dimanche 29 septembre 2019

" Il voit comment, à force de souffrir, les gens deviennent méchants et laids, et quelque chose meurt en eux ".

Le cœur est un chasseur solitaire
Carson McCullers 
Le livre de poche, 2015.

De ce roman foisonnant de personnages se détache la figure adolescente de Mick, qui ressemble étrangement à Carson McCullers. Pauvre, passionnée de musique, elle rôde dans les cours des immeubles pour surprendre les accents d’une symphonie qui s’échappent d’un poste de TSF : « Cette musique ressemblait parfois à de petits morceaux de cristal colorés et, quelquefois, c’était la chose la plus douce, la plus triste que l’on pût imaginer. »

Mick et bien d’autres personnages s’entrecroisent dans ce roman qui emprunte ses décors au Sud des Etats-Unis où vécut Carson McCullers dans l’immédiat avant-guerre. Elle avait vingt-deux ans quand elle publia ce premier livre, qui est sans doute son chef-d’œuvre.

J'ai terminé ce roman il y a déjà plusieurs semaines, mais je vais tenter de vous en parler un peu. Le coeur est un chasseur solitaire est un livre difficile à chroniquer. Ce roman est assez particulier. Non pas qu'il soit difficile à lire, mais c'est un texte sans beaucoup d'intrigues, un texte qui est bouleversant tout en étant très distant, un texte au final assez perturbant.
Plusieurs personnages se croisent dans ce roman. Nous les suivons, les regardons évoluer, se parler ou s'ignorer. Un muet, sage et patient, est le point qui relie tous les protagonistes. Je crois que ce personnage est le plus intéressant et marquant de ce roman. L'incipit, les visites à l'hôpital, les heures silencieuses à écouter les confessions du voisin et la fin, sont des scènes qui m'ont beaucoup marquées. Si j'ai parfois décroché à certains moments, ce personnage de l'aveugle a toujours réussi à me captiver et m'émouvoir. 
L'autre aspect agréable du Cœur est un chasseur solitaire est l'immersion dans le sud et la chaleur des Etats-Unis des années 30. Je n'ai pu m'empêcher de penser à l'excellent Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee. Même si le ton et le propos sont bien différents, j'ai retrouvé la même ambiance, la même atmosphère (mais le roman de Lee est pour moi bien supérieur à celui de McCullers)
Le coeur est un chasseur solitaire n'a pas réellement de début ou de fin. Ce roman est fait de moments de vie. J'avoue ne jamais encore avoir lu un tel texte. C'est une oeuvre très mature alors que Carson McCullers l'a écrit à seulement 22 ans. L'écrivaine fait preuve d'une analyse très fine des hommes ainsi qu'un regard aiguisé sur le monde. 
Pour finir, je citerai un passage de la préface écrit par Denis de Rougemont qui nous raconte un entretien avec McCullers. Il lui affirme qu'il n'y a pas d'histoires d'amour dans Le coeur est un chasseur solitaire. Nous ne pouvons qu’acquiescer dans un premier temps. C'est vrai qu'il n'y a pas d'histoires d'amour à proprement parler. McCullers à cette affirmation répondra indignée : "Il n'y a que cela!". Et c'est vrai. Le coeur est un chasseur solitaire n'est fait que d'histoires d'amour ... dont la plus belle est celle des deux muets.
Un classique de la littérature américaine à découvrir!
" Dans son cerveau, il y avait comme deux compartiments : la chambre intérieure et la chambre extérieure. L’école, la famille et les incidents de chaque jour étaient dans la chambre extérieure. M. Singer était dans les deux. Les pays étrangers, les plans et la musique étaient dans la chambre intérieure. Les chants qu’elle composait s’y trouvaient aussi. […] La chambre intérieure était un lieu très secret. Elle pouvait se trouver dans une maison remplie de gens et se sentir comme enfermée toute seule ".
Le coeur est un chasseur solitaire, Carson McCullers, Livre de poche, p208. 

(Photos : Romanza 2019)

jeudi 19 septembre 2019

" Raconter le passé en refusant de raconter la guerre, c'est mentir ".


