mardi 25 août 2015

Plus loin, derrière la dune

Un thé au Sahara
Paul Bowles

Petit bac 2015

L'imaginaire Gallimard, 1952.

Un couple d'Américains, Port et Kit Moresly, en compagnie de leur ami Tunner, parcourent l'Afrique du nord, de la côte au Sahara. Les Moresly, bien que mariés depuis onze ans, est loin de s'entendre. Au cours du voyage, Kit a une brève aventure avec Tuner ; mais cette femme tourmentée n'en retire qu'un complexe de culpabilité supplémentaire.
(J'ai coupé la quatrième de couverture. Bien que j'aime beaucoup L'imaginaire Gallimard, cette collection a une fâcheuse tendance à en dire trop et à dévoiler toute l'histoire des romans)

Au diable la saison d'été qui ne me laisse que peu de temps pour lire! J'ai lu 10 pages par jour d'Un thé au Sahara pendant 3 semaines. J'avais choisi ce titre me disant que la chaleur estivale collait bien à l'ambiance saharienne. Malheureusement, c'était sans compter la complexité du roman.  J'ai réussi à me plonger dedans qu'aux 100 dernières pages ... quand enfin j'ai eu le temps de lire davantage. J'ai mis beaucoup de temps à prendre plaisir à le lire, mais je pense vraiment que c'est de ma faute. Je n'aurai pas du le choisir durant cette période de travail intense. 
Kit et Port, ainsi que tous les autres personnages de ce roman, ne sont pas attachants. On ne les comprend pas. Je n'ai pas compris leurs choix, leurs pensées, leurs désirs. Le monde de Paul Bowles est très pessimiste. Je serai incapable de décrire la relation de Kit et Port. Est-ce de l'amour, de la haine, de la tendresse, de la routine?? Ils ne se parlent pas et Bowles n'explique pas tout. Le roman est parfois aussi flou que l'esprit des personnages. Quant à sa vision du désert, elle n'a rien d'un orientaliste romantique et Bowles montre une terre dure, sèche et sans pitié. Les 200 premières pages d'Un thé au Sahara m'ont complètement déstabilisée. Les errances de Port, les réactions de Kit, l'attitude de Tunner et ce couple étrange des Lyle, ... je ne comprenais pas où me menait Bowles. Puis, mon attention est revenue. A partir de la maladie de Port, j'ai eu du mal à lâcher le roman. Bowles a une écriture très puissante. Il crée une ambiance étouffante et malsaine en quelques mots. Même si Kit m'était toujours aussi mystérieuse et incompréhensive, j'ai été touchée par cette femme perdue, cherchant à tout prix à échapper à la peine et à la douleur. Après avoir souffert pendant plusieurs pages d'incompréhension et parfois d'ennui, je me suis retrouvée passionnée et haletante. Au début du roman, j'étais persuadée que je finirai ce texte avec soulagement et rédigerai un avis entièrement négatif. Mais au final, j'ai conscience d'avoir lu un roman profond, complexe et malgré tout, prenant. 
Je suis vraiment déçue de ne pas avoir eu plus de temps libre pour rentrer dès le début dans ce roman. Il mérite qu'on s'y arrête. Un thé au Sahara n'est pas un roman de plage, il demande de la réflexion et de la patience. 
Un roman assez perturbant à découvrir.

Cette édition est accompagnée de l'adaptation de Bertolucci de 1990 que je visionnerai dans quelques jours. 

"Kit tira sur sa robe et dit : "Quand j'étais jeune..."
- Jeune?
- Avant d'avoir vingt ans, je veux dire, je croyais que le mouvement de l'existence ne cessait de s'accélérer, qu'elle devenait chaque année plus riche et plus profonde, qu'on apprenait davantage, qu'on gagnait en sagesse, en compréhension, qu'on allait plus loin dans la vérité...
Elle hésita. Port eut un rire brusque.
- Et maintenant tu sais que ce n'est pas comme ça? Oui? Ça ressemble plutôt à une cigarette, Les premières bouffées sont merveilleuses, et on imagine pas qu'on en verra le bout. Puis ça devient naturel. Et tout à coup on s’aperçoit qu'on la presque finie. Et c'est alors qu'on sent le gout amer.
- Mais je suis toujours consciente de son amertume et je sais toujours qu'il n'y en a pas pour longtemps, dit-elle.
- Alors tu devrais cesser de fumer.
- Que tu es mesquin! s'écria-t-elle."
(Un thé au Sahara, Paul Bowles, 1952, Imaginaire Gallimard)




dimanche 2 août 2015

L'éclat d'un grain de riz

Le riz et la mousson
Kamala Markandaya

Challenge Myself 2015 - Été

J'ai lu, 1977.

