jeudi 1 octobre 2015

" Elle respectait les lys dans les champs ..."

Toute passion abolie
Vita sackville-West

Le livre de poche, Editions Autrement, 2011.

Le jour même de la mort de son mari Henry Holland, comte de Slane, lady Slane décide de vivre enfin sa vie. Elle a quatre-vingt-huit ans. Lady Slane surprend alors son entourage en se retirant à Hampstead. Dans sa nouvelle demeure, toute passion abolie par l'âge et le choix du détachement, lady Slane se sent libre enfin de se souvenir et de rêver.

Même si l'on ne recherche que la simplicité, comment échapper à la complexité de la vie? " (p68)
J'ai déjà lu Vita Sackville-West à deux reprises. J'ai aimé chacune de mes lectures, pourtant il aura fallu attendre Toute passion abolie pour que je ressente un réel coup de cœur. Cette troisième rencontre m'a totalement bouleversée.  
J'ai été prise par surprise, je ne m'y attendais pas. L'histoire de Lady Slane m'a conquise et envoûtée. Dès les premiers mots, je me suis sentie enveloppée ... comme dans un bain de mousse. Toute passion abolie est d'une délicatesse rare. Chaque phrase, chaque mot est juste. Sans fioritures, avec naturel, Vita Sackville-West offre un texte sublime. 
J'ai aimé la simplicité de ce roman. Toute passion abolie est un hymne aux instants précieux. Paysages, pensées et souvenirs se mêlent pour nous offrir d'inoubliables pages de Littérature. 
Les réflexions de cette vieille héroïne attachante ont résonné en moi. J'ai compris ses mots et ses pensées. Entre ironie et gravité, Lady Slane revient sur sa vie et ses erreurs. 
" Écoutant Genoux, qui imperturbablement racontait son passé, elle se demanda quelles blessures étaient les plus profondes : celles, véritables et physiques, de la réalité ou les meurtrissures invisibles et mentales de l'imagination. " (p203). 
Ce qui fait la richesse de ce roman, c'est l'héroïne et son état d'esprit d'acceptation, de paix et de sérénité. Elle a des regrets, mais elle trouve enfin à quatre-vingt-huit ans, la tranquillité qu'elle a toujours recherché. 
" Pour ce qui est de la beauté, il suffisait de la regarder, si raffinée, si âgée, tellement charmante, authentique sculpture d'ivoire, fluide silhouette blottie dans son fauteuil, menue, souple, le reflet des flammes seul ajoutant un éclat de lumière sur ses joues et sa chevelure neigeuse. La jeunesse ne peut rivaliser avec la beauté qui émane d'une telle personne, songea t-il encore. Chez une jeune femme, le visage n'est rien d'autre qu'une page encore vierge. Il n'y a qu'à nos âges qu'il est possible de s'installer aussi paisiblement, dans un calme absolu, comme si toute hâte, tout mouvement étaient désormais abolis, et qu'il ne reste rien que l'attente et l'acceptation. " (p156). 
J'ai eu envie moi aussi de connaître ce sentiment de paix, de revenir avec calme et clarté sur ma vie. J'ai aimé les pages où elle prend son indépendance, visite sa nouvelle maison, crée des liens d'amitié avec de touchants et loufoques personnages. Même si Toute passion abolie est parfait de bout en bout, j'aurai aimé plus de pages, j'aurai aimé vivre un peu plus longtemps près de Lady Slane.  

Toute passion abolie est également très engagé. Texte féministe, il met en lumière le peu de liberté des femmes et leur soumission perpétuelle. Sous un masque de gentillesse et de galanterie, les hommes prennent le destin de leur épouse et de leurs filles en main. Certes Lady Slane n'a pas été malheureuse, elle reconnaît elle-même qu'elle a aimé son mari et vécu une existence riche. Mais ce n'est pas cette vie là qu'elle désirait. Elle a du se contenter de ce qu'on lui offrait, sans jamais avoir la possibilité de faire ses choix.
" Comme les femmes font du tapage autour du mariage! pensait-elle, mais qui les blâmerait, puisqu'il est la seule et unique histoire de leur vie? n'est-ce pas pour ce rôle qu'elles ont été façonnées, habillées, déguisées, éduquées - si tant est qu'on puisse appeler cet apprentissage une éducation - , protégées, gardées à l'abri, couvées, parquées, réprimées, et tout cela pour que, le moment venu, on puisse les livrer, ou qu'elles puissent livrer leurs filles, au service de l'Homme? " (p119)
Mon avis est extrêmement décevant. Je n'arrive pas à écrire ce qui m'a tant émue dans les mots de Vita Sackville-West. Ce fut un moment intense de lecture, une immersion totale. J'avais parfois envie de revenir en arrière, d'entendre de nouveau certaines phrases, certaines pensées si justes de Lady Slane. 
"Simplicité" est le mot le plus juste pour parler de Toute passion abolie. Simplicité des mots et de l'histoire. Mais de cette simplicité ressort une force incroyable. Tout passion abolie est un texte que je relirai. Pour l'instant, je n'arrive pas à le reposer dans ma bibliothèque car je continue à grignoter quelques passages. Cette oeuvre ne m'a pas encore tout révélé. 
C'est le livre d'une vie. Celui que l'on ressort, que l'on redécouvre à tout âge.
Un livre rare.
" Elle avait parfois éprouvé la sensation de vivre dans une humanité plongée dans un monde d'illusions, embarquée dans des rêves à la fois dérisoires et dangereux. Ce système lui semblait être basé sur des conceptions fausses. Le hasard seul avait fait que les hommes avaient pris l'or et non la pierre comme symbole de la réussite, qu'ils bâtissaient leur vie sur l'esprit de compétition et non sur la tendresse. Mais pourquoi n'était-il pas venu à l'esprit des habitants de la planète qu'elle tournerait beaucoup mieux tout simplement avec des pierres et de la tendresse? "
(Toute passion abolie, Vita Sackville-West, Livre de poche, 2011, p97) 

