vendredi 15 juin 2018

En route ... ou pas!

Route des Indes
E. M. Forster

10/18, 1982.

Une jeune femme anglaise est agressée dans les grottes de Marabar, une enquête s'ensuit. Ce fait divers ordinaire sert de point de départ à E.M. Forster (1879 - 1970) pour bâtir une des œuvres les plus magistrales de la littérature moderne, tout en écrivant le roman de la présence anglaise aux Indes. Maurois comparait cet écrivain à Proust pour la finesse de ses analyses. Le rapprochement semble fondé : il faut redécouvrir Forster.

J'ai toujours mis plusieurs pages avant de rentrer totalement dans un roman de Forster. J'ai lu Maurice et Avec vue sur l'Arno et je peux affirmer que ce grand écrivain anglais a un style parfois particulier. Pourtant, bien que je sois toujours noyée dans les premières pages de ces romans, je finis toujours finalement par m'y plaire. Là, ce ne fut pas le cas. J'ai passé plus de 400 pages ennuyeuses et je reconnais avoir hésité plusieurs fois à abandonner ma lecture. Je n'ai absolument pas accroché à ce texte et je n'ai malheureusement que peu de choses à en dire. 
Je suis toujours déstabilisée par les dialogues de Forster. Je me souviens qu'au début d'Avec vue sur l'Arno, je ne savais pas qui parlait, qui était qui, etc ... Mais cette sensation est vite passée. Avec Route des Indes, je suis restée perdue du début jusqu'à la fin. L'écriture, les personnages, l'histoire, ... je suis complètement restée en dehors. Le ton est lourd et il m'a assommée. La dénonciation de l'impérialisme occidental en Inde aurait pourtant pu amener une histoire plus humaine. Le lecteur reste extérieur à l'histoire.
Un très bref avis peu constructif ... mais je ne parviens pas vraiment à parler de ce roman. Je ne vous conseille pas de commencer Forster par ce titre. Un roman sans âme que je n'ai pas aimé. Préférez lui Avec vue sur l'Arno ou Maurice.
" La plus grande partie de la vie est si terne qu'il n'y a rien à en dire, et les livres et les discours qui tentent de lui donner un intérêt sont obligés d'exagerer dans l'espoir de justifier leur propre existence. A l'interieur du cocon tissé de travail et d'obligations sociales, l'esprit des hommes somnole la plupart du temps, enregistrant les alternatives de plaisir et de douleur, mais sans rien de la vivacité que nous nous attribuons ".
(Photos : Romanza2018)

vendredi 8 juin 2018

Be here now


Un article un peu particulier sur le blog aujourd'hui ... un peu personnel aussi. 
Ma première année d'enseignement s'achève bientôt et c'est le moment du bilan. Ce fut une année extrêmement intense, émotionnellement forte. J'ai du accepter de ne pas être la professeure dont je rêvais, que cet idéal était en construction ... et qu'il le serait probablement toujours. J'ai du accepter de faire des erreurs, de ne pas savoir, de me tromper, de recommencer. J'ai beaucoup pleuré, douté et angoissé. 
Malgré toutes ces difficultés, je sais que ce métier est fait pour moi. Je l'aime profondément. Cette remise en question permanente, cette indispensable empathie, cette source inépuisable de savoirs, ... j'aime cet univers ... avec ses défauts et ses difficultés. Mais j'ai aussi pris conscience que je devais me protéger de ça.
Cette année m'a appris énormément de choses sur les autres et sur moi-même. L'une des plus importantes est que cette année m'a ouvert les yeux sur l'importance d'être bien en soi. 



J'ai toujours aimé la nature, le silence et la contemplation. J'aime la solitude et les moments de sérénité. J'ai toujours été attirée par l'idée d'harmonie, de profiter de chaque instant. Écolo dans l'âme et amoureuse des instants précieux, je suis convaincue depuis toujours de l'importance de la paix intérieure. Pourtant, il n'y a que cette année que j'ai compris ce que cela signifiait vraiment. J'étais finalement passée à côté durant des années. 
J'avais déjà essayé de méditer, de faire quelques postures de yoga, etc ... même si j'en comprenais l'importance et les bienfaits, je n'en avais pas encore ressenti toute la nécessité. 
Puis, il y a eu ce nouveau travail, un stress incessant, une classe terriblement compliquée et violente, ces 180 km quotidiens de voiture, ces listes de choses à faire qui n'en finissent pas ... Bref, la vie de beaucoup de gens. 
Dès les premières semaines, j'ai ressenti comme une bourrasque l'importance et la nécessité de me créer des rituels, d'apprendre à gérer le stress et à prendre du recul face aux événements. C'est la première fois de ma vie où j'ai compris ce que signifiait vraiment la méditation, le yoga, l'harmonie. Mes nombreuses tentatives antérieures étaient toutes tombées à l'eau. Désormais, avec ce changement de vie, mes 32 ans, mes 2 enfants, j'ai enfin compris. 

Si je ne voulais plus avoir cette boule au ventre chaque dimanche soir en pensant à la semaine qui arrivait, si je voulais faire le tri dans mes priorités, si je voulais être capable de prendre du recul et me sentir bien, je devais trouver quelque chose. 
J'ai commencé par le yoga. Au début, ce n'était que quelques postures simples. Je n'en ressentais pas forcément les bienfaits. Progressivement, j'ai senti que j'en avais besoin et que si je passais une semaine sans rien faire, j'avais des tensions dans le dos et les nerfs à vif.
Puis, ça a été mon rituel du dimanche soir pour trouver la paix avant le début de semaine : huiles essentielles, auto-massages, musiques apaisantes, respiration ... 
Petit à petit, j'ai commencé aussi à faire des moments méditations avec Romanzino et Romanzina grâce aux deux pépites Calme et attentif comme une grenouille d'Eline Snel et Mon premier livre de méditation de Gilles Diederichs et Caroline Modeste. 
Depuis plusieurs semaines maintenant, j'ai légèrement avancé mon réveil le matin (chose que j'avais déjà commencé il y a quelques temps, mais de façon moins systématique). Avant de prendre mon petit déjeuner, je fais quelques étirements de yoga, je médite 5 mn, j'apprécie le calme et le silence. Ensuite, je petit-déjeune longtemps en lisant plusieurs pages. Je fais des choses pour moi, rien que pour moi, avant que la journée commence. 
J'ai aussi pris l'habitude de tenir un carnet d'intentions. Plutôt qu'un journal intime, j'y écris chaque soir avant le coucher mes intentions du lendemain. Ces intentions peuvent être intellectuelles, sportives ou spirituelles. Le matin, je pars au travail avec, à l'esprit, une intention positive pour la journée. 
Pour l'instant, je tâtonne encore et je n'y arrive pas toujours. Mais l'intention et l'envie sont là. 