Dans Le riz et la mousson, une paysanne indienne nous raconte son histoire : c’est en vérité un récit des plus simples dans lequel toutes les femmes se reconnaîtront. La vie de Rukmani est remplie par l’amour qu’elle porte à son mari, à ses enfants, à sa terre. Seulement cette terre est une des plus cruelles du monde, hantée par le spectre de la famine, dominée par deux réalités essentielles : le riz et la mousson.

Il y a une quinzaine d'années, je découvrais, en vacances dans les Gorges de l'Hérault, une plume d'une humanité incroyable, d'un profond amour des instants simples. J'étais adolescente et je lisais La mère de Pearl Buck. Une vieille édition tombant en lambeaux, une chaleur accablante, une petite cousine bruyante, mais une véritable lecture-immersion et un souvenir littéraire incroyable. La semaine dernière, je suis partie en vacances avec ma petite  bande. J'avais proposé à mon mari d'aller au même endroit où adolescente j'avais passé de si belles vacances. Nous voilà donc partis pour les fabuleuses Gorges de l'Hérault. Comme quinze ans auparavant, j'ai glissé dans mes bagages un roman d'une dame inconnue.  Le riz et la mousson de Kamala Markandaya. La couverture, l'histoire, ... tout me rappelait les romans de Pearl Buck. 
Kamala Markandaya et Pearl Buck ont certaines choses en commun. J'ai retrouvé le même amour de la vie et de l'être humain. Comme avec Pearl Buck, j'ai découvert en Markandaya une auteure a l'écriture délicate, unique et passionnante. L'Hérault m'aura révélé une nouvelle plume coup de cœur. Le riz et la mousson est un texte sublime.
La simplicité me touche beaucoup dans un roman. Il est plus difficile de captiver et de faire voyager le lecteur avec la description du quotidien qu'avec une grande et chevaleresque épopée. Le riz et la mousson raconte l'histoire de Rukmani. Mariée à douze ans, cette femme nous tient la main et nous amène dans son univers. Il y a le vert des rizières, leurs éclats et l'espoir qu'elles représentent. Il y a le blanc du riz et les doigts qui s'enfoncent dans les sacs de grain. La pluie lourde et violente. Le crépitement du feu et l'odeur des lentilles. Le riz et la mousson n'est fait que d'instants précieux. Mais Kamala Markandaya ne décrit pas pour autant le paradis terrestre. La vie de Rukmani est dure et elle traverse des moments d'horreur, de peine, de misère. J'ai été totalement happée par ces lourds moments. Je cherchais comment nourrir ma famille, j'errais dans les rues pour trouver un emploi et quelques pièces. J'ai eu la gorge serrée en voyant que mon stock de nourriture diminué, mais j'ai souri de délice en m'achetant un petit gâteau de riz. Ce roman fait du bien. Il fait relativiser sans culpabiliser. Les instants simples deviennent uniques et précieux. Il nous rappelle que la beauté et la joie ne sont pas dans l'abondance, mais dans un rayon de soleil et dans un repas chaud. Markandaya décrit sublimement bien le cœur humain. La colère, la joie, l'espoir. Ce roman sans prétention est la quintessence de la vie. 
Le riz et la mousson sera peut-être pour certains une agréable lecture. En ce qui me concerne, elle m'a captivée et envoûtée. J'ai vu et ressenti. 
Une triste couverture d'occasion et un nom oublié qui cachent un trésor.