(Source image : Lady in white, Théo Van Rysselberghe)

dimanche 27 septembre 2015

"Je suis née pour être votre rivale et vous la mienne. Nous sommes sœurs, n'est-ce pas? "

Deux soeurs pour un roi
Philippa Gregory


" Je serai sombre, française, à la mode et difficile ; vous serez douce, ouverte, anglaise et belle. Quelle paire nous formerons ! Quel homme pourra nous résister ? " Tels sont les premiers mots prononcés par Anne Boleyn à l'endroit de sa soeur Marie quand elle la rejoint, en 1522, à la cour d'Angleterre. Introduite au palais de Westminster, à l'âge de 14 ans, Marie Boleyn séduit le roi Henri VIII auquel elle donnera deux enfants. D'abord éblouie par le souverain, elle comprend qu'elle sert d'appât au milieu des complots dynastiques. Quand l'intérêt du roi pour elle s'émousse, Anne est chargée de le séduire à son tour. Désir, haine, ambitions, trahisons. Se déroulant sur quinze ans, cette fresque historique, racontée à la première personne par Marie Boleyn, dépeint les rivalités au sein de la dynastie des Tudor. Une histoire qui se terminera dans le sang.

J'aime l'Histoire. J'ai toujours été passionnée par les récits historiques, les histoires de rois et de successions, de conquêtes, de bouleversements politiques et religieux. Je trouve impressionnant comment certains événements, à première vue sans importances, peuvent amener des changements considérables. Comment donc ne pas être fasciné par l'histoire d'Anne Boleyn d'Angleterre? Pour une histoire de désir non assouvi, l'Angleterre est devenue protestante. Certes, d'autres raisons rentrent en compte, mais pour cette femme, Anne Boleyn, Henri VIII rompra avec le pape et deviendra chef de l’église d'Angleterre. Je trouve cela incroyable. 
Les romans historiques sont un passionnant outil pour apprendre l'Histoire. Ils nous transportent hors du temps et, d'une façon agréable, arrivent à nous apprendre des tas de choses. Merci Dumas, Tolstoï et tant d'autres. 
Deux sœurs pour un roi est très romanesque. Il est avant tout fait pour se divertir et s'évader. Certains faits politiques ou personnages importants (Thomas More, Thomas Cromwell par exemple) sont un peu mis à la trappe au profit de scènes inventées, fantasmées. Philippa Gregory se penche sur la relation entre Marie et Anne Boleyn. Dans les faits, on ne sait que peu de choses sur Marie. On sait cependant qu'elle n'a pas eu l'importance que lui donne ici Philippa Gregory. Elle fut la maîtresse de Henri VIII, mais ce ne fut jamais officiel et jamais ses deux enfants n'ont été déclarés bâtards du roi. L'auteur se sert donc de l'Histoire et de Marie pour inventer le récit d'une jeune femme manipulée par les hommes et leurs ambitions. 
Je me suis prise au jeu du roman. Le contexte est juste ainsi que l'atmosphère et les grandes lignes historiques et j'ai accepté le romanesque de l'histoire de Marie. Le style du roman, sans être particulièrement fascinant, est agréable. C'est un texte bien écrit et très prenant. J'ai été surprise par l'ambiance de la vie de cour très bien rendue et vivante. Une chose est sûre, je n'aurai jamais pu survivre là-bas. Tout comme Marie, je préfère une vie campagnarde simple et douce. Comment supporter ces complots, ces messes basses, ces luttes d'intérêt? Quelle horreur! Ce roman m'a vraiment terrifié. Jusqu'où les Hommes peuvent aller pour assouvir leur soif de pouvoir? Les dernières pages sont glaçantes. Tout comme la reine Anne, j'ai senti le vent tourner et ma chute arriver. Anne est un personnage égoïste, supérieur, terrible. Pourtant, quand arrive la fin, on ne peut qu'avoir pitié d'elle. Être à la merci des hommes et de leurs désirs était la seule voie envisageable pour une femme noble. En quelques années de règne seulement, Anne passe de femme aimée par son roi à reine déchue et abandonnée. Quelle pression ces pauvres femmes devaient-elles subir! Comment ne pas angoisser lorsqu'on voit son ventre rester plat et stérile? Quant on sait que notre vie dépend de la naissance d'un héritier? C'est aussi le tourment d'un autre personnage envoûtant, Catherine d'Aragon, première épouse du roi, femme imposante et bonne, qui sera elle aussi sacrifiée. 
Ironie du sort, c'est la fille unique d'Anne qui deviendra une des plus grandes reines d'Angleterre, la reine Elizabeth Ier.
Un roman qui se lit vite et qui est prenant. Une vision très romanesque de l'Histoire, mais qui s'assume comme tel. Une partie de l'Histoire de l'Angleterre qui nous fascinera encore longtemps.

