blessures étaient les plus profondes : celles, véritables et physiques, de la réalité ou les meurtrissures invisibles et mentales de l'imagination. " (p203). 
Ce qui fait la richesse de ce roman, c'est l'héroïne et son état d'esprit d'acceptation, de paix et de sérénité. Elle a des regrets, mais elle trouve enfin à quatre-vingt-huit ans, la tranquillité qu'elle a toujours recherché. 
" Pour ce qui est de la beauté, il suffisait de la regarder, si raffinée, si âgée, tellement charmante, authentique sculpture d'ivoire, fluide silhouette blottie dans son fauteuil, menue, souple, le reflet des flammes seul ajoutant un éclat de lumière sur ses joues et sa chevelure neigeuse. La jeunesse ne peut rivaliser avec la beauté qui émane d'une telle personne, songea t-il encore. Chez une jeune femme, le visage n'est rien d'autre qu'une page encore vierge. Il n'y a qu'à nos âges qu'il est possible de s'installer aussi paisiblement, dans un calme absolu, comme si toute hâte, tout mouvement étaient désormais abolis, et qu'il ne reste rien que l'attente et l'acceptation. " (p156). 
J'ai eu envie moi aussi de connaître ce sentiment de paix, de revenir avec calme et clarté sur ma vie. J'ai aimé les pages où elle prend son indépendance, visite sa nouvelle maison, crée des liens d'amitié avec de touchants et loufoques personnages. Même si Toute passion abolie est parfait de bout en bout, j'aurai aimé plus de pages, j'aurai aimé vivre un peu plus longtemps près de Lady Slane.  

Toute passion abolie est également très engagé. Texte féministe, il met en lumière le peu de liberté des femmes et leur soumission perpétuelle. Sous un masque de gentillesse et de galanterie, les hommes prennent le destin de leur épouse et de leurs filles en main. Certes Lady Slane n'a pas été malheureuse, elle reconnaît elle-même qu'elle a aimé son mari et vécu une existence riche. Mais ce n'est pas cette vie là qu'elle désirait. Elle a du se contenter de ce qu'on lui offrait, sans jamais avoir la possibilité de faire ses choix.
" Comme les femmes font du tapage autour du mariage! pensait-elle, mais qui les blâmerait, puisqu'il est la seule et unique histoire de leur vie? n'est-ce pas pour ce rôle qu'elles ont été façonnées, habillées, déguisées, éduquées - si tant est qu'on puisse appeler cet apprentissage une éducation - , protégées, gardées à l'abri, couvées, parquées, réprimées, et tout cela pour que, le moment venu, on puisse les livrer, ou qu'elles puissent livrer leurs filles, au service de l'Homme? " (p119)
Mon avis est extrêmement décevant. Je n'arrive pas à écrire ce qui m'a tant émue dans les mots de Vita Sackville-West. Ce fut un moment intense de lecture, une immersion totale. J'avais parfois envie de revenir en arrière, d'entendre de nouveau certaines phrases, certaines pensées si justes de Lady Slane. 
"Simplicité" est le mot le plus juste pour parler de Toute passion abolie. Simplicité des mots et de l'histoire. Mais de cette simplicité ressort une force incroyable. Tout passion abolie est un texte que je relirai. Pour l'instant, je n'arrive pas à le reposer dans ma bibliothèque car je continue à grignoter quelques passages. Cette oeuvre ne m'a pas encore tout révélé. 
C'est le livre d'une vie. Celui que l'on ressort, que l'on redécouvre à tout âge.
Un livre rare.
" Elle avait parfois éprouvé la sensation de vivre dans une humanité plongée dans un monde d'illusions, embarquée dans des rêves à la fois dérisoires et dangereux. Ce système lui semblait être basé sur des conceptions fausses. Le hasard seul avait fait que les hommes avaient pris l'or et non la pierre comme symbole de la réussite, qu'ils bâtissaient leur vie sur l'esprit de compétition et non sur la tendresse. Mais pourquoi n'était-il pas venu à l'esprit des habitants de la planète qu'elle tournerait beaucoup mieux tout simplement avec des pierres et de la tendresse? "
(Toute passion abolie, Vita Sackville-West, Livre de poche, 2011, p97) 

(Source image : Lady in white, Théo Van Rysselberghe)

dimanche 27 septembre 2015

"Je suis née pour être votre rivale et vous la mienne. Nous sommes sœurs, n'est-ce pas? "

Deux soeurs pour un roi
Philippa Gregory


" Je serai sombre, française, à la mode et difficile ; vous serez douce, ouverte, anglaise et belle. Quelle paire nous formerons ! Quel homme pourra nous résister ? " Tels sont les premiers mots prononcés par Anne Boleyn à l'endroit de sa soeur Marie quand elle la rejoint, en 1522, à la cour d'Angleterre. Introduite au palais de Westminster, à l'âge de 14 ans, Marie Boleyn séduit le roi Henri VIII auquel elle donnera deux enfants. D'abord éblouie par le souverain, elle comprend qu'elle sert d'appât au milieu des complots dynastiques. Quand l'intérêt du roi pour elle s'émousse, Anne est chargée de le séduire à son tour. Désir, haine, ambitions, trahisons. Se déroulant sur quinze ans, cette fresque historique, racontée à la première personne par Marie Boleyn, dépeint les rivalités au sein de la dynastie des Tudor. Une histoire qui se terminera dans le sang.