" Au bout d'un moment entrèrent deux prêtres à la tête à moitié rasée. L'un d'eux portait une coupe d'eau, l'autre un plateau garni d'offrandes plus symboliques, qu'ils placèrent aux pieds de la déesse. Des cloches commencèrent à tinter ; à ce signal les prêtres entonnèrent des prières, chacun à son tour reprenant où l'autre s'était interrompu. Tout le monde était debout, beaucoup de gens avaient les mains croisées et les yeux fermés. Je fermai également les yeux, et les couvris de mes mains. Le globe de l’œil était chaud sous la paupière. Dans l'obscurité je voyais une tache lumineuse orange bordée de noir sur laquelle se détachaient les images du passé - mes fils, Ira, la hutte où nous vivions, et les champs que nous cultivons. Je revis la vieille Grand-Mère, édentée et ridée ; Kenny et le regard triste qu'il avait eu quand je lui avais annoncé notre départ ; le visage de Sacrabani, tout blanc et exprimant, comme il le faisait souvent, la peur. "
(Le riz et la mousson, K. Markandaya, J'ai lu, 1977, p 189)


(Photo : linternaute.com - Christophe Liacopoulos)

samedi 25 juillet 2015

British certes ... mais choquant!

Maurice
E. M. Forster

Petit bac 2015

 10/18, 1989.

Depuis son plus jeune âge, Maurice est hanté par des rêves dont il s'explique mal la nature étrange et mélancolique. Puis, comme tous les jeunes gens de la bonne société anglaise, il part faire ses études à Cambridge. C'est là qu'il rencontre Clive, étudiant comme lui, auprès de qui il sent naître de nouveaux sentiments. Tentant d'abord d'ignorer cette passion, le jeune homme va peu à peu entamer un long cheminement, parfois douloureux, vers la liberté et l'affirmation de son identité. Dans ce récit intimiste à l'écriture ciselée, Forster, qui jamais ne consentit à ce que cette oeuvre soit publiée de son vivant, livre une magnifique histoire d'amour sur fond de chronique sociale de l'Angleterre puritaine des années 1920.

Maurice fut ma première lecture de E. M. Forster.  D'abord étonnée par un style très détaché, j'ai vite compris que l'écriture de Forster était en réalité toute en sensibilité et en retenue. Maurice mêle avec génie scandale et politesse, réalisme et romantisme. 
J'ai été touchée par l'histoire de Maurice. Forster nous conte la vie amoureuse d'un homme qui est assez banale et simple, mais parce qu'il est homosexuel cette vie devient douloureuse et semée d’embûche. J'ai aimé que l'auteur ne tombe pas dans le mélodrame, mais qu'au contraire il montre que Maurice est un être humain comme un autre, un amoureux qui doute, se questionne, aime, pleure, rêve. C'est un roman extrêmement délicat, qui va à l'essentiel, ne s'attarde pas sur du sentimentalisme inutile. Forster trouve le mot juste pour chaque émotion. 
Ce roman est également très moderne pour l'époque. Je comprends pourquoi Forster n'a pas voulu qu'il soit publié de son vivant. Il parle de sexe et de désir homosexuel sans tabou ... mais toujours avec élégance. 
C'est un roman très beau et optimiste. J'ai aimé cette fin qui nous interroge sur notre relation à la société. Sommes-nous prêts à être nous-même ou continuerons-nous à vivre comme le monde veut que l'on vive? 
Cette première découverte de Forster fut très belle. Prise par le travail et la vie de famille, je n'ai eu que quelques minutes de lecture volées dans la journée, mais ce fut toujours des instants délicieux. 

" Allumant une bougie, il contempla avec surprise son pyjama déchiré et ses membres tremblants. Il pleurait toujours sans pouvoir s'arrêter, mais le plus fort de la crise était passé. Il refit son lit et se recoucha.