La Passe-miroir
 Tome 2 Les disparus du Clairdelune
Tome 3 La mémoire de Babel
Christelle Dabos

Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours plus périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions de personnalités influentes à la cour ? Sont-elles liées aux secrets qui entourent l’esprit de famille Farouk et son Livre ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l’entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d’une redoutable vérité (Quatrième de couverture du tome 2).

Voilà plusieurs semaines que j'ai terminé la lecture de la saga de La Passe-miroir et j'avoue en être encore toute imprégnée. J'ai même eu un peu de mal à me concentrer sur la lecture qui a suivie. Après ma découverte du tome 1, j'ai dévoré les deux autres tomes qui sont, eux aussi, excellents. C'est une vraie réussite du début à la fin et je compte bien me précipiter sur le quatrième et dernier tome de la série lorsqu'il sortira. 
Cependant, mon coup de cœur va essentiellement vers le premier tome, Les fiancés de l'hiver. Je pense que cela tient au fait que ce roman met en place l'univers, les personnages, que l'on découvre petit à petit les belles inventions de l'autrice etc … Je garde également un souvenir littéraire très fort car ce coup de cœur était totalement inattendu et ces longues heures de lecture sans interruption furent un régal. Les tomes 2 et 3 sont efficaces, passionnants, impossibles à lâcher, ils tiennent incontestablement leurs promesses, mais je reste tout de même plus enthousiaste sur le tome 1. Le tome 1 est original, innovant, et surprenant, même si les deux autres tomes sont fantastiques aussi, ils se rapprochent de ce que l'on a pu déjà lire. Je sais déjà que je relirai de temps en temps certains passages des Fiancés de l'hiver régulièrement.
Après le premier tome, c'est le 3, La mémoire de Babel, que j'ai préféré. La première partie se rapproche davantage du 1er par le fait qu'Ophélie est un peu perdue dans un nouveau monde, elle doit faire ses preuves et se montrer courageuse. Bien sûr, j'ai continué à suivre la relation Ophélie/Thorn avec passion. Je trouve ces deux personnages magnifiques et parfaitement traités. Ophélie est attachante dans sa maladresse, intelligente, courageuse. Quant à Thorn, il est si émouvant malgré son caractère antipathique que j'ai complètement adhéré à ce personnage. J'ai hâte de retrouver certains visages peu présents dans le tome 3 comme Archibald ou Berenilde. 
Cet univers fait un peu partie de moi désormais. Je repense souvent au monde des Arches, à leur mystère, aux pouvoirs des différentes familles et à l'avenir d'Ophélie et Thorn. J'ai eu beaucoup de mal à quitter ce monde. Quand la dernière page fut tournée, je suis restée plusieurs jours sans avoir envie de lire quoi que ce soit d'autre. Cette série est une vraie réussite et un coup de cœur totalement inattendu en ce qui me concerne. Je vais garder un magnifique souvenir de cet été 2019 où je dévorais jusque tard dans la nuit les pages de La Passe-miroir
" Elle oublia l'appréhension, elle oublia la chaleur, elle oublia jusqu'à la raison de sa présence ici et, quand elle fut vide d'elle-même, elle posa les mains sur la botte de la statue.
L'ombre du mémorial reflua comme une marée, tandis que le soleil faisait marche arrière dans le ciel. Le jour céda la place à la nuit, aujourd'hui devint hier et le temps explosa sous les doigts d'Ophélie. Ce n'étaient plus ses doigts à elle. C'étaient des centaines, des milliers d'autres doigts qui caressaient la botte de la statue, jour avant jour, année avant année, siècle avant siècle.Pour porter chance.Pour réussir.Pour guérir.Pour de rire.Pour grandir.Pour survivre.Et soudain, alors qu'Ophélie se diluait dans cette foule de mains anonymes, elle retrouva ses mains à elle. Ou plutôt des mains qui étaient les siennes sans être les siennes. Et ce fut à travers des yeux qui étaient les siens sans être les siens qu'elle observa la statue. D'un métal brillant, le soldat brandissait fièrement son fusil sous les mimosas en fleur, sa tête emportée par l'obus qui avait détruit le porche de l'école derrière lui." Il sera une fois, dans pas si longtemps, un monde qui vivra enfin en paix."

La mémoire de Babel, Christelle Dabos, Folio. 
(Photos : Romanza2019)