J'aime l'Histoire. J'ai toujours été passionnée par les récits historiques, les histoires de rois et de successions, de conquêtes, de bouleversements politiques et religieux. Je trouve impressionnant comment certains événements, à première vue sans importances, peuvent amener des changements considérables. Comment donc ne pas être fasciné par l'histoire d'Anne Boleyn d'Angleterre? Pour une histoire de désir non assouvi, l'Angleterre est devenue protestante. Certes, d'autres raisons rentrent en compte, mais pour cette femme, Anne Boleyn, Henri VIII rompra avec le pape et deviendra chef de l’église d'Angleterre. Je trouve cela incroyable. 
Les romans historiques sont un passionnant outil pour apprendre l'Histoire. Ils nous transportent hors du temps et, d'une façon agréable, arrivent à nous apprendre des tas de choses. Merci Dumas, Tolstoï et tant d'autres. 
Deux sœurs pour un roi est très romanesque. Il est avant tout fait pour se divertir et s'évader. Certains faits politiques ou personnages importants (Thomas More, Thomas Cromwell par exemple) sont un peu mis à la trappe au profit de scènes inventées, fantasmées. Philippa Gregory se penche sur la relation entre Marie et Anne Boleyn. Dans les faits, on ne sait que peu de choses sur Marie. On sait cependant qu'elle n'a pas eu l'importance que lui donne ici Philippa Gregory. Elle fut la maîtresse de Henri VIII, mais ce ne fut jamais officiel et jamais ses deux enfants n'ont été déclarés bâtards du roi. L'auteur se sert donc de l'Histoire et de Marie pour inventer le récit d'une jeune femme manipulée par les hommes et leurs ambitions. 
Je me suis prise au jeu du roman. Le contexte est juste ainsi que l'atmosphère et les grandes lignes historiques et j'ai accepté le romanesque de l'histoire de Marie. Le style du roman, sans être particulièrement fascinant, est agréable. C'est un texte bien écrit et très prenant. J'ai été surprise par l'ambiance de la vie de cour très bien rendue et vivante. Une chose est sûre, je n'aurai jamais pu survivre là-bas. Tout comme Marie, je préfère une vie campagnarde simple et douce. Comment supporter ces complots, ces messes basses, ces luttes d'intérêt? Quelle horreur! Ce roman m'a vraiment terrifié. Jusqu'où les Hommes peuvent aller pour assouvir leur soif de pouvoir? Les dernières pages sont glaçantes. Tout comme la reine Anne, j'ai senti le vent tourner et ma chute arriver. Anne est un personnage égoïste, supérieur, terrible. Pourtant, quand arrive la fin, on ne peut qu'avoir pitié d'elle. Être à la merci des hommes et de leurs désirs était la seule voie envisageable pour une femme noble. En quelques années de règne seulement, Anne passe de femme aimée par son roi à reine déchue et abandonnée. Quelle pression ces pauvres femmes devaient-elles subir! Comment ne pas angoisser lorsqu'on voit son ventre rester plat et stérile? Quant on sait que notre vie dépend de la naissance d'un héritier? C'est aussi le tourment d'un autre personnage envoûtant, Catherine d'Aragon, première épouse du roi, femme imposante et bonne, qui sera elle aussi sacrifiée. 
Ironie du sort, c'est la fille unique d'Anne qui deviendra une des plus grandes reines d'Angleterre, la reine Elizabeth Ier.
Un roman qui se lit vite et qui est prenant. Une vision très romanesque de l'Histoire, mais qui s'assume comme tel. Une partie de l'Histoire de l'Angleterre qui nous fascinera encore longtemps.

"- Anne, commença le roiElle se tourna vers lui.- L'on versa dans votre oreille mensonges et poisons contre moi, l'interrompit-elle en hâte. J'ai droit à meilleur traitement. Je vous fus bonne épouse, je vous aimai comme nulle autre femme.- Anne...- Certes , je ne portai point de mâle en son terme, mais ce n'est guère ma faute, poursuivit-elle avec passion. Catherine non plus. L'appelâtes-vous sorcière pour autant ?Un murmure réprobateur s'éleva; j'aperçu un poing se former, pouce entre l'index et le majeur, exécutant le signe de croix qui conjurait la sorcellerie.- Je vous ai donné une princesse, cria Anne, la plus belle qui fût jamais, avec vos cheveux, vos yeux. A sa naissance, vous affirmâtes qu'il était encore tôt encore et que nous avions le temps d'avoir des fils. Vous ne craigniez pas votre ombre alors, Henri !Elle avait à demi dévêtu Elizabeth, la tenant à bout de bras. Henri recula, bien que la petite appelât "papa!" en lui ouvrant les bras.- Sa peau est parfaite, sans marque d'aucune sorte ! Personne n'osera nier qu'il s'agit d'une enfant bénie de Dieu, qu'elle sera la plus grande princesse que ce pays ait jamais connue ! Pouvez-vous regarder votre fille sans savoir qu'elle aura des frères et des sœurs aussi forts et beaux qu'elle ?


(Deux soeurs pour un roi, Philippa Gregory, Archipoche, p617)


(Source image : wikipedia.org)