L'année dernière, j'aurais entendu parler n'importe qui de tout ça avec beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme. Pour autant, je n'aurai pas réussi à l'appliquer à moi-même. J'aurais aimé du fond du cœur, mais je ne m'y serais pas tenue. Tout simplement parce que le temps n'était pas encore venu d'en comprendre la nécessité. 
Arnaud Desjardins, penseur, a expliqué qu'il ne fallait pas méditer pour faire comme quelqu'un ou parce qu'on aimerait bien le faire, y arriver, faire partie des gens qui méditent, etc ... Il a dit qu'il fallait méditer pour soi, qu'on pouvait comprendre la médiation que si on en ressentait réellement le besoin. Cela a mis plus de 30 ans pour que je le comprenne. Voilà pourquoi jusqu'à maintenant, ce n'était qu'une idée qui me plaisait, mais que je n'arrivais pas à pratiquer. Désormais, j'ai besoin de ces moments à moi, où je réfléchis et me concentre sur ce que je ressens (peur, doute, bonheur, ...). Je comprends des choses qui restaient obscures jusqu'à maintenant. 
Tout comme la lecture, je désire transmettre cela à mes enfants : l'importance d'être bien et heureux en soi pour être bien avec les autres. J'en ai toujours eu conscience et je l'ai toujours revendiqué, mais désormais, je le comprends vraiment. Être dans le présent n'est pas qu'une jolie phrase à balancer après un verre de vin de trop à un repas de famille ou pour faire une belle citation sur Instagram. Cela s'apprend. J'ai envie de l'apprendre, j'ai envie de le transmettre.

mardi 29 mai 2018

Scientif-hic!


Prenez le temps d'e-penser - Tome 1 
Bruce Benamran

Poche Marabout, 2017.

Vous vous interrogez sur des phénomènes simples  sans retrouver dans quelle case de votre cerveau vous avez rangé ce que vous avez appris en 5ème. Vous êtes curieux mais pas franchement scientifique, ce livre est pour vous.

Qu’est-ce que l’électricité statique ? Pourquoi un aimant aimante-t-il ? Savez-vous ce qu’est la quinte essence ? Pourquoi éteint-on les lumières dans un avion un quart d’heure avant d’atterrir de nuit ? Mendeleïev est-il le premier vrai punk de l’histoire de la Russie ? Qu’a-t-elle donc de si « générale »  la relativité générale ?

Le temps est-il une illusion  ? La lumière est-elle d’ondes ou de particules ?…prenez le temps d’e-penser.


(Autant que vous le sachiez, cet article comporte de nombreuses digressions!)

Depuis mon aventure Je-me-reconvertis-et-fais-enfin-le-métier-dont-je-rêve-depuis-l'âge-de-3-ans-et-demi, je m'offre quotidiennement des moments de lecture "pour apprendre". J'ai toujours été une grosse lectrice de romans (ce que je revendique haut et fort d'ailleurs!). Si bien que mes "autres" lectures ont toujours été rares : BD, magazines, essais, documentaires, ... Depuis l'année dernière, j'ai pris goût à lire quelques pages par jour d'un texte qui m'apprend des choses (petite habitude prise durant la préparation au concours de prof des écoles). 

Avant de parler de Bruce Benamran, je tiens tout d'abord à vous parler d'Alexandre Astier. Pourquoi me direz-vous? Car c'est grâce à Astier que j'ai connu Benamran. Autant vous l'avouer tout de suite, je voue un culte à Alexandre Astier. C'est un auteur incroyable qui sait mêler humour et culture avec délice. Ses deux spectacles sur scène sont tout bonnement géniaux et je peux citer toutes les répliques de Kaamelott sans difficultés. Mais surtout, c'est un homme qui prône l'ouverture d'esprit et l'accès à la culture. Il revendique le fait que la vie est faite de connaissances et de découvertes incroyables qui n'attendent qu'une chose :  qu'on vienne vers elles. La vie est trop courte pour attendre que le temps passe, de rêver sa vie plutôt que de la vivre. Astier aime se cultiver, apprendre de nouvelles choses, débattre, fouiller, travailler. Il nous prouve aussi que la culture peut ne pas être lourde, pédante et ennuyeuse. Elle peut être passionnante et drôle (Bon, ok, ça je le savais déjà, mais une piqûre de rappel fait du bien). Tout ça pour dire que Bruce Benamran a fait la 1ère partie du spectacle d'Astier, L'exoconférence, et qu'Astier a fait la préface du livre de Benamran que je vous présente ici. Voilà, la boucle est bouclée. 

Dans l'esprit d'Astier donc, Benamran veut montrer que la culture (principalement scientifique ici) peut être expliquée facilement et de façon ludique. Bon ... je dois avouer qu'il ne m'a pas totalement convaincue. 
Je ne suis pas du tout scientifique. J'ai souffert (jusqu'à l'année dernière) d'une phobie des maths très handicapante toute ma scolarité et je suis littéralement sortie de mon corps durant tous les cours de physique-chimie que j'ai suivis. Pourtant, j'aime ça et j'ai pansé mes blessures maintenant que je suis enseignante. Ces disciplines me fascinent. Mais bon, que voulez-vous, l'étiquette "littéraire-nulle en maths" a bien fait son travail durant des années. J'ai donc ouvert ce livre assez "vierge scientifiquement". Je l'ai picoré durant plusieurs mois et je suis passée par différentes émotions. Plusieurs chapitres m'ont passionnée. J'ai appris beaucoup à la lecture de cet ouvrage. En tant que bonne littéraire, j'ai surtout aimé les anecdotes et les biographies de scientifiques (je suis désormais en admiration devant Giordano Bruno. En plus, j'ai appris que Sandor Marai avait écrit La nuit du bûcher en s'inspirant de sa vie. Il me le faut!).  J'ai retenu beaucoup de petites histoires sur l'évolution des sciences et les découvertes. Certains passages sont très bien écrits et se lisent comme un roman. Mais une grosse partie du livre est difficile à comprendre pour une païenne comme moi. Après tout, est-ce si grave de ne pas avoir tout compris, allez-vous me dire! C'est là où est le problème. J'ai très mal vécu les moments où j'étais larguée. Bruce Benamran insiste tellement sur le fait qu'il vulgarise le plus possible, qu'il ne peut pas faire plus simple, etc ... qu'au final, on a juste la sensation terrible d'être débile! Ce ton m'a franchement exaspérée. Peut-être suis-je la seule lectrice à l'avoir ressenti. Mais toujours est-il que je suis incapable après cette lecture de vous parler de la théorie de la relativité par exemple et j'ai l'horrible sensation que c'est entièrement de ma faute. Ceci dit, j'ai envie de comprendre, ma curiosité est éveillée et je compte bien fouiller, ne pas en rester là. Dans ce sens, Benamran a réussi son pari. Je prends le temps d'y penser. 