"- Anne, commença le roiElle se tourna vers lui.- L'on versa dans votre oreille mensonges et poisons contre moi, l'interrompit-elle en hâte. J'ai droit à meilleur traitement. Je vous fus bonne épouse, je vous aimai comme nulle autre femme.- Anne...- Certes , je ne portai point de mâle en son terme, mais ce n'est guère ma faute, poursuivit-elle avec passion. Catherine non plus. L'appelâtes-vous sorcière pour autant ?Un murmure réprobateur s'éleva; j'aperçu un poing se former, pouce entre l'index et le majeur, exécutant le signe de croix qui conjurait la sorcellerie.- Je vous ai donné une princesse, cria Anne, la plus belle qui fût jamais, avec vos cheveux, vos yeux. A sa naissance, vous affirmâtes qu'il était encore tôt encore et que nous avions le temps d'avoir des fils. Vous ne craigniez pas votre ombre alors, Henri !Elle avait à demi dévêtu Elizabeth, la tenant à bout de bras. Henri recula, bien que la petite appelât "papa!" en lui ouvrant les bras.- Sa peau est parfaite, sans marque d'aucune sorte ! Personne n'osera nier qu'il s'agit d'une enfant bénie de Dieu, qu'elle sera la plus grande princesse que ce pays ait jamais connue ! Pouvez-vous regarder votre fille sans savoir qu'elle aura des frères et des sœurs aussi forts et beaux qu'elle ?


(Deux soeurs pour un roi, Philippa Gregory, Archipoche, p617)


(Source image : wikipedia.org)

mardi 15 septembre 2015

" A cette heure du matin, les choses de la vie avaient tendance à prendre un goût de cendre. "

Les new-yorkaises
Edith Wharton

 J'ai lu, 2012.

Les journées de Pauline Manford sont réglées comme du papier à musique. Figure incontournable de la vie new-yorkaise, elle court de galas de charité en dîners mondains avec la même abnégation, mais fait peu de cas des désirs de son mari. Esseulé, celui-ci se laisse peu à peu séduire par la légèreté et la beauté vénéneuse de sa belle-fille, Lita, indifférent aux sombres présages qui menacent l'équilibre familial.


