lundi 14 juillet 2014

"C'est drôle le bonheur, ça vient d'un seul coup, comme la colère."

L'amant de la Chine du Nord
Marguerite Duras

Folio, 1993.

«J'ai appris qu'il était mort depuis des années. C'était en mai 90 (...). Je n'avais jamais pensé à sa mort. On m'a dit aussi qu'il était enterré à Sadec, que la maison bleue était toujours là, habitée par sa famille et des enfants. Qu'il avait été aimé à Sadec pour sa bonté, sa simplicité et qu'aussi il était devenu très religieux à la fin de sa vie.J'ai abandonné le travail que j'étais en train de faire. J'ai écrit l'histoire de l'amant de la Chine du Nord et de l'enfant : elle n'était pas encore là dans L'Amant, le temps manquait autour d'eux. J'ai écrit ce livre dans le bonheur fou de l'écrire. Je suis restée un an dans ce roman, enfermée dans cette année-là de l'amour entre le Chinois et l'enfant.Je ne suis pas allée au-delà du départ du paquebot de ligne, c'est-à-dire le départ de l'enfant.» 
Marguerite Duras.

Marguerite Duras publie L'amant en 1984. L'adaptation de Jean-Jacques Annaud (1992) tiré de son roman, lui fera retravailler son oeuvre en la rebaptisant L'amant de la Chine du Nord. L'auteur ne fut pas satisfaite de la version ciné. Son histoire fut pour elle trop vulgarisée, limitée à une simple histoire sensuelle et de nombreux autres thèmes furent oubliés. 
Je n'ai pas lu L'amant. Maintenant que j'ai terminé L'amant de la Chine du Nord, je le regrette un peu. J'ai énormément de questions et je pense que lire les deux versions est important et intéressant. Je m'interroge sur les réelles différences entre les deux œuvres. Sont-elles uniquement une affaire de style? Ou bien l'histoire elle-même a t-elle été modifiée? Bref, mon cerveau fume. Je pense donc que je lirai L'amant pour comprendre, comparer, analyser. J'ai assez de mal à écrire cet article car j'ai la sensation de ne pas avoir toutes les clefs en main n'ayant pas lu la première version de l'histoire. 
De Duras, j'ai lu il y a un moment Yann Andréa Steiner et Cahiers de la guerre et autres textes.  Le premier ne m'a pas laissé un grand souvenir. A dire vrai, je ne m'en souviens quasiment pas. J'ai juste en mémoire la beauté du texte, la musique, le pessimisme qui s'en dégage. Ma seconde lecture, par contre, est un beau souvenir. Certains extraits de ces Cahiers sont bouleversants et marquants. 
J'ai croisé l'adaptation de Jean-Jacques Annaud il y a très longtemps. J'étais très jeune et je ne suis pas allée au delà du premier tiers car elle me mettait très mal à l'aise. J'ai gardé le souvenir d'une histoire purement sexuelle et sans grand intérêt. Vous comprendrez pourquoi j'ai été très surprise en ouvrant L'amant de la Chine du Nord de trouver une très belle et simple histoire entre deux êtres seuls et perdus. 
Car l'histoire entre L'enfant et Le chinois est belle, mélancolique, sensuelle. Je me suis laissée bercer par les phrases de Duras avec volupté, "Le bruit de la pluie de nouveau en pleine nuit. Leurs corps sur le lit. Ils sont dans le même enlacement, cette fois endormis. On les voit, ils sont très sombres à cause du ciel noir de la mousson - ce qui fait les reconnaître aussi c'est la petite taille de l'enfant allongée contre celle, longue, du Chinois du Nord" (p195). C'est vrai que son style est très cinématographique et peut mettre mal à l'aise dans un premier temps, "Ils se regardent, puis ils détournent les yeux. La scène est extrêmement lente. Elle descend du lit. Elle va se doucher." (p85). Mais je me suis vite rendue compte de la fluidité de l'ensemble, de la beauté et de la pureté de la langue. On n'est pas dans l'excès ou la surproduction de termes, de mots. La langue est claire, épurée, nette. Je me suis laissée aller dans cet univers moite, humide, poussiéreux et dur. Ce n'est pas un roman gai. Derrière l'atmosphère orientale assez langoureuse, ce texte est violent, terrible. L'humour, la joie, l'insouciance n'ont pas leur place ici. L'être humain y est assez primitif dans sa façon d'être, bien que complexe dans ses émotions, la vie n'est qu'une succession de frustrations, de doutes, d'échecs. 
Je n'ai jamais étudié Duras. Cette lecture m'a donnée envie d'en savoir davantage, de lire d'autres œuvres et d'en savoir plus sur sa vie. L'amant est-il entièrement autobiographique? La relation si particulière qu'elle entretient avec ses frères est-elle vraie? Je veux en connaître plus. La franchise avec laquelle Duras nous livre son intimité (quelque fois choquante) m'a énormément surprise. J'ai eu la sensation de devenir sa confidente, son journal, son amie
En août, une semaine entière est consacrée à Duras sur France culture. Je la suivrai avec intérêt.

" Elle disait se souvenir de la peur. Comme elle se souvenait de la peau, de sa douceur. De celle-ci, à son tour, épouvantée.
Les yeux fermés elle touchait cette douceur, elle touchait la couleur dorée, la voix, le coeur qui avait peur, tout le corps retenu au-dessus du sien, prêt au meurtre de l'ignorance d'elle devenue son enfant. L'enfant de lui, l'homme de la Chine qui se tait et qui pleure et qui le fait dans un amour effrayant qui lui arrache des larmes.
La douleur arrive dans le corps de l'enfant. Elle est d'abord vive. Puis terrible. Puis contradictoire. Comme rien d'autre. Rien: c'est alors en effet que cette douleur devient intenable qu'elle commence à s'éloigner. Qu'elle change, qu'elle devient bonne à en gémir, à en crier, qu'elle prend tout le corps, la tête, toute la force du corps, de la tête, et celle de la pensée, terrassée.
La souffrance quitte le corps maigre, elle quitte la tête. Le corps reste ouvert sur le dehors. Il a été franchi, il saigne, il ne souffre plus. Ca ne s'appelle plus de la douleur, ça s'appelle peut-être mourir.
Et puis cette souffrance quitte le corps, quitte la tête, elle quitte insensiblement toute la surface du corps et se perd dans un bonheur encore inconnu d'aimer sans savoir. "

(L'amant de la Chine du Nord, Marguerite Duras, Folio, 1993)

(Source image : blog-trendy.letudiant.fr)

1 commentaire:

maggie a dit…

J'ai lu récemment l'amant... Vraiment le style est particulier. En plus de l'amant de la chine du nord, que je n'ai pas lu, je pense qu'il y a un troisième livre qui parle du même sujet, c'est un barrage contre le pacifique que j'avais beaucoup aimé mais qui se présente comme un autofiction plus classique... Duras est tout de même un auteur que je trouve difficile