Un ouvrage intéressant, parfois drôle, plein de petites histoires passionnantes. Mais un ouvrage qui se veut simple et facile d'accès et qui pourtant peut parfois avoir un ton supérieur assez dérangeant
"Parmi ces cent astronomes choisis, il y en a un, français, très prometteur : Guillaume Joseph Hyacinthe Jean-Baptiste Le Gentil de la Galaisière, ou plus simplement Guillaume Le Gentil que, tant par souci de simplicité qu'afin de vous permettre de vous identifier à lui par un ingénieux mécanisme de familiarisation, je nommerai désormais Guigui. Parce que Guigui va avoir un destin tout à fait hors du commun. Il est le Pierre Richard de l'astronomie, le Jacques Villeret de la science ; il est sans conteste un des plus grands poissards de la triste et longue histoire des poissards. D'ailleurs, je n'hésiterai pas à marquer d'un "FAIL !" les étapes de sa vie auxquelles, vraisemblablement, son karma aura décidé de lui faire payer les fautes de toutes ses vies antérieures en seulement quelques années, parce, que oui, 'karma is a bitch'*."
Prenez le temps d'e-penser, Tome 1, Bruce Benamran 
(Photos : Romanza2018)

dimanche 27 mai 2018

Phénix

La part des flammes
Gaëlle Nohant

 Livre de poche,2016.

Mai 1897. Pendant trois jours, le Tout-Paris se presse à la plus mondaine des ventes de charité. Les regards convergent vers la charismatique duchesse d’Alençon. Au mépris du qu’en-dira-t-on, la princesse de Bavière a accordé le privilège de l’assister à Violaine de Raezal, ravissante veuve à la réputation sulfureuse, et à Constance d’Estingel, qui vient de rompre brutalement ses fiançailles. Dans un monde d’une politesse exquise qui vous assassine sur l’autel des convenances, la bonté de Sophie d’Alençon leur permettra-t-elle d’échapper au scandale  ? Mues par un même désir de rédemption, ces trois rebelles verront leurs destins scellés lors de l’incendie du Bazar de la Charité.

J'ai commencé ma lecture de ce roman sur des chapeaux de roue. Entamé un soir sous ma couette, j'ai lu jusqu'à 3h du matin, éclairée par une lampe frontale pour ne pas réveiller ma moitié. Autant dire qu'avec deux enfants en bas âge et une vie professionnelle bien remplie, ça ne m'arrive plus très souvent. J'ai été tenue en haleine durant plusieurs pages et ce fut jouissif. Le début de ce roman est très prometteur et la scène de l'incendie du Bazar est captivante (et traumatisante aussi). Malheureusement, les jours qui ont suivi, ma vie a été très occupée et je n'ai pu garder un rythme de lecture convenable. Du coup, mon enthousiasme s'est essoufflé. C'est bien dommage car La part des flammes est un excellent roman que je vais conseiller partout autour de moi. 
Je reconnais que la première moitié du roman est bien meilleure que la seconde, mais l'ensemble est superbement bien écrit et passionnant. J'ai aimé la finesse et la retenue de Gaëlle Nohant. Elle nous offre un roman intelligent et crédible, là où elle aurait pu écrire qu'un page turner téléphoné et sentimental.  Gaëlle Nohant ne cherche pas à tout prix à plaire à son lecteur. Elle ne fait ni dans le pathos, ni dans l'exagération. Son histoire est bouleversante tout en restant sobre. 
L'incendie du Bazar de la Charité reste pour moi la scène la plus réussie du roman. J'ignorais l'existence de cette tragédie et je savais encore moins que la petite sœur de Sissi y était liée.  J'ai appris beaucoup de choses à la lecture de ce roman et j'ai adoré ça. Quant aux personnages, je les ai trouvés crédibles et humains. 
La fin du roman ne m'a pas totalement convaincue, je le reconnais. J'ai aimé les dernières pages très en retenue, mais la scène de délivrance est trop tirée par les cheveux. Je n'y ai pas cru. 
Toujours est-il que La part des flammes est un excellent roman historique. J'ai aimé l'écriture très travaillée de Gaëlle Nohant. L'incendie du Bazar restera très longtemps gravé en moi.
Tout lire lui avait donné le vertige et une faim grandissante du monde. Elle y avait perdu le peu de déférence qu'on lui avait inculquée. Les livres lui avaient enseigné l'irrévérence et leurs auteurs, à aiguiser son regard sur ses semblables; à percevoir, au delà des apparences, le subtil mouvement des êtres, ce qui s'échappait d'eux à leur insu et découvrait des petits morceaux d'âme à ceux qui savaient les voir. Mais la lecture avait aussi précipité sa chute.
(La part des flammes, Gaëlle Nohant)
(Photos : Romanza2018)

vendredi 11 mai 2018

" Un papillon blanc, c'est une marguerite qui vole "


Vendredi ou la vie sauvage
Michel Tournier

Folio junior édition spéciale, 1993.

Un jour de septembre 1759, Robinson, seul survivant du naufrage de La Virginie, échoue sur l'île qu'il baptise Speranza et s'en déclare gouverneur. Aussi, quand il rencontre l'Indien Vendredi, le tient-il naturellement pour son esclave.

Voici un classique de la littérature de jeunesse que je n'avais jamais encore lu. En tant que professeure des écoles, je me devais de le découvrir. Je me souviens aussi que mon frère l'avait dévoré étant jeune adolescent. Il en parle toujours avec beaucoup d'émotion. Pour toutes ces raisons, je me suis décidée à découvrir ce texte si célèbre. Ce fut une belle découverte.
Je n'ai jamais lu Robinson Crusoé de Daniel Defoe, mais, je connais comme beaucoup l'histoire. Dans mon enfance, j'ai regardé un nombre incalculable de fois un vieux VHS d'une adaptation de 1972 du réalisateur russe Govoroukhine (que j'aimerais retrouver d'ailleurs). Je connaissais donc l'esprit très "colonisateur" de l'oeuvre de Defoe. La relation de Robinson et Vendredi, l'indien qu'il rencontre sur l'île, est basée sur la supériorité de l'homme occidental et civilisé. " Qu'était Vendredi pour Daniel Defoe? Rien, une bête, un être en tout cas qui attend de recevoir son humanité de Robinson, l'homme occidental, seul détenteur de tout savoir, de toute sagesse. L'idée que Robinson eût de son côté quelque chose à apprendre de Vendredi ne pouvait effleurer personne avant l’ère de l'ethnographie" (Michel Tournier, Le vent Paraclet). Michel Tournier va redonner sa vraie place à Vendredi lorsqu'il écrit Vendredi ou les limbes du Pacifique, puis Vendredi ou la vie sauvage. Il lui donne sa place d'homme, d'être pensant, détenteur d'une histoire et d'un savoir. Je ne savais pas, avant de le lire, ce que Tournier avait modifié dans l'histoire originale. J'ai été surprise par ce retournement, cette inversion des rôles. En tant que bonne occidentale, j'aimais la vie créée par Robinson au début de son naufrage ainsi que son organisation sur l'île. Puis j'ai compris, à l'aide de Vendredi, l'importance de la liberté et du respect de la nature
J'ai énormément aimé ce texte. L'écriture simple et limpide, pourtant pleine de symboles et de sous-entendus, est sublime. Ce court texte chamboule et bouscule. La fin m'a serré le cœur. 
Je pense que c'est un roman à mettre entre toutes les jeunes mains ... à condition d'en parler ensuite. C'est une histoire, certes belle, mais également dure. Certaines scènes peuvent marquer les jeunes lecteurs. Ce texte n'est pas évident à comprendre. Il doit être interprété et discuté avec les plus jeunes. Je pense que c'est un texte que je lirai avec de futurs élèves et que je ferai découvrir avec plaisir à mes propres enfants. Je le relirai, en ce qui me concerne, avec joie.
Un classique à découvrir!
"Ainsi toute l'oeuvre qu'il avait accomplie sur l'île, ses cultures, ses élevages, ses constructions, toutes les provisions qu'il avait accumulées dans la grotte, tout cela était perdu par la faute de Vendredi. Et pourtant il ne lui en voulait pas. La vérité, c'est qu'il en avait assez de cette organisation ennuyeuse et tracassière, mais qu'il n'avait pas le courage de la détruire. Maintenant, ils étaient libres tous les deux. Robinson se demandait avec curiosité ce qui allait se passer, et il comprenait que se serait désormais Vendredi qui mènerait le jeu."
Vendredi ou la vie sauvage, Michel Tournier, Folio junior, 1993, p 89) 
(Photos : Romanza2018)