Les New-yorkaises paraît, à première vue, plus léger que les autres romans d'Edith Wharton. Commençant comme un roman satirique et pétillant,  l'ambiance devient plus lourde au fur et a mesure de la lecture
Je suis une nouvelle fois tombée sous le charme de la plume de Wharton. Les new-yorkaises est assez différent de ce que j'ai lu d'elle, mais j'ai retrouvé cette finesse d'analyse que j'aime tant. 
J'ai beaucoup souri en lisant les pages de ce roman. Pauline Manford préfère confier ses tracas à toutes sortes de gourous plutôt que de prendre sa vie en main et de prêter attention à ses proches. Son emploi du temps millimétré, l'incohérence de ses opinions, son obsession de paraître parfaite dans cette société de faux semblants, ... C'est avec humour que l'auteure nous emmène dans la vie tumultueuse de Mrs Manford et ses comparses.
" Les idées de la Marchesa di San Fedele sur la campagne étaient parfaitement simples : en fait, elle en avait une seule. Elle considérait que c'était un endroit où l'on avait plus de temps qu'à la ville pour jouer au bridge. Encore bien heureux! Car, pour le reste, on s'ennuyait à cent sous l'heure ..." p247 
Ce qui m'a fasciné dans ce roman, c'est la sensation permanente qu'un drame se joue derrière l'humour et la légèreté apparents. Le génie de Wharton est poussé jusqu'à ne jamais écrire, ni formuler la "faute" commise par certains membres de la famille. Jusqu'à la dernière page, tout reste sous-entendu. Tout comme le ferait Pauline Manford,  le narrateur ferme les yeux et tait la vérité. Les new-yorkaises n'est pas un roman à suspense ou à énigmes. Le texte est, tout comme l'ensemble de l'oeuvre de Wharton, tout en finesse et en sensibilité. Bien que la virtuosité du Temps de l'innocence n'est pas égalée, j'ai retrouvé des personnages aux psychologies complexes, la critique vive et intelligente de la haute société, des émotions refoulées, des frustrations, des sacrifices. 
J'ai passé des heures de lecture prenantes et envoûtantes. Un roman doux-amer qui m'a faite sourire autant qu'attristée. Un savant mélange d'humour et de critique, de frivolité et d'intelligence. 
Un bijou ... comme tous les romans de Wharton.
" ... Après tout, y avait-il d'autre vie possible que celle-ci? Car bien sûr ce rêve d'une ferme dans l'Ouest était une ânerie. Ce dont il rêvait, en fait, lui, Dexter Manford, c'était l'impossible combinaison d'une vie professionnelle aussi influente et captivante que celle qu'il menait, et du calme de la campagne, des grandes étendues, des livres, des chevaux, des enfants - ah, des enfants! des garçons à lui, qu'il éduquerait, à qui il apprendrait durant de longues promenades les secrets de la nature, des plantes, des arbres, à observer les oiseaux et les écureuils, à nourrir les grives et les rouges-gorges en hiver ... et puis le retour au crépuscule, dans une maison éclairée par les lampes et par l'âtre, avec une table de goûter croulant sous les bonnes choses ... les enfants tous réunis, des garçons et des filles (oui, des filles aussi,de nombreuses petites  Nona), affamés, les joues rougies par leur randonnée ... et une femme assise là, levant les yeux de son livre, tendant vers lui un visage calme et frais ... une femme absurdement jeune pour être leur mère ... "(Les new-yorkaises, Edith Wharton, J'ai lu, 2012, p 71)
(Source image : George Lepape, wikipedia.org)

mardi 1 septembre 2015

Et pourquoi pas un petit dernier?

Cent vies et des poussières
Gisèle Pineau

Folio, 2013.

 Après chaque accouchement, Gina promet de ne plus tomber enceinte, mais "rechute" systématiquement. Au grand dam de sa fille Sharon, qui sait que chaque fois sa mère s'éloigne un peu plus de ses sept enfants. 
A travers cette chronique douce-amère, Gisèle Pineau brosse le portrait de la Guadeloupe d'aujourd'hui, tiraillée entre ses douleurs anciennes et ses fléaux modernes.

Je ne connaissais absolument pas Gisèle Pineau, auteure guadeloupéenne, avant de recevoir ce roman en cadeau. Le sujet du roman (la maternité et ses complexités) me tentait beaucoup, mais j'ai été surprise de découvrir un drame social. J'imaginais quelque chose de plus philosophique, intimiste
Je n'ai pas réussi à rentrer réellement dans Cent vies et des poussières. Je l'ai lu rapidement et sans ennui, mais je n'ai pas accroché au style ni à l'écriture de Gisèle Pineau. Sans trop savoir ce qui m'a vraiment gênée, je n'ai pas aimé la construction décousue et le manque de sensibilité de l'ensemble. Cent vies et des poussières est une histoire dure. On plonge dans la misère sociale, intellectuelle et affective. Gisèle Pineau est profondément pessimiste. Les sentiments entre les personnages sont très troubles et étranges. Je serai bien embêtée si je devais résumer ou commenter ce texte. Ce roman a une vision tellement sombre de la société et de l'être humain que je l'ai trouvé peu crédible et parfois incohérent. La satire sociale, l'univers pessimiste, l'atmosphère sombre ne m’ont jamais gênée (après tout, je suis fan de Thomas Hardy), mais avec Cent vies et des poussières, ça n'est pas passé. Il n'a pas réussi à m'emporter. Je ne savais plus où me situer, j'étais perdue dans les situations, les différents genres du roman, les sentiments des personnages. 
Gisèle Pineau n'est pas une auteure dénuée d'intérêt, mais elle n'a pas réussi à me convaincre avec ce roman. 