Le délire de Maurice fut comme le coup de tonnerre qui disperse les nuages. L'orage n'avait pas couvé pendant trois jours, ainsi qu'il l'imaginait, mais pendant six ans. Il s'était formé dans les profondeurs obscures de son être, et son entourage l'avait épaissi. Il avait éclaté, et Maurice n'en était pas mort. La splendeur du jour l'entourait. Il se tenait sur la crête des montagnes qui enténèbrent la jeunesse. Maintenant, il " voyait ".
Il avait vécu de mensonges. Les mensonges sont l'aliment ordinaire de la jeunesse, et il s'en était avidement repu. Même si tout le monde s'en foutait, il vivrait désormais loyalement. Ne serait-ce que pour la beauté de la chose. Il essaierait de ne plus se raconter d'histoires. Pour commencer, il ne prétendrait plus être attiré par les femmes alors que seuls les hommes allumaient son désir. Il désirait, n'avait jamais désiré que les hommes. Maintenant qu'il avait perdu celui qui partageait son amour, il l'admettait enfin.
Après cette crise, Maurice devint un homme. "

(Maurice, E M Forster, 10/18, 1989)



mardi 21 juillet 2015

Résultat du tirage au sort


Quatre valeureuses concurrentes ont relevé le défi du jeu Challenge Myself  : Lilly, Bénédicte, Alphonsine et Un livre Un thé.

Elles ont toutes trouvé la réponse à la question posée. Il s'agissait bien de ma chère Pearl Buck.

Et maintenant, roulements de tambour ...


 Une main innocente ...



Et Lilly est la grande gagnante! 

Elle a choisi de recevoir Les fleurs de lune de Jetta Carleton.

Merci à vous quatre d'avoir joué le jeu et participé.

mardi 14 juillet 2015

Petit jeu spécial Challenge Myself!

Oyez participants au Challenge Myself 2015!


Dans la joie et la bonne humeur, je vous propose un petit jeu! 
C'est très simple. 

Il n'est, par contre, ouvert qu'aux participants du Challenge Myself. 

Il vous suffit de répondre à une question concernant mon blog et ma vie de lectrice dès maintenant et jusqu'à lundi prochain minuit. Envoyez-moi votre réponse sur mon adresse romanza_plume@yahoo.fr. Je tirerai au sort, parmi les bonnes réponses, un seul nom. Le chanceux recevra un petit cadeau de ma part. Ce cadeau, c'est vous qui le choisirez car je vous laisse me désigner un titre de romans parmi mes coups de cœur littéraires. Choisissez-le parmi les auteurs cités dans mes bilans de fin d'année :  2007, 2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013 et 2014. 
Envoyez-moi le titre du roman choisi en même temps que votre réponse sur la boîte mail du blog. 
Je publierai le nom du gagnant mardi prochain en fin de journée sur le blog. 

Voici la question ...

Quelle auteure célèbre américaine, écrivant principalement sur l'Asie, ai-je découvert adolescente et que je relis encore régulièrement? 
J'ai chroniqué 5 de ses romans sur mon blog.

A vos claviers!

dimanche 12 juillet 2015

" Franchement, vu la façon dont j'ai été traitée par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages. "

Mille femmes blanches
Jim Fergus

Petit bac 2015

 Pocket, 2011.

En 1874, à Washington, le président Grant accepte la proposition incroyable du chef indien Little Wolf : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l'intégration du peuple indien. Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart vient en réalité des pénitenciers et des asiles... L'une d'elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie de squaw et les rites des Indiens.Aux côtés de femmes de toutes origines, elle assiste alors à la lente agonie de son peuple d'adoption...

