jeudi 4 juin 2020

Tout ça grâce à un déplacement de fauteuil!

Le meurtre de Roger Ackroyd
Agatha Christie

Le masque, 1992.

Cela fait tout juste un an que le mari de Mrs Ferrars est mort. D'une gastrite aigüe. Enfin, c'est ce qu'il semble. Après tout, les symptômes de l'empoisonnement par l'arsenic sont presque les mêmes... Hier, Mrs Ferrars est morte à son tour. Une trop forte dose de véronal. Suicide ? Allons donc ! Elle était encore jeune et très riche... Et puis, aujourd'hui, Mr Ackroyd a été assassiné. Cette fois, le doute n'est pas permis. Mais pourquoi ? Bien sûr, Mrs Ferrars et Mr Ackroyd paraissaient fort bien s'entendre. Surtout depuis la mort du mari. Mais de là à dire... Non, ce n'est pas possible... En tout cas, ce n'est pas si simple...

Douzième Agatha Christie et toujours un plaisir!
A dire vrai, ma lecture de ce classique de la grande dame du crime a été faussée. Je connaissais LA révélation, ce "truc" qui fait de ce roman un texte si connu. Lors d'une conférence passionnante il y a quelques années sur l'histoire du roman policier, la conférencière avait révélé l'originalité du Meurtre de Roger Ackroyd et ainsi dévoilé le si précieux secret. Cependant, je me suis toujours dit que je lirai tout de même ce texte un jour. J'étais curieuse d'observer ce tour de force d'Agatha Christie. 
J'ai vraiment pris un grand plaisir à lire ce roman. Cela faisait un moment que je n'avais pas lu d'Agatha, alors que j'en lisais au moins un par an depuis de nombreuses années. Ce court roman fut un petit bonbon agréable à la fin de la journée. Après ma longue et parfois laborieuse lecture de Shirley, Le meurtre de Roger Ackroyd m'a fait du bien. Surtout en cette période de reprise de travail après le confinement. 
Je reconnais que j'aurais aimé ne pas connaître la révélation finale afin d'être autant scotchée que pour Le crime de l'Orient express par exemple. Ceci dit, le fait de connaître la vérité m'a permis d'observer les faits et gestes d'un certain personnage (ceux qui savent comprennent), de chercher les indices, analyser les détails. Je ne peux qu'être fascinée par Agatha Christie qui nous donne toujours toutes les billes mais arrive tout de même à nous surprendre. 
Un petit Christie mondialement célèbre qui n'a pas volé sa réputation. Un meurtre fascinant, une plume de génie, un régal de lecture. 
" S'il faut en croire Kipling,la devise de la gent mangouste tiendrait en quatre mots : Va, cherche et trouve.Et selon moi la mangouste conviendrait parfaitement comme emblème à ma soeur Caroline, à supposer qu'elle s'inventât des armoiries.Quant à la devise, le dernier mot suffirait. Caroline n'a jamais besoin d'aller nulle part: elle trouve.Sans bouger de chez elle ni faire le moindre effort.Comment s'y prend elle ? Je l'ignore mais c'est un fait: rien ne lui reste caché.Ou bien peu de choses. J'incline à croire que domestiques et livreurs lui servent d'agents de renseignements.Et quand elle sort, ce n'est pas pour aller aux nouvelles mais pour les diffuser- autre de ses talents qu'elle exerce avec un brio confondant."
 (Photos : Romanza2020)


Caroline et Shirley

Shirley
Charlotte Brontë

Archipoche, 2018.


1812. Du fait des guerres napoléoniennes, la province du Yorkshire subit la première dépression industrielle de l'Histoire. Les temps sont durs, aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers qui, menacés par l'apparition des machines-outils, fomentent une révolte. Robert Moore est l'un de ces industriels dont les filatures tournent à vide. La timide Caroline, sa cousine, est éprise de lui. Mais Robert est trop préoccupé par les émeutes et les ennuis financiers pour songer à un mariage si peu lucratif.