" À chaque fois qu’un docteur lui confirmait qu’elle portait un enfant, Gina éprouvait aussitôt l’étrange et merveilleuse sensation de flotter dans un temps parallèle. Elle était alors intimement persuadée de détenir un pouvoir qui s’activait en elle dès la première semaine de gestation, se déployait jusqu’à la délivrance et s’amoindrissait au fur et à mesure, avant de disparaître d’un coup, le jour même où sortait la troisième dent de l’enfant. "
(Cent vies et des poussières, Gisèle Pineau, Folio, 2013)


mardi 25 août 2015

Plus loin, derrière la dune

Un thé au Sahara
Paul Bowles

Petit bac 2015

L'imaginaire Gallimard, 1952.

Un couple d'Américains, Port et Kit Moresly, en compagnie de leur ami Tunner, parcourent l'Afrique du nord, de la côte au Sahara. Les Moresly, bien que mariés depuis onze ans, est loin de s'entendre. Au cours du voyage, Kit a une brève aventure avec Tuner ; mais cette femme tourmentée n'en retire qu'un complexe de culpabilité supplémentaire.
(J'ai coupé la quatrième de couverture. Bien que j'aime beaucoup L'imaginaire Gallimard, cette collection a une fâcheuse tendance à en dire trop et à dévoiler toute l'histoire des romans)

Au diable la saison d'été qui ne me laisse que peu de temps pour lire! J'ai lu 10 pages par jour d'Un thé au Sahara pendant 3 semaines. J'avais choisi ce titre me disant que la chaleur estivale collait bien à l'ambiance saharienne. Malheureusement, c'était sans compter la complexité du roman.  J'ai réussi à me plonger dedans qu'aux 100 dernières pages ... quand enfin j'ai eu le temps de lire davantage. J'ai mis beaucoup de temps à prendre plaisir à le lire, mais je pense vraiment que c'est de ma faute. Je n'aurai pas du le choisir durant cette période de travail intense. 
Kit et Port, ainsi que tous les autres personnages de ce roman, ne sont pas attachants. On ne les comprend pas. Je n'ai pas compris leurs choix, leurs pensées, leurs désirs. Le monde de Paul Bowles est très pessimiste. Je serai incapable de décrire la relation de Kit et Port. Est-ce de l'amour, de la haine, de la tendresse, de la routine?? Ils ne se parlent pas et Bowles n'explique pas tout. Le roman est parfois aussi flou que l'esprit des personnages. Quant à sa vision du désert, elle n'a rien d'un orientaliste romantique et Bowles montre une terre dure, sèche et sans pitié. Les 200 premières pages d'Un thé au Sahara m'ont complètement déstabilisée. Les errances de Port, les réactions de Kit, l'attitude de Tunner et ce couple étrange des Lyle, ... je ne comprenais pas où me menait Bowles. Puis, mon attention est revenue. A partir de la maladie de Port, j'ai eu du mal à lâcher le roman. Bowles a une écriture très puissante. Il crée une ambiance étouffante et malsaine en quelques mots. Même si Kit m'était toujours aussi mystérieuse et incompréhensive, j'ai été touchée par cette femme perdue, cherchant à tout prix à échapper à la peine et à la douleur. Après avoir souffert pendant plusieurs pages d'incompréhension et parfois d'ennui, je me suis retrouvée passionnée et haletante. Au début du roman, j'étais persuadée que je finirai ce texte avec soulagement et rédigerai un avis entièrement négatif. Mais au final, j'ai conscience d'avoir lu un roman profond, complexe et malgré tout, prenant. 
Je suis vraiment déçue de ne pas avoir eu plus de temps libre pour rentrer dès le début dans ce roman. Il mérite qu'on s'y arrête. Un thé au Sahara n'est pas un roman de plage, il demande de la réflexion et de la patience. 
Un roman assez perturbant à découvrir.

Cette édition est accompagnée de l'adaptation de Bertolucci de 1990 que je visionnerai dans quelques jours. 

"Kit tira sur sa robe et dit : "Quand j'étais jeune..."
- Jeune?
- Avant d'avoir vingt ans, je veux dire, je croyais que le mouvement de l'existence ne cessait de s'accélérer, qu'elle devenait chaque année plus riche et plus profonde, qu'on apprenait davantage, qu'on gagnait en sagesse, en compréhension, qu'on allait plus loin dans la vérité...
Elle hésita. Port eut un rire brusque.
- Et maintenant tu sais que ce n'est pas comme ça? Oui? Ça ressemble plutôt à une cigarette, Les premières bouffées sont merveilleuses, et on imagine pas qu'on en verra le bout. Puis ça devient naturel. Et tout à coup on s’aperçoit qu'on la presque finie. Et c'est alors qu'on sent le gout amer.
- Mais je suis toujours consciente de son amertume et je sais toujours qu'il n'y en a pas pour longtemps, dit-elle.
- Alors tu devrais cesser de fumer.
- Que tu es mesquin! s'écria-t-elle."
(Un thé au Sahara, Paul Bowles, 1952, Imaginaire Gallimard)




dimanche 2 août 2015

L'éclat d'un grain de riz

Le riz et la mousson
Kamala Markandaya

Challenge Myself 2015 - Été

J'ai lu, 1977.