Alors que beaucoup d'entre nous prennent le chemin des vacances, de mon côté, l'été est synonyme de longues journées de travail. Je prends le temps d'apprécier mes courts, mais agréables, instants de lecture. Tôt le matin devant mon petit déjeuner lorsque toute la maisonnée dort encore et le soir, dans mon lit avant de me laisser sombrer dans le sommeil. 
J'ai attaqué Mille femmes blanches (noté depuis un bout de temps), lors d'un week-end en famille dans un tipi traditionnel indien. Oui, je sais, je suis un brin compulsive. J'ai refermé ce roman vendredi soir et je dois avouer être assez partagée.
Le sujet m'a beaucoup intéressé. Ne connaissant que peu de choses sur les amérindiens (mais étant de plus en plus sensible à l'Histoire et la littérature étasuniennes), j'ai aimé apprendre les us et coutumes de ce peuple. On ne peut qu'être touché par un tel sujet. Le génocide "silencieux" du peuple amérindien est terrible et je n'en connaissais pas jusqu'alors toutes les horreurs. La façon sournoise avec laquelle le gouvernement américain a mis en place des interdictions chassant progressivement le peuple indien de ses terres fait froid dans le dos. J'ai appris beaucoup de choses en lisant ce roman. J'aurai aimé tout de même que ce sujet soit traité de façon plus intelligente. Le gros reproche que je fais à ce roman c'est d'être trop "romanesque". Dès les premières pages, j'ai eu la sensation d'être plongée dans un feuilleton de l'été sur TF1. Mille femmes blanches se lit vite, l'histoire est intéressante et j'ai appris beaucoup de choses, mais le style est fade et le tout ressemble trop à un téléfilm de série B. Je n'ai pas réussi à m'attacher à May que j'ai trouvé trop lisse et prévisible. Dans sa globalité, Mille femmes blanches manque de substance et de complexité. Le roman est bourré de caricatures et je n'ai pas réussi à trouver les personnages et les situations crédibles. 
Je n'ai pas détesté ce roman, j'ai même pris plaisir à le lire. J'ai parfois ri, pleuré et frémi. J'ai eu la gorge nouée en lisant les dernières pages. J'étais ravie le soir d'ouvrir le roman et de me retrouver dans la plaine américaine. Mais je dois avouer avoir trop souffert du manque de profondeur et de l'absence de style. 
Un roman à découvrir tout de même ... à condition de vouloir une lecture sans prises de tête.

" Le visage peint de mystérieux motifs, un grand nombre de nos visiteurs étaient vêtus de jambières et de tuniques de cuir resplendissantes, ornées de toutes sortes de parures fantastiques. Certains avaient les jambes et le torse nus, parcourus de curieuses peintures. D'autres, armés de lances décorées de couleurs vives, arboraient des plumes, parfois une coiffe entière. Leurs cheveux tressés étaient embellis de perles et de pièces d'argent frappé, ils portaient des colliers d'os et de dents d'animaux, mais aussi des boutons de cuivre et des clochettes d'argent, de sorte que leur magnifique apparition était accompagnée d'un tintinnabule mélodieux qui ne fit qu'ajouter au sentiment général d'irréalité. "
(Mille femmes blanches, Jim Fergus, Pocket, 2011, p117)


mardi 30 juin 2015

L'heure H

L'heure zéro
Agatha Christie


Club des masques, 1966.

Quelle drôle d'idée ! Rassembler pour des vacances à La Pointe-aux-Mouettes l'ex-Mrs Strange - Mrs Audrey depuis son divorce - et Kay, la nouvelle tenante du titre, sous le prétexte d'en faire des amies... c'est de l'inconscience, pour ne pas dire plus. Car enfin, l'époux de ces dames n'a quand même pas la naïveté de croire qu'elles vont tomber dans les bras l'une de l'autre. D'ailleurs, si ces tigresses ne se sont pas encore écharpées, c'est qu'elles se retiennent. Pour l'instant. Les vertus calmantes de l'air marin, sans doute... Mais les choses n'en resteront pas là. Deux Mrs Strange sous le même toit, c'est une de trop...

Sans faire parti de l'élite, L'heure zéro est un bon cru de Dame Christie. 
Chacun de ses romans est prenant, bien écrit et intelligent. Il devient difficile d'écrire un article sur un roman d'Agatha Christie, j'ai l'impression de me répéter. Je serai donc brève.
L'heure zéro est un huis clos comme je les aime. Il n'est pas le plus réussi de l'auteur, mais on embarque dans cette histoire complexe de famille. Les personnages sont extrêmement durs à cerner et la tension entre eux est palpable. J'ai particulièrement aimé l’énigmatique Audrey, ainsi que le franc parler de Lady Tressilian. 
Je me laisse mener lorsque je lis un Agatha Christie, je ne cherche quasiment jamais à deviner qui est l'assassin. J'observe, j'écoute, j'admire le talent de l'auteure et je m'incline. L'heure zéro nous offre un "vrai" méchant, chose peu courante chez Christie qui aime les personnages en demi-teinte. 
L'heure zéro ne fait pas parti pour moi des romans "chefs d'oeuvre" de l'auteure mais il est efficace et passionnant.
Une dame incroyable à lire et relire.