mardi 8 mai 2018

Ressource

Ursule Mirouët
Honoré de Balzac

Folio classique, 2000.

«Croyez-vous aux revenants ? dit Zélie au curé. - Croyez-vous aux revenus ? répondit le prêtre en souriant.»

Ursule Mirouët est en effet une histoire de revenants et de revenus. Une histoire de revenus ou comment, dans la petite province vipérine de Balzac, des «héritiers alarmés» parviennent à voler le testament d'un vieux médecin et tentent de ruiner la jeune fille qu'il a adoptée. Une histoire de revenants et c'est tout le Balzac spirite et mesmérien qui, dans ce singulier roman, dit sa croyance aux rêves messagers du destin et vengeurs du crime.


Petit retour aux valeurs sûres cette semaine avec Balzac. Je ne l'avais pas lu depuis trop longtemps. Balzac est un auteur cher à mon cœur depuis ma lecture d'Eugénie Grandet à la fac. Pourtant ma première rencontre avec lui date du lycée avec La duchesse de Langeais et à l'époque, moi qui aimais tant les romans classiques, je n'avais pas accroché. Honte à moi! Depuis Eugénie Grandet, Balzac fait parti de ces auteurs que je lis régulièrement et avec beaucoup de plaisir.  Ursule Mirouët est ma quatorzième expérience balzacienne. 
J'ai entendu parler de ce roman de Balzac la première fois dans le roman de Dai Sijie, Balzac et la petite tailleuse chinoise. Les héros découvrent la littérature occidentale, interdite sous Mao, grâce à ce roman. Il le dévore en une nuit et au réveil, ils ont l'impression que tout ce qui les entoure est différent. J'avais aimé cette vision de la littérature si puissante qu'elle peut modifier le regard que l'on porte sur la vie. J'ai donc noté Ursule Mirouët en promettant de le lire
Cette lecture fut un régal. Je me suis délectée de chaque page et de la plume si vive de Balzac. Je reconnais que la jeune Ursule est un peu trop "oie blanche", cependant je l'ai prise en affection et j'ai tremblé pour elle. J'ai embarqué dans ce passionnant récit d'héritage et de revenants. Ursule Mirouët est un roman rythmé aux nombreux rebondissements. Je pense qu'il peut être une bonne première approche de Balzac. J'ai vu qu'il était souvent donné au collège ou au lycée et je comprends pourquoi. 
J'ai été très touchée par la relation entre Ursule et ses protecteurs. Le premier d'entre eux est, bien entendu, son tuteur le docteur Minoret. Mon cœur s'est souvent serré devant tant de tendresse. Je suis peut-être bien naïve et trop sensible, mais j'ai été très émue par le lien qui les unissait. Plusieurs personnages gravitent autour d'eux. On pourrait les classer dans deux catégories bien distinctes : les bons et les mauvais. Cependant, chez Balzac, la vie est bien plus complexe et lorsque les dernières pages arrivent, les sentiments évoluent et les personnages aussi. Je reconnais que le roman est dans l'ensemble assez manichéen, mais Balzac n'en reste pourtant pas là. La fin du roman rachète certains personnages noirs du texte et je pense également au personnage de Savinien, peu reluisant dans les premières pages qui gagne en maturité et en profondeur. 
Ce que j'aime tant également chez Balzac? Sa "comédie humaine" bien sûr. C'est un régal de croiser des personnages que l'on a déjà vus dans certains romans, d'autres que l'on croisera prochainement lors d'autres lectures. Ce monde qu'il a créé est fascinant. Comme avec les Rougon-Macquart, c'est un réel bonheur de chercher le liens, observer les clins d’œil, les allusions, de voir évoluer les personnages au fil des œuvres. Une fois Ursule Mirouët refermé, j'ai eu envie de me précipiter vers ces romans balzaciens qui m'attendent encore : Une fille d’Ève, Splendeurs et misères des courtisanes, Illusions perdues, ...
"Mais à l'aspect de Minoret-Levrault, un artiste aurait quitté le site pour croquer ce bourgeois, tant il était original à force d'être commun. Réunissez toutes les conditions de la brute, vous obtenez Caliban qui, certes, est une grande chose. Là où la Forme domine, le Sentiment disparaît. Le maître de poste, preuve vivante de cet axiome, présentait l'une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficile trace d'âme sous la violente carnation que produite un brutal développement de la chair. Sa casquette, en drap bleu, à petite visière et à côtes de melon, moulait une tête dont les fortes dimensions prouvaient que la science de Gall n'a pas encore abordé le chapitre des exceptions. Les cheveux gris et comme lustrés qui débordaient la casquette vous eussent démontré que la chevelure blanchit par autre chose que par les fatigues d'esprit ou par les chagrins."
(Ursule Mirouët, Balzac, Folio classique, 2000, p 24) 
(Photos : Romanza2018)

vendredi 27 avril 2018

Avec Alice dans le terrier du lapin?

D'après une histoire vraie 
Delphine de Vigan

Editions JC Lattès, 2015.


"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser."

Dans ce roman aux allures de thriller psychologique, Delphine de Vigan s'aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction. Ce livre est aussi une plongée au cœur d'une époque fascinée par le Vrai.