Dans Le riz et la mousson, une paysanne indienne nous raconte son histoire : c’est en vérité un récit des plus simples dans lequel toutes les femmes se reconnaîtront. La vie de Rukmani est remplie par l’amour qu’elle porte à son mari, à ses enfants, à sa terre. Seulement cette terre est une des plus cruelles du monde, hantée par le spectre de la famine, dominée par deux réalités essentielles : le riz et la mousson.

Il y a une quinzaine d'années, je découvrais, en vacances dans les Gorges de l'Hérault, une plume d'une humanité incroyable, d'un profond amour des instants simples. J'étais adolescente et je lisais La mère de Pearl Buck. Une vieille édition tombant en lambeaux, une chaleur accablante, une petite cousine bruyante, mais une véritable lecture-immersion et un souvenir littéraire incroyable. La semaine dernière, je suis partie en vacances avec ma petite  bande. J'avais proposé à mon mari d'aller au même endroit où adolescente j'avais passé de si belles vacances. Nous voilà donc partis pour les fabuleuses Gorges de l'Hérault. Comme quinze ans auparavant, j'ai glissé dans mes bagages un roman d'une dame inconnue.  Le riz et la mousson de Kamala Markandaya. La couverture, l'histoire, ... tout me rappelait les romans de Pearl Buck. 
Kamala Markandaya et Pearl Buck ont certaines choses en commun. J'ai retrouvé le même amour de la vie et de l'être humain. Comme avec Pearl Buck, j'ai découvert en Markandaya une auteure a l'écriture délicate, unique et passionnante. L'Hérault m'aura révélé une nouvelle plume coup de cœur. Le riz et la mousson est un texte sublime.
La simplicité me touche beaucoup dans un roman. Il est plus difficile de captiver et de faire voyager le lecteur avec la description du quotidien qu'avec une grande et chevaleresque épopée. Le riz et la mousson raconte l'histoire de Rukmani. Mariée à douze ans, cette femme nous tient la main et nous amène dans son univers. Il y a le vert des rizières, leurs éclats et l'espoir qu'elles représentent. Il y a le blanc du riz et les doigts qui s'enfoncent dans les sacs de grain. La pluie lourde et violente. Le crépitement du feu et l'odeur des lentilles. Le riz et la mousson n'est fait que d'instants précieux. Mais Kamala Markandaya ne décrit pas pour autant le paradis terrestre. La vie de Rukmani est dure et elle traverse des moments d'horreur, de peine, de misère. J'ai été totalement happée par ces lourds moments. Je cherchais comment nourrir ma famille, j'errais dans les rues pour trouver un emploi et quelques pièces. J'ai eu la gorge serrée en voyant que mon stock de nourriture diminué, mais j'ai souri de délice en m'achetant un petit gâteau de riz. Ce roman fait du bien. Il fait relativiser sans culpabiliser. Les instants simples deviennent uniques et précieux. Il nous rappelle que la beauté et la joie ne sont pas dans l'abondance, mais dans un rayon de soleil et dans un repas chaud. Markandaya décrit sublimement bien le cœur humain. La colère, la joie, l'espoir. Ce roman sans prétention est la quintessence de la vie. 
Le riz et la mousson sera peut-être pour certains une agréable lecture. En ce qui me concerne, elle m'a captivée et envoûtée. J'ai vu et ressenti. 
Une triste couverture d'occasion et un nom oublié qui cachent un trésor.

" Au bout d'un moment entrèrent deux prêtres à la tête à moitié rasée. L'un d'eux portait une coupe d'eau, l'autre un plateau garni d'offrandes plus symboliques, qu'ils placèrent aux pieds de la déesse. Des cloches commencèrent à tinter ; à ce signal les prêtres entonnèrent des prières, chacun à son tour reprenant où l'autre s'était interrompu. Tout le monde était debout, beaucoup de gens avaient les mains croisées et les yeux fermés. Je fermai également les yeux, et les couvris de mes mains. Le globe de l’œil était chaud sous la paupière. Dans l'obscurité je voyais une tache lumineuse orange bordée de noir sur laquelle se détachaient les images du passé - mes fils, Ira, la hutte où nous vivions, et les champs que nous cultivons. Je revis la vieille Grand-Mère, édentée et ridée ; Kenny et le regard triste qu'il avait eu quand je lui avais annoncé notre départ ; le visage de Sacrabani, tout blanc et exprimant, comme il le faisait souvent, la peur. "
(Le riz et la mousson, K. Markandaya, J'ai lu, 1977, p 189)


(Photo : linternaute.com - Christophe Liacopoulos)

samedi 25 juillet 2015

British certes ... mais choquant!