" Quand vous lisez le compte rendu d'un meurtre -ou une oeuvre de fiction basée sur une histoire de meurtre- c'est par la relation dudit meurtre que débute d'ordinaire le récit. C'est là une erreur fondamentale. La mécanique criminelle est en marche depuis bien longtemps. Un meurtre est le point culminant d'une série d'éléments circonstanciels, qui, tous, convergent vers un moment donné, en un lieu donné. Des gens venus de tous les horizons, et souvent pour des motifs fortuits s'y trouvent impliqués [...]. Le meurtre en lui-même n'est que le couronnement de l'histoire. C'est l'heure zéro. "
(L'heure zéro, Agatha Christie, Club des masques, 1966)


mardi 16 juin 2015

" Du moins ai-je tenté de saisir ma vision et, si je n'y suis pas parvenue, j'aurai tout de même jeté mes filets dans la bonne direction."

Les vagues 
Virginia Woolf


Folio classique, 2012.

Tandis que les vagues déferlent sur le rivage, six voix s’élèvent en contrepoint, celles de trois filles et de trois garçons, qui parlent dans la solitude, se racontent, s’entrelacent, et pleurent la mort de leur ami Percival. 

Ce livre n’est pas dans le droit fil des ouvrages qui, de La Chambre de Jacob et Mrs Dalloway à Vers le Phare, puis des Années à Entre les actes, ont fait de Virginia Woolf la romancière la plus originale du XXe siècle anglais, mais une élégie, un poème en prose, où alternent souvenirs heureux et sombres de l’enfance, communions éphémères, rencontres manquées, amour de la vie et fascination de la mort. Chaque image fait surface un bref instant, à la manière de cet aileron entrevu un jour sur la mer vaste et vide, source de terreur et d’extase, que l’auteur s’efforce ici de capturer. Et les vagues, de leur grondement sourd et éternel, referment le livre comme elles l’avaient ouvert.

Ma première rencontre avec Virginia Woolf fut assez mitigée. Puis, il y a eu La promenade au phare et j'avais été éblouie par son écriture. Pourtant, je restais effrayée par les romans de Virginia Woolf. Tels des monuments inviolables, j'achetais ses romans sans jamais me décider à les lire. Ma main était tremblante lorsque j'ai ouvert Les vagues. Au bout de quelques lignes seulement, j'ai su que désormais je n'aurai plus jamais peur de Virginia Woolf. 
J'ai d'abord été surprise de lire ces pensées intérieures qui s'entremêlent, se répondent, s'opposent et s'épousent. Mais ma surprise a laissé place très rapidement à une immersion totale. Les vagues, c'est la beauté des mots, leur musique, leur force. Les phrases forment un chant murmuré à l'oreille et je me suis prise parfois à les lire à haute voix. On se laisse porter par la houle et le bruit des vagues. C'est beau. On lit, on écoute, on boit, on se nourrit. Virginia Woolf nous offre un texte incroyable. Je n'ai jamais rien lu de tel. Là où elle prouve son immense talent, c'est qu'elle aurait pu n'écrire qu'un long poème à la virtuosité et à la beauté parfaite, mais ce n'est pas que ça. En plus d'être captivée par la prouesse d'écriture, j'étais passionnée par l'histoire des six personnages, uniques, vivants, émouvants. Le sensible Neville, le complexé Louis, l'intellectuel Bernard, la maternelle Susan, la séduisante Jinny et Rhoda, l'oubliée. Autour d'eux, il y a Percival, le seul personnage qui ne s'exprime pas. Le récit n'est composé que de pensées intimes. Virginia Woolf sait comme personne mettre les mots sur les émotions les plus fines, les plus secrètes. Elle arrive à nommer l'indescriptible. Certains passages m'ont saisie tant ils arrivaient à mettre des mots sur des sensations pourtant impossibles à décrire. Comme le passage à l'âge adulte :
 " A présent, dit Bernard, l'heure est venue. Le jour est venu. Le fiacre est à la porte. Mon énorme malle fait plier les jambes arquées de George encore plus. L'odieuse cérémonie est terminée, les conseils, et les adieux dans le hall. A présent il y a cette cérémonie, gorge serrée, avec ma mère, cette cérémonie, échange de poignées de main, avec mon père ; il faut à présent continuer à faire au revoir de la main, continuer à faire au revoir, jusqu'à ce que nous prenions le virae. A présent cette cérémonie est terminée. Le Ciel soit loué, toutes les cérémonies sont terminées. Je suis seul ; je vais au collège pour la première fois. " (p61) 