Je ne sais pas ce qui me restera de ce roman dans quelques semaines ou quelques années. Comme souvent avec les romans contemporains, j'ai peur que, malgré ma lecture enthousiasmante, j'oublie rapidement ce texte. Amoureuse des classiques et des langues riches, je  peux être conquise par une intrigue contemporaine, toute en déplorant la pauvreté de l'écriture et finalement oublier très vite ce texte. Ceci dit, j'ai terminé hier soir tard D'après une histoire vraie et j'ai beaucoup pensé à lui toute la journée d'aujourd'hui. Est-ce bon signe? Fera-t-il parti de ces romans contemporains que j'aime profondément et qui m'ont marqués durablement?
Je comprends certaines critiques que j'ai pu lire sur ce roman de Delphine de Vigan, notamment l’égocentrisme de la narratrice ou quelques lourdeurs dans la narration (je pense, par exemple, aux trop nombreuses références culturelles qui manquent terriblement de naturel). Cependant, j'ai dévoré ce roman et j'avoue avoir beaucoup aimé. 
Delphine de Vigan questionne le lecteur sur l'importance de la réalité dans la fiction. Est-ce que le fait qu'un roman soit vrai et se revendique comme tel fait que les lecteurs accrochent davantage? Les lecteurs sont-ils demandeurs de vérité? J'ai aimé cette interrogation et les réflexions de Delphine de Vigan sur le sujet. Il n'y a pas vraiment de réponse au final. Chacun est libre de croire ce qu'il veut. C'est, je pense, ce qui fait la richesse de ce roman, c'est la grande liberté d'interprétation du lecteur
D'après une histoire vraie apporte peu de réponses et questionne en permanence son lecteur, que ce soit sur l'intrigue (mais qui est L? Quelle est son histoire?) ou la narratrice (Delphine est-elle oui ou non Delphine de Vigan?). En fait, en ouvrant ce texte, je n'en connaissais rien (non, je ne vis pas dans une grotte. Je suis juste passée entre les gouttes du déluge médiatique). J'ai été du coup totalement prise au piège de cette auto-fiction. J'ai été très surprise de trouver une narratrice qui semblait être Delphine de Vigan elle-même. Une narratrice qui parlait de sa vie intime, de son histoire avec François Busnel (de La grande librairie), de ses précédents romans, etc ... Si bien que je n'ai plus su où se terminait la réalité, où commençait la fiction. Delphine de Vigan a gagné. Je me suis interrogée tout le long du texte pour savoir si tel ou tel fait était vrai ou inventé pour finalement me demander si cela importait vraiment. Le roman est, en tout cas, original et bien pensé. 
Hormis ce jeu que Delphine de Vigan engage avec son lecteur, il y a l'intrigue. Celle d'une écrivaine incapable d'écrire après la publication de son dernier roman. Elle rencontre L., une femme énigmatique qui insidieusement la détruira. L'intrigue est lente et c'est ce que j'ai aimé. J'ai eu l'impression que Delphine de Vigan essayait de créer une ambiance à la Laura Kasischke, une atmosphère lourde et angoissante alors que rien finalement ne semble vraiment cauchemardesque. Delphine de Vigan n'a pas le talent de Kasischke dans ce domaine, mais le résultat sonne juste et j'ai vraiment embarqué. J'ai aimé la relation entre Delphine et L. L'auteure décrit avec précision ces actes en apparence anodins, mais qui peuvent lentement détruire quelqu'un. Le fait qu'on ait peu de réponses quand vient la fin du roman amène le lecteur à s'interroger, à réfléchir à toutes les hypothèses, même les plus saugrenues.
J'avais déjà lu Delphine de Vigan il y a longtemps avec Les heures souterraines. A chaque fois, il s'agit d'un cadeau. On m'a offert ces deux romans. Sans cela, je ne les aurais sûrement jamais ouverts. Je suis heureuse de les avoir reçus, car j'ai pu découvrir une auteure juste et très imaginative. Les heures souterraines était poignant. D'après une histoire vraie m'a tenu en haleine deux soirées. 
Un roman original à découvrir, une intrigue bien ficelée qui perturbe son lecteur
"Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois dans sa vie, la tentation du saccage? Ce vertige soudain - Tout détruire, tout anéantir, tout pulvériser - parce qu'il suffirait de quelques mots bien choisis, bien affûtés, bien aiguisés, des mots venus d'on ne sait où, des mots qui blessent, qui font mouche, irrémédiables, qu'on ne peut effacer. Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois, cette rage étrange, sourde, destructrice, parce qu'il suffirait de si peu de choses finalement, pour que tout soit dévasté?"D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, JC Lattès, 2015.
(Photos : Romanza2018)

mercredi 25 avril 2018

" Le cœur humain est assez vaste pour contenir l'univers ".

Lord Jim
Joseph Conrad

Livre de poche, Biblio, 2016.

Pour les Blancs de la côte et les commandants de navires, il était Jim - rien d'autre. Evidemment, il avait une identité plus complète, mais il n'acceptait pas de l'entendre mentionner. Son incognito - qui était aussi percé qu'un tamis - ne visait pas à dissimuler une personne, mais un fait. Lorsque celui-ci traversait le masque, il quittait sans délai le port où il se trouvait et partait pour un autre, généralement plus loin vers l'Est. Jim en appelait à la fois aux deux versants de l'âme - celui qui regarde constamment la lumière du jour et celui qui, telle la face cachée de la lune, reste sournoisement tapi dans une obscurité perpétuelle, avec parfois seulement une furtive lueur brumeuse venant caresser ses bords. Son attitude mystérieuse me fascinait, comme s'il avait été un prototype de sa race, comme si la vérité obscure qu'il recelait était assez grave pour affecter la conception que l'humanité se fait d'elle-même.

Voici un roman commencé il y a 9 mois au bord de la mer et terminé hier soir face aux montagnes brumeuses. 
Ma lecture de Lord Jim fut singulière. Lorsque j'ouvre un roman, je poursuis ma lecture jusqu'à la fin. Je ne commence pas d'autres romans en parallèle. Je peux lire des ouvrages théoriques, des beaux livres, des BD, des magazines, ... mais pas d'autres romans. Je suis assez exclusive sur ce point. Cependant, en ouvrant Lord Jim il y a quelques mois, j'ai compris que si je lisais d'une traite ce complexe et exigeant roman, je passerai à côté. 
Sans l'avoir prévu, j'ai donc fait une lecture "grignotage" de ce roman de Joseph Conrad. J'ai lu quelques pages par ci par là, entre deux romans ou lorsque j'avais quelques minutes à tuer. Il m'a suivi dans tous mes déplacements. J'en suis ravie car cette façon de le lire a fait que j'ai pu savourer toute la beauté de ce texte. 
Cela serait prétentieux de dire que j'ai tout saisi de Lord Jim. La narration est tellement étrange, les récits sont emmêlés et les personnages très énigmatiques, si bien que je n'ai pas tout compris au texte, je dois bien l'avouer. Ceci dit, j'en ai perçu la beauté. Lire Lord Jim, c'est être saisi, sans s'y attendre au détour d'une page, par une phrase, un mot, une image. Comme un long poème, Lord Jim offre des moments de pure délicatesse où les mots raisonnent, font écho, nous transportent. Et tant pis, si on a perdu le fil de l'histoire. 
Lord Jim fut une expérience de lecture particulière ... toute en sensibilité.  Je sais que c'est un roman, qui lut d'une traite, m'aurait fait souffrir. En le lisant par petits bouts, j'ai pu le déguster sans me lasser. Je n'ai pas cherché à me plonger dans l'intrigue, parfois complexe, mais seulement à apprécier ces belles phrases envoûtantes.
" Je restai planté là assez longtemps pour qu'un sentiment de solitude totale s'empare de moi, à tel point que tout ce que j'avais vu dans le passé récent, tout ce que j'avais entendu, et la parole humaine elle-même, me semblait ne plus avoir d'existence, et ne survivre qu'un instant de plus dans ma mémoire, comme si j'avais été le dernier représentant de la race humaine. C'était une impression étrange et mélancolique, née presque inconsciemment, comme toutes les illusions, dont je soupçonne qu'elles ne sont pas autre chose que des visions d'une lointaine et inaccessible vérité vaguement entrevue ".
(Lord Jim, Joseph Conrad, Livre de poche, 2016)
(Photos : Romanza2018)

lundi 23 avril 2018

L'enfer conjugal

Le destin de Mr Crump
Ludwig Lewisohn

Libretto, 2014.