Maurice
E. M. Forster

Petit bac 2015

 10/18, 1989.

Depuis son plus jeune âge, Maurice est hanté par des rêves dont il s'explique mal la nature étrange et mélancolique. Puis, comme tous les jeunes gens de la bonne société anglaise, il part faire ses études à Cambridge. C'est là qu'il rencontre Clive, étudiant comme lui, auprès de qui il sent naître de nouveaux sentiments. Tentant d'abord d'ignorer cette passion, le jeune homme va peu à peu entamer un long cheminement, parfois douloureux, vers la liberté et l'affirmation de son identité. Dans ce récit intimiste à l'écriture ciselée, Forster, qui jamais ne consentit à ce que cette oeuvre soit publiée de son vivant, livre une magnifique histoire d'amour sur fond de chronique sociale de l'Angleterre puritaine des années 1920.

Maurice fut ma première lecture de E. M. Forster.  D'abord étonnée par un style très détaché, j'ai vite compris que l'écriture de Forster était en réalité toute en sensibilité et en retenue. Maurice mêle avec génie scandale et politesse, réalisme et romantisme. 
J'ai été touchée par l'histoire de Maurice. Forster nous conte la vie amoureuse d'un homme qui est assez banale et simple, mais parce qu'il est homosexuel cette vie devient douloureuse et semée d’embûche. J'ai aimé que l'auteur ne tombe pas dans le mélodrame, mais qu'au contraire il montre que Maurice est un être humain comme un autre, un amoureux qui doute, se questionne, aime, pleure, rêve. C'est un roman extrêmement délicat, qui va à l'essentiel, ne s'attarde pas sur du sentimentalisme inutile. Forster trouve le mot juste pour chaque émotion
Ce roman est également très moderne pour l'époque. Je comprends pourquoi Forster n'a pas voulu qu'il soit publié de son vivant. Il parle de sexe et de désir homosexuel sans tabou ... mais toujours avec élégance. 
C'est un roman très beau et optimiste. J'ai aimé cette fin qui nous interroge sur notre relation à la société. Sommes-nous prêts à être nous-même ou continuerons-nous à vivre comme le monde veut que l'on vive? 
Cette première découverte de Forster fut très belle. Prise par le travail et la vie de famille, je n'ai eu que quelques minutes de lecture volées dans la journée, mais ce fut toujours des instants délicieux. 

" Allumant une bougie, il contempla avec surprise son pyjama déchiré et ses membres tremblants. Il pleurait toujours sans pouvoir s'arrêter, mais le plus fort de la crise était passé. Il refit son lit et se recoucha.

Le délire de Maurice fut comme le coup de tonnerre qui disperse les nuages. L'orage n'avait pas couvé pendant trois jours, ainsi qu'il l'imaginait, mais pendant six ans. Il s'était formé dans les profondeurs obscures de son être, et son entourage l'avait épaissi. Il avait éclaté, et Maurice n'en était pas mort. La splendeur du jour l'entourait. Il se tenait sur la crête des montagnes qui enténèbrent la jeunesse. Maintenant, il " voyait ".
Il avait vécu de mensonges. Les mensonges sont l'aliment ordinaire de la jeunesse, et il s'en était avidement repu. Même si tout le monde s'en foutait, il vivrait désormais loyalement. Ne serait-ce que pour la beauté de la chose. Il essaierait de ne plus se raconter d'histoires. Pour commencer, il ne prétendrait plus être attiré par les femmes alors que seuls les hommes allumaient son désir. Il désirait, n'avait jamais désiré que les hommes. Maintenant qu'il avait perdu celui qui partageait son amour, il l'admettait enfin.
Après cette crise, Maurice devint un homme. "

(Maurice, E M Forster, 10/18, 1989)



mardi 21 juillet 2015

Résultat du tirage au sort


Quatre valeureuses concurrentes ont relevé le défi du jeu Challenge Myself  : Lilly, Bénédicte, Alphonsine et Un livre Un thé.

Elles ont toutes trouvé la réponse à la question posée. Il s'agissait bien de ma chère Pearl Buck.

Et maintenant, roulements de tambour ...


 Une main innocente ...



Et Lilly est la grande gagnante! 

Elle a choisi de recevoir Les fleurs de lune de Jetta Carleton.

Merci à vous quatre d'avoir joué le jeu et participé.

mardi 14 juillet 2015

Petit jeu spécial Challenge Myself!

Oyez participants au Challenge Myself 2015!


Dans la joie et la bonne humeur, je vous propose un petit jeu! 
C'est très simple. 