Ou cette émotion si forte que l'on ressent en plongeant dans un autre monde, si bien qu'on peut le voir et le sentir rien qu'en l'imaginant : 
" Voici un poème à propos d'une haie. Je vais y flâner et y cueillir des fleurs, la bryone verte et l'aubépine couleur de lune, les églantines et le lierre serpentin. Je les serrerai dans mes mains et les déposerai sur le bureau luisant. Je m’assoirai sur la rive tremblante de la rivière et je regarderai les nénuphars, larges et lumineux, qui jettent sur le chêne qui domine la haie les rayons de lune de leur laiteuse lumière. " (p91) 

C'est particulièrement difficile de parler de cette oeuvre complexe et sublime. Virginia Woolf  fouille notre esprit, nos pensées et arrive à les coucher sur le papier tout en gardant leur essence première. Au détour d'une page, elle nous immobilise par une phrase, un mot tellement juste que ça en devient presque douloureux. Florilège : 
"Mais regardez - il porte vivement la main derrière sa tête. C'est à cause de tels gestes qu'on tombe désespérément amoureux pour le reste de sa vie. " (p68) 
" J'ai cinquante ans, j'ai soixante ans à dépenser. Je n'ai pas encore puisé dans mon trésor. Je commence seulement. " (p90) 
" Dans un monde qui contient l'instant présent, dit Neville, pourquoi faire des distinctions? On ne devrait rien nommer de peur qu'en nommant quelque chose on ne le change. " (p121)

J'ai beaucoup pensé à Virginia Woolf en lisant Les vagues. J'ai eu du mal à me détacher de son image, assise à son bureau et écrivant, presque en transe, plongée dans son monde.
Une expérience littéraire unique, une prouesse d'écriture, une tempête émotionnelle ... Bref, une grosse claque!

Citation en titre de ce billet tiré du journal de Virgina Woolf au sujet des Vagues.

" J'ai perdu mon indifférence, mes yeux vides, mes yeux en forme d'amande qui voyaient jusqu'à la racine des choses. Je ne suis plus janvier, mai ou tout autre saison, mais je suis le fil fin tissé autour du berceau, qui enveloppe du cocon de ma chair les membres fragiles de mon bébé. Dors, dis-je, et je sens monter en moi une violence plus sauvage et plus sombre, qui me ferait d'un coup abattre tout intrus, tout voleur d'enfants, qui s'introduirait dans cette chambre et réveillerait le dormeur. "
(Les vagues, Virginia Woolf, folio classique, 2012, p224/225)


(Image : Peter Severin Kroyer, Summer evening on the beach)



dimanche 14 juin 2015

Tea time ... Carrot cake

Carrot cake

Je respecte la tradition et vous présente pour ce nouveau mois "british" une recette anglaise typique du tea time. 
L'année dernière, j'avais préparé un bread pudding, l'année d'avant des scones. Cette année, j'ai fait mon premier carrot cake et ce fut un régal. Je suis très fière de moi!


Simple à faire et succulente, cette recette est parfaite accompagnée d'un thé. J'ai dégusté ce gâteau avec mon fils qui a adoré ce goûter rigolo à base de carotte. C'est très frais, doux et peu sucré. 
J'ai juste modifié la recette sur la fin. Elle proposait de recouvrir tout le cake avec de la pâte d'amande. Je trouvais cela un peu lourd. J'ai préféré le napper légèrement du reste de mascarpone. 

Une petite part, un thé et Virginia Woolf ... 

Je vous donne la recette (en photo ci-dessous). Elle vient de ma bible culinaire pour les desserts. Ce livre est superbe. Toutes les recettes sont excellentes et les photographies "vintage" le rendent très agréable à feuilleter. Plusieurs recettes anglo-saxonnes et bien d'autres. Un achat à faire absolument.