A la Belle époque aux Etats-Unis, un homme jeune voit sa vie de couple se transformer petit à petit en un enfer insoutenable, comme un piège inévitable, son destin prend progressivement la forme d'une prison. 
Issu d'un milieu cultivé d'émigrés allemands installés dans le sud du pays, Herbert Crump est un jeune musicien plein d'avenir. Sa réussite passe nécessairement par la conquête de New York. Il quitte donc ses parents pour s'y installer et fait rapidement connaissance avec Anne, une femme d'apparence discrète et aimable. 
Manipulatrice et expérimentée, elle le fait rapidement tomber dans ses filets. Elle arrive sans trop de mal à se faire épouser du musicien naïf et moralement vertueux. 
Ce mariage est un désastre qui révèle à Herbert la vulgarité et la folie ordinaires de sa femme tout en compromettant sa réussite artistique. Entre cet homme et cette femme ce sont deux conceptions du monde inconciliables qui s'affrontent. 

En lisant Vera d'Elizabeth Von Arnim il y a quelques années, j'avais découvert une vision étouffante et diabolique du couple. La jeune héroïne était prise dans les filets d'un mari psychorigide et tyrannique. Le destin de Mr Crump expose la situation inverse. Nous suivons Herbert Crump, jeune musicien plein d'avenir, se faire piéger par Anne Vilas. 
Tout comme Vera, le génie de ce texte vient de la grande complexité des personnages et de l'analyse fine des liens qui les unissent. Les personnages ne sombrent pas dans la caricature et là où Lewisohn aurait pu décrire qu'une horrible histoire glauque, il dissèque avec précision et rigueur les relations entre Herbert et Anne. 
Le destin de Mr Crump est un roman violent et cru. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi il a été refusé pendant plusieurs années. Rien n'est épargné au lecteur. L'image d'Anne, ses cheveux, ses cris, ses rides, ses mains, ses incontinences sont gravés dans ma mémoire. Cependant, Lewisohn ne tombe pas dans la violence facile. L'horreur de la situation de Herbert vient du fait qu'elle est terriblement réaliste, sournoise, insidieuse. J'avais imaginé en ouvrant ce roman davantage de coups bas et de tortures. Finalement, j'ai trouvé un roman d'une maîtrise incroyable, qui arrive à créer un malaise et un terrible sentiment d'horreur tout en restant dans le vrai, le crédible. Je ne suis à aucun moment restée bouche bée d'effroi en voyant les manipulations d'Anne, car toutes les manœuvres de cette femme sont discrètes. On assiste, penauds et fatalistes, à la lente destruction de Herbert. 
Je pense être la seule lectrice à avoir ressenti un peu de pitié pour Anne. Bien sûr, elle est odieuse et répugnante. Mais je n'ai pas réussi à m'enlever de la tête que pour agir ainsi, elle devait être terriblement seule et malheureuse. 
Le destin de Mr Crump se dévore. C'est un roman singulier, puissant, aux personnages complexes. A lire absolument!
"Elle entourait encore une fois la tête d'Herbert de ses bras nus. Il semblait y avoir dans sa voix une réelle tendresse. C'est cette tendresse, dont l'impression persista en lui, qui l'empêcha de voir les mâchoires du piège où il était pris. Celui-ci avait-il été tendu de propos délibéré ? Avait-on fait jouer intentionnellement le ressort pour refermer les mâchoires ? Sur ce point, Herbert réserva toujours son jugement. Peut-être était-ce une vanité essentielle, au fin fond de lui-même, qui le faisait penser ainsi, une répugnance à croire que dans sa vingt-quatrième année il n'était qu'un sot fieffé. Puis ce fut comme si un serpent lentement, peu à peu, l'eût étreint de ses replis et lui eût comprimé la poitrine. Il fut certain de la duplicité instinctive d'Anne, de sa perfidie sans borne. Il continuait à vouloir croire, à se forcer à croire, que durant ces premiers jours fatals, elle avait été poussée par une passion sincère, et avait été la victime et non la maîtresse des événements."(Le destin de Mr Crump, Ludwig Lewisohn, libretto, 2014)
(Photos : Romanza2018)

samedi 14 avril 2018

Princesse d'Egypte

 Le roman de momie
Théophile Gautier

Garnier flammarion, 1973.

Un lord anglais découvre la momie d'une jeune fille et en tombe amoureux.
Un papyrus placé dans la tombe, conte l'histoire de la mystérieuse "endormie"... À Thèbes, en Égypte, au temps de Moïse, Tahoser, jeune et séduisante Égyptienne brûle d'amour pour Poëri, un bel inconnu. Mais Poëri appartient au peuple esclave des Hébreux et aime Ra'hel. Tahoser en a le coeur brisé... Pendant ce temps, Pharaon la poursuit d'un amour dont elle ne veut pas...


Je croise ce roman depuis l'enfance. Ma main se tendait souvent vers lui à la bibliothèque municipale. Je l'ai souvent ouvert. J'ai découvert plusieurs fois les premiers mots aussi. Pourtant, je ne l'avais encore jamais lu.
Je confesse avoir eu quelques difficultés à entrer dans ce roman. Certes, l'ambiance y est envoûtante. J'aime beaucoup l'ambiance "archéologie égyptienne", j'ai donc été une proie facile. Mais les interminables (et bien trop méticuleuses) descriptions de Gautier ont eu raison de moi par moment. Cependant, le roman gagne en intensité dans le dernier tiers et j'ai été totalement happée. Impossible alors de lâcher cette histoire. Je voulais absolument connaître la fin de ce conte égyptien teinté de christianisme. J'ai embarqué jusqu'au dernier mot.
Gautier nous offre une oeuvre profondément romantique, dans sa thématique comme dans sa forme. L'Orient y est fantasmé, la nature et les sentiments des personnages se répondent, tiennent une grande place dans le livre. 
Ce fut une lecture à retardement. Le début fut laborieux et la fin, merveilleuse. A découvrir.
" Cette vieille hideuse, s'accrochant de ses doigts osseux au rebord du char, à côté de ce Pharaon de stature colossale et semblable à un dieu, formait un étrange spectacle qui, heureusement, n'avait pour témoin que les étoiles scintillant dans le bleu noir du ciel ; placée ainsi, elle ressemblait à un de ces mauvais génies à configuration monstrueuse qui accompagnent les âmes coupables aux enfers. Les passions rapprochent ceux qui ne devraient jamais se rencontrer ".
Théophile Gautier, Le roman de la momie, garnier flammarion, 1973. 
(Photos : Romanza2018)

vendredi 30 mars 2018

Des rencontres

Marya, une vie
Joyce Carol Oates

Le livre de poche, biblio, 2014.