Il n'est, par contre, ouvert qu'aux participants du Challenge Myself

Il vous suffit de répondre à une question concernant mon blog et ma vie de lectrice dès maintenant et jusqu'à lundi prochain minuit. Envoyez-moi votre réponse sur mon adresse romanza_plume@yahoo.fr. Je tirerai au sort, parmi les bonnes réponses, un seul nom. Le chanceux recevra un petit cadeau de ma part. Ce cadeau, c'est vous qui le choisirez car je vous laisse me désigner un titre de romans parmi mes coups de cœur littéraires. Choisissez-le parmi les auteurs cités dans mes bilans de fin d'année :  2007, 2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013 et 2014
Envoyez-moi le titre du roman choisi en même temps que votre réponse sur la boîte mail du blog. 
Je publierai le nom du gagnant mardi prochain en fin de journée sur le blog. 

Voici la question ...

Quelle auteure célèbre américaine, écrivant principalement sur l'Asie, ai-je découvert adolescente et que je relis encore régulièrement? 
J'ai chroniqué 5 de ses romans sur mon blog.

A vos claviers!

dimanche 12 juillet 2015

" Franchement, vu la façon dont j'ai été traitée par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages. "

Mille femmes blanches
Jim Fergus

Petit bac 2015

 Pocket, 2011.

En 1874, à Washington, le président Grant accepte la proposition incroyable du chef indien Little Wolf : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l'intégration du peuple indien. Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart vient en réalité des pénitenciers et des asiles... L'une d'elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie de squaw et les rites des Indiens.Aux côtés de femmes de toutes origines, elle assiste alors à la lente agonie de son peuple d'adoption...

Alors que beaucoup d'entre nous prennent le chemin des vacances, de mon côté, l'été est synonyme de longues journées de travail. Je prends le temps d'apprécier mes courts, mais agréables, instants de lecture. Tôt le matin devant mon petit déjeuner lorsque toute la maisonnée dort encore et le soir, dans mon lit avant de me laisser sombrer dans le sommeil. 
J'ai attaqué Mille femmes blanches (noté depuis un bout de temps), lors d'un week-end en famille dans un tipi traditionnel indien. Oui, je sais, je suis un brin compulsive. J'ai refermé ce roman vendredi soir et je dois avouer être assez partagée.
Le sujet m'a beaucoup intéressé. Ne connaissant que peu de choses sur les amérindiens (mais étant de plus en plus sensible à l'Histoire et la littérature étasuniennes), j'ai aimé apprendre les us et coutumes de ce peuple. On ne peut qu'être touché par un tel sujet. Le génocide "silencieux" du peuple amérindien est terrible et je n'en connaissais pas jusqu'alors toutes les horreurs. La façon sournoise avec laquelle le gouvernement américain a mis en place des interdictions chassant progressivement le peuple indien de ses terres fait froid dans le dos. J'ai appris beaucoup de choses en lisant ce roman. J'aurai aimé tout de même que ce sujet soit traité de façon plus intelligente. Le gros reproche que je fais à ce roman c'est d'être trop "romanesque". Dès les premières pages, j'ai eu la sensation d'être plongée dans un feuilleton de l'été sur TF1. Mille femmes blanches se lit vite, l'histoire est intéressante et j'ai appris beaucoup de choses, mais le style est fade et le tout ressemble trop à un téléfilm de série B. Je n'ai pas réussi à m'attacher à May que j'ai trouvé trop lisse et prévisible. Dans sa globalité, Mille femmes blanches manque de substance et de complexité. Le roman est bourré de caricatures et je n'ai pas réussi à trouver les personnages et les situations crédibles. 
Je n'ai pas détesté ce roman, j'ai même pris plaisir à le lire. J'ai parfois ri, pleuré et frémi. J'ai eu la gorge nouée en lisant les dernières pages. J'étais ravie le soir d'ouvrir le roman et de me retrouver dans la plaine américaine. Mais je dois avouer avoir trop souffert du manque de profondeur et de l'absence de style. 
Un roman à découvrir tout de même ... à condition de vouloir une lecture sans prises de tête.

" Le visage peint de mystérieux motifs, un grand nombre de nos visiteurs étaient vêtus de jambières et de tuniques de cuir resplendissantes, ornées de toutes sortes de parures fantastiques. Certains avaient les jambes et le torse nus, parcourus de curieuses peintures. D'autres, armés de lances décorées de couleurs vives, arboraient des plumes, parfois une coiffe entière. Leurs cheveux tressés étaient embellis de perles et de pièces d'argent frappé, ils portaient des colliers d'os et de dents d'animaux, mais aussi des boutons de cuivre et des clochettes d'argent, de sorte que leur magnifique apparition était accompagnée d'un tintinnabule mélodieux qui ne fit qu'ajouter au sentiment général d'irréalité. "
(Mille femmes blanches, Jim Fergus, Pocket, 2011, p117)