Bonne continuation du mois anglais!

mardi 9 juin 2015

" ... la vie renfermait encore d'infinies possibilités de changement ".

Quatuor d'automne 
Barbara Pym

Petit bac 2015

 10/18, 2003.

" L'embarras règne dans Quatuor d'automne et cerne le quotidien insoupçonné, au fil des saisons, de quatre employés de bureau célibataires, nourris de suppléments photos en couleurs et de café soluble. Deux d'entre eux, la candide, très soignée Letty et la bizarre Marcia, vont prendre leur retraite et donc quitter leurs collègues Norman et Edwin. Ceux-ci les invitent à déjeuner, c'est moins cher. Une occasion, pour Letty, de sortir son tailleur en tweed, mais l'angoisse, pour ces messieurs. De quoi vont-ils parler ? Un roman au goût de papier peint, où l'exactitude de l'observation rivalise avec la grâce un peu tremblée de l'écriture. " Corinne Desarzens

J'avais découvert Barbara Pym avec Des femmes remarquables et j'avais été conquise par son style fin, à la fois drôle et émouvant. Quatuor d'automne m'a tout autant charmée. 
Chez Barbara Pym, il ne se passe pas grand chose. Elle parle de la vie dans sa plus infinie banalité. On croise dans ses romans Monsieur et Madame Tout-le-monde qui n'ont rien d'extraordinaire : "Elle n'avait jamais rougi de lire des romans, mais si elle espérait au début en trouver un qui décrivît le genre de vie qu'elle menait, elle avait fini par se rendre compte que la situation d'une femme célibataire, sans attache et vieillissante, n'offre pas le moindre intérêt pour les auteurs modernes" (p9). Pourtant, Barbara Pym arrive à les rendre intéressants. Tous ses personnages sont vrais. On a beau être passionnés par Anna Karenine, Jane Eyre et Harry Potter, on doit bien avouer que notre vie ressemble davantage à celle de Letty, personnage très attachant de Quatuor d'automne. J'ai aimé cette femme très réservée, exigeante avec elle-même, mais compatissante avec les autres. Maria m'a énormément émue dans son envie d'être choyée, quitte à tomber malade et se faire du mal, mais incapable de demander réellement de l'aide et repoussant toutes les mains tendues. Norman est un râleur qui cache beaucoup d'empathie sous sa carapace. Quant à Edwin, il m'a paru assez fade par rapport aux autres, mais c'est celui qui tentera le plus de garder le contact avec les trois autres collègues. Il sera souvent à l'initiative de rencontres. 
Ce roman est nettement plus sombre et mélancolique que Des femmes remarquables. Barbara Pym traite de la solitude, de la maladie, de la mort. Ces quatre collègues de boulot sont attachants, mais aussi très étranges dans leurs relations ... qui sont d'ailleurs très complexes. Ils passent énormément de temps ensemble, mais semblent à peine se connaître. Barbara Pym reste très vague sur leurs émotions et même sur leurs attirances éventuelles. Quatuor d'automne est très profond. C'est un roman a l'histoire très simple et à l'intrigue presque inexistante, mais qui soulève énormément de questions. 
J'aime la plume de Barbara Pym car elle est profondément modeste. Elle me fait souvent rire, m'attendrit aussi. Avec douceur, naturel et humilité, elle nous conte des bouts de vie, des bouts d'existences banales et leur redonne l'importance qu'elles méritent.
Une jolie plume que je relirai avec plaisir.

" - Qu'allez-vous faire quand vous serez à la retraite? lui avaient demandé les gens, certains parce qu'ils voulaient vraiment savoir, d'autres avec une curiosité malsaine.
Naturellement elle avait répondu par des banalités - qu'il serait agréable de ne pas avoir à se rendre au bureau - qu'elle aurait maintenant le temps de faire toutes les choses dont elle avait toujours eu envies (ces "choses" ne furent pas précisées) - et de lire tous les livres qu'elle n'avait jamais eu le temps de lire jusque là. Middlemarch, Guerre et paix, peut-être même lLe docteur Jivago. "
(Quatuor d'automne, Barbara Pym, 10/18, 2003, p124)


(Image : Hopper)