Orpheline de père, abandonnée par sa mère, Marya Knauer est confiée à son oncle et sa tante. Élève brillante mais solitaire, confrontée à la peur et à la cruauté, elle se plonge avec passion dans les études. Dans ce livre aux forts accents autobiographiques, Joyce Carol Oates donne à voir de façon magistrale comment la littérature peut changer une destinée.

Ma première et seule lecture de Joyce Carol Oates remonte à 6 ans. Il s'agissait de Nous étions les Mulvaney que j'avais adoré. En une lecture, cette auteure américaine s'est glissée dans la liste de mes écrivains favoris. Depuis, j'ai acheté et reçu en cadeau plusieurs de ses romans (Blondes, Petite sœur mon amour, Bellefleur et La fille du fossoyeur). Mais il m'a fallu 6 ans avant d'en rouvrir un. 
Marya, une vie n'a pas le génie de Nous étions les Mulvaney. Cependant, sa finesse et sa retenue rendent fidèlement compte du talent d'Oates. Si je n'ai pas réussi à m'attacher au personnage de Marya (qui fait tout pour qu'on ne s'attache pas elle d'une certaine façon), j'ai totalement embarqué dans cette tranche de vie particulièrement marquante. Les premières pages restent pour moi les meilleures. La jeunesse de Marya dans ses grandes fermes américaines parsemées de carcasses de voitures est très bien rendue. La suite du roman se découpe en chapitre évoquant chacun une rencontre marquante dans la vie de Marya. 
Je suis une grande amoureuse des "campus novels" et j'avoue avoir savouré les pages parlant d'université, de cours, de thèses et de soutenances. Marya se réfugie dans les études, se noie dans les livres, les essais en tout genre. Sa culture s'étoffe, tandis que son cœur s'interroge, doute, se perd. 
Le génie de Joyce Carol Oates réside dans le fait qu'elle ne dit pas tout. Comme dans Nous étions les Mulvaney, les sentiments des personnages ne sont pas tous expliqués. Tout n'est pas commenté ou analysé. Oates laisse place à l'interprétation, à l'imagination. Si certains lecteurs peuvent se sentir déstabilisés, de mon côté cette façon d'écrire rend les personnages plus humains et vrais, si bien qu'on les emmène avec nous même le roman fermé. 
Même si Marya, un vie n'est pas un coup de cœur, il m'a confirmé l'amour et l'admiration que je ressens pour Oates, ainsi que mon intérêt de plus en plus grand pour la littérature américaine. Je compte bien ne pas laisser 6 ans entre deux romans d'Oates. 
" Schopenhauer, Dickens, Marx, Euripide, Oscar Wilde, Henry Adams, sir Thomas More, Thomas Hobbes. Et Shakepeare - bien sûr. Elle lisait, prenait des notes, rêvait. Elle était parfois troublée par le fait qu'aucun de ces livres n'avait été écrit par des femmes (sauf Jane Austen, cette chère Jane, si féminine!), mais dans son arrogance elle se disait qu'elle changerait tout cela".(Marya, une vie, Joyce Carol Oates, Livre de poche, 2014, p203/204)
(Photos : Romanza2014)

dimanche 18 mars 2018

Impossible?


Le mystère de la chambre jaune 
Gaston Leroux

Le livre de poche, 1965.

La porte de la chambre fermée à clef « de l'intérieur », les volets de l'unique fenêtre fermés, eux aussi, « de l'intérieur », pas de cheminée...
Qui a tenté de tuer Mlle Stangerson et, surtout, par où l'assassin a-t-il pu quitter la chambre jaune ?
C'est le jeune reporter Rouletabille, limier surdoué et raisonnant par « le bon bout de la raison, ce bon bout que l'on reconnait à ce que rien ne peut le faire craquer », qui va trouver la solution de cet affolant problème, au terme d'une enquête fertile en aventures et en rebondissements.


Voilà un classique de la littérature que je n'avais encore jamais lu et qui trône depuis longtemps dans ma bibliothèque. J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire pour tout dire. Le style très simple et oral de Gaston Leroux m'a quelque peu décontenancée. Je dois aussi avouer que j'étais encore très (trop) imprégnée d'Anna Karenine et de la Russie. Les premières pages passées, je me suis prise au jeu et j'ai lu avec un grand plaisir ce texte vif et prenant
Rouletabille est un personnage très sûr de lui, original et sympathique. Je l'ai suivi avec joie dans son enquête. Il est impossible de trouver la solution de l'énigme de "la chambre jaune", mais j'avoue ne pas avoir beaucoup essayé de trouver. Je me suis laissée aller dans cette histoire palpitante. J'étais surtout impatiente de connaître le secret de Mlle Stangerson. Gaston Leroux a eu une très belle idée en imaginant toute cette machination. En toile de fond, c'est la position de la femme qui est critiquée. Mlle Stangerson, femme intelligente et cultivée, n'en est pas moins soumise au bon vouloir des hommes. 
Le mystère de la chambre jaune est un roman simple et captivant, très bien écrit et agréable. Je lirai avec joie Le parfum de la dame en noir dans quelques temps. 
"- C'est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien dangereux, que celui qui consiste à partir de l'idée que l'on se fait de l'assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin !... Cela pourrait mener loin... Prenez garde à l'erreur judiciaire, monsieur Fred ; elle vous guette !..."
Le mystère de la chambre jaune, G.Leroux, Livre de poche, 1965. 
(Photos : Romanza2018)

mardi 6 mars 2018

" Pourquoi ne pas éteindre la lumière quand il n'y a plus rien à voir, quand le spectacle devient odieux? "

Anna Karenine
Léon Tolstoï
(Relecture)

Folio, 2004.

Anna Karénine est une jeune femme mariée à Alexis Karénine, fidèle et mère d'un jeune garçon, Serge. Anna Karénine se rend à Moscou chez son frère Stiva Oblonski. En descendant du train, elle croise le comte Vronski. 
En parallèle à leur aventure, Tolstoï brosse le portrait de deux autres couples : Kitty et Lévine, et Daria et Oblonski (wikipédia.org).

Je viens donc de relire Anna Karenine, l'un des romans qui a le plus marqué ma vie de lectrice (ma vie tout court devrais-je dire). Ce fut une expérience étrange pour moi qui ne relis normalement jamais. Mais ce fut surtout une expérience merveilleuse et délicieuse que je compte bien renouveler plus souvent. Rouvrir ce roman qui m'a tant bouleversée, qui me hante encore presque 15 ans après sa découverte, fut une émotion littéraire très forte. Cette seconde lecture n'a fait que confirmer tout l'amour que je porte à ce roman.
Ma lecture d'Anna Karenine sera toujours associée pour moi à une période de ma vie où la Russie me fascinait et était presque une obsession. Au lycée, j'avais une amie passionnée de littérature comme moi. C'est une des premières "toquées" que j'ai rencontrée (non, il n'y avait pas que moi qui sniffais les livres, les collectionnais et les caressais avec amour). Alors que j'avais choisi "italien" en 3ème langue, mon amie faisait du "russe". Je ne compte plus nos interminables discussions sur ce pays, nos futurs voyages dans ces froides contrées et nos débats sur la littérature russe. Peu de temps après le lycée, je découvrais enfin Anna Karenine, puis plus tard encore, la Russie. Tout ce prélude pour dire que la relecture d'Anna Karenine m'a plongé dans une nostalgie d'une rare intensité et que j'en suis encore toute bouleversée. J'ai attendu chacune des scènes aimées avec un mélange de joie et de crainte. J'ai eu la chance de ne jamais avoir été déçue. J'ai parfois été surprise, mais jamais désappointée. Mon admiration depuis 15 ans avait bel et bien raison d'exister. 
Dès les premières pages, ce fut un torrent de souvenirs. Les premières scènes avec ce gai-luron de Stiva furent un enchantement. J'ai dégusté chaque page. Je trouve ce roman extrêmement rythmé et j'ai du mal à comprendre que l'on puisse s'ennuyer à sa lecture. Les chapitres courts et dynamiques s'enchaînent et ils apportent tous leur lot d'émotions. 
Lors de cette relecture, j'ai porté plus d'attention à Kitty et Levine que lors de ma première lecture. Obnubilée par Anna et Vronski, je gardais au final peu de souvenirs de Kitty et Levine. J'avais seulement quelques flashs. Le passage où Kitty se soigne et rencontre Mlle Varinka m'avait laissé un fort souvenir. Leur histoire est touchante car elle sonne vraie. Nous ne sommes pas dans la passion destructrice et vouée à l'échec comme celle d'Anna et Vronski. Non, leur relation est celle que de nombreux couples connaissent. On peut se retrouver dans leur histoire d'amour à la fois belle, douce et simple. Leur mariage m'a énormément émue. Cette scène est humaine, tendre. La maladresse des mariés est touchante. Je suis, par contre, tombée des nues lors de la deuxième demande en mariage de Levine. J'étais persuadée qu'il faisait sa demande à l'aide de dés, alors qu'il le fait avec des craies. Mon souvenir aurait-il été parasité par une adaptation cinématographique? C'est possible. 
J'ai aimé la personnalité de Kitty. C'est une jeune femme pleine de caractère, qui s'affirme tout au long du roman. Levine, quant à lui, m'a surprise. Je ne me souvenais plus qu'il pouvait être aussi énervant par moment. Ses doutes permanents finissent par agacer. J'avais le souvenir d'un homme doux et spirituel (un peu comme Pierre dans Guerre et paix), j'ai retrouvé un jeune homme sceptique et caractériel. Cependant, je l'aime avec ses défauts. J'ai adoré les pages où il fauche avec les paysans et retrouve les plaisirs simples de la vie. 
Autre point d'étonnement (sûrement du à mon aveuglement pour Anna il y a 15 ans) : la place de Daria dans le roman. La touchante Dolly tient un rôle important, ce dont je ne me souvenais pas vraiment. J'aime cette femme. Elle aussi est humaine, vivante, vibrante, pleine de défauts, mais si sensible et vraie. 
Quant à Anna, j'ai ressenti pour elle une empathie qui m'a obsédée comme lors de ma première lecture. Je sais que certains lecteurs ne s'attachent pas à elle ou même ne l'apprécient pas. Quant à moi, je l'aime profondément et j'ai le cœur lourd dès que je pense à elle. Je suis maman désormais (je ne l'étais pas lors de ma découverte de l'oeuvre) et la relation d'Anna avec son fils Serguei m'a chamboulée. Leur dernière rencontre dans le lit de Serguei tôt le matin m'a serré le cœur. Et que dire de sa terrible fin? J'ai été plus terrifiée encore qu'il y a 15 ans. Toutes les scènes qui précédent son geste fatal sont imprimées dans mon cœur et mon esprit. Son errance en calèche, ses questionnements, ses doutes, son désespoir. Et puis ce rêve qu'elle fait sans cesse, celui du vieux tapant au marteau et fouillant dans son sac. Il m'a toujours terriblement effrayée. Encore aujourd'hui, je frissonne en y repensant.
J'ai été étonnée et agréablement surprise par Vronski. Allez savoir pourquoi, je le voyais frivole et presque cruel parfois envers Anna. Je l'ai retrouvé touchant. J'ai pris conscience de sa souffrance et de sa culpabilité. Certes, Vronski n'est pas exclu du monde et isolé comme Anna, mais il se sent responsable de la mise à l'écart de sa maîtresse et souffre comme s'il s'agissait de lui. Anna est comme "sa femme". Il la défend et la protège. C'est vrai que parfois il doute et confesse l'aimer moins, mais il ne peut vivre sans elle. Je me suis rendue compte que l'histoire d'Anna et Vronski aurait pu exister et se poursuivre tranquillement même une fois la passion passée. Il ne s'agit pas uniquement d'une passion foudroyante, sans avenir. Ils s'estiment, se respectent. Ce sont les autres qui les détruisent. Lorsqu'ils sont seuls en Italie, ils sont heureux. Ils finissent par se consumer à cause de la société. Le regard des autres les précipite dans le drame. Tout comme Jude et Sue
J'ai été plus indulgente qu'à l'époque envers Karenine, le mari d'Anna. Je ne l'avais pas compris jusqu'à maintenant. Même si je n'excuse pas tous ses actes, j'ai pris en pitié cet homme qui pensait contrôler sa vie au millimètre près. Tolstoï nous offre un personnage extrêmement complexe et travaillé. 
Ce roman mérite des pages et des pages d'analyse. Chaque personnage demanderait à être fouillé et décortiqué. Je ne réussis pourtant qu'à vous jeter, de manière décousue, des sensations, des émotions. Je m'en excuse. 
Lisez ce roman! C'est une merveille. On ri parfois, on a la gorge serré et le souffle court souvent. C'est un ouragan d'émotions. Monsieur Tolstoï est décidément un génie. Je signe pour une troisième lecture sans hésitation. 
" Vronski suivit le conducteur ; à l'entrée du wagon réservé il s’arrêta pour laisser sortir une dame, que son tact d’homme du monde lui permit de classer d’un coup d’œil parmi les femmes de la meilleure société. Après un mot d’excuse, il allait continuer son chemin, mais involontairement il se retourna, ne pouvant résister au désir de la regarder encore ; il se sentait attiré, non point par la beauté pourtant très grande de cette dame ni par l'élégance discrète qui émanait de sa personne, mais bien par l’expression toute de douceur de son charmant visage. Et précisément elle aussi tourna la tête. Ses yeux gris, que des cils épais faisaient paraître foncés, s'arrêtèrent sur lui avec bienveillance, comme si elle le reconnaissait ; puis aussitôt elle sembla chercher quelqu’un dans la foule ". 
Anna Karenine, Tolstoï, Folio, 2004.
(Photos : Romanza2014)