Voici un roman que j'ai bien eu du mal à terminer!
J'aime Charlotte Brontë pour Jane Eyre. J'aime profondément ce personnage. J'ai une relation avec lui qui est exceptionnelle, unique. Je reconnais que d'autres romans sont bien mieux écrits que Jane Eyre, mais c'est cette femme, petit bout de personne chétive, peu gracieuse, intelligente et sensible, à qui je voue un véritable culte. Ouvrir un autre roman de Charlotte Brontë a été difficile. J'appréhendais beaucoup. Même si Shirley possède des qualités indéniables, j'y ai peu retrouver ce que j'aime dans Jane Eyre
Charlotte Brontë est, à mon sens, l'autrice d'une oeuvre majeure, les autres textes sont bien loin de Jane Eyre. Je ne peux pas dire que je n'ai pas aimé Shirley. Mon intérêt a été parfois éveillé, notamment vers la fin qui m'a un peu réconciliée avec l'ensemble du roman. Shirley nous offre de très belles scènes et des pages féministes engagées très fortes. Ceci dit, le tout est long, bavard et très distant avec son lecteur. Je n'ai pas retrouvé la fougue et l'imagination de Jane EyreJe ne pense pas avoir été aveuglée par ma fascination pour Jane Eyre. Même si je n'avais jamais lu Charlotte Brontë avant de lire Shirley, j'aurais reconnu le manque de finesse et de richesse de ce texte. Shirley est plus pauvre ... c'est un fait.
Nous suivons dans Shirley deux personnages féminins intéressants : la douce et sage Caroline et la passionnée et engagée Shirley. Ces deux femmes vont s'aimer et s'entraider. J'ai aimé leur relation. J'ai aimé la gentillesse et la raison de Caroline. J'ai apprécié Shirley et son franc parler. L'oeuvre nous offre de jolis tableaux. Non dénuée d'humour, Charlotte Brontë se moque de la gente masculine, déconstruit les clichés. Dommage que le personnage masculin soit si insipide et le roman bien trop long. Si le roman ressemble à Nord et Sud de Gaskell dans son propos, la comparaison s'arrête là. Shirley n'a ni la profondeur ni le génie de Nord et Sud
Un texte à lire ... si on aime les romans anglais très lents. Ne vous attendez pas à trouver un roman passionnant et flamboyant comme Jane Eyre. Shirley est long et plein de défauts ... mais possède cependant un certain charme. 
" Une santé parfaite était un des bienfaits dont jouissait Shirley; elle n'était point nerveuse. De puissantes émotions pouvaient l'exciter et la dominer sans l'abattre: secouée et agitée pendant la tempête, elle retrouvait après l'orage sa fraîcheur et son dynamisme habituels. De même que chaque jour lui apportait ses stimulantes émotions, chaque nuit lui procurait un repos réparateur. Caroline la regardait en ce moment dormir, et lisait la sérénité de son âme dans la beauté et le calme heureux de son visage ".
(Photos : romanza2020)



jeudi 7 mai 2020

Je suis Elle.

La belle fauconnière
La romance de Ténébreuse Tome 3
Marion Zimmer Bradley

Pocket, 1992.


Elle voulait tant rester humaine, ne pas se fondre dans la rage de l'oiseau captif... Romilly aussi vivrait captive. Elle ne connaîtrait pas l'extase du vol. Les murs se refermeraient... Elle leva son poing et laissa la bête s'envoler. Elle goûta la chaleur du soleil sur ses ailes, l'éblouissement de la lumière dans ses yeux... Romilly aussi devait être libre. Elle oublierait sa haute naissance. Elle n'irait pas à Névarsin... Le monde se déployait sous elle comme une carte. Désir de plonger, de déchiqueter, de s'ébrouer dans le sang... Des ailes noires passèrent devant ses yeux, elle tendit le bras, sentit l'étreinte cruelle des serres sur sa peau. "Ma chérie, ma beauté, ma merveille, murmura-t-elle au faucon qui se lissait les plumes. Tu n'es pas à moi. C'est toi qui m'a adoptée..."

Ce brasier en elle pouvait la détruire. On le savait dans les tours et on allait l'adopter. Elle.


Voici un nouvel épisode, situé dans les Ages du Chaos, d'une saga familiale géante qui s'étend sur des milliers d'années, à 'échelle d'une planète entière. Ténébreuse, c'est un peu la terre natale de l'imaginaire, du romanesque et de la passion. 


Je poursuis très doucement ma lecture de la saga de Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley. Après avoir lu La planète aux vents de folie et Reine des orages, j'ai embarqué dans l'histoire de La belle fauconnière qui est, à ce jour, mon tome favori. 
Je rappelle que les tomes de cette série sont indépendants, ils peuvent être lus dans l'ordre que l'on veut. C'est un choix personnel de les lire de façon chronologique. 

Je reconnais beaucoup de faiblesses à ce roman, mais que voulez-vous, c'est bien écrit, passionnant, fougueux comme la jeune Romilly, mon esprit est parti près d'elle sur la terre pleine de dangers de Ténébreuse et j'ai adoré cette histoire malgré les bémols. J'étais pourtant un peu sur la réserve en lisant les premières pages, mais les barrières sont très vite tombées. Ayant lu récemment Le faucon déniché pour mes élèves, j'avais l'impression de retrouver le même univers ... et étrangement, je n'avais pas envie. 
Les premiers tomes de la saga de Ténébreuse prennent place dans un monde médiéval semblable à notre Moyen Âge terrien. Ceux qui (comme moi) sont peu connaisseurs de Fantasy/SF et en lisent peu seront à l'aise dans ce monde très semblable au nôtre qui parfois prend la forme d'un roman historique ... avec une pointe de magie. 
J'ai tout de suite aimé Romilly, cette jeune femme déterminée et courageuse. Une fois sa décision radicale prise et le commencement du Livre II, je n'ai pu la lâcher et j'ai dévoré le roman.  Les pages de son errance sont captivantes. Marion Zimmer Bradley a l'art de passionner avec simplicité. Le style est fluide, précis et efficace. Certes, il arrive beaucoup de choses à notre Romilly, mais on y croit, on tremble, on retient notre souffle. 
Comment ne pas penser à Fitz et au Vif en découvrant le Don de Romilly? Il y a un lien évident et cela m'intéresserait de savoir si les deux autrices se sont influencées. Ce Don que Romilly possède est à la fois fascinant et terrifiant. J'ai eu le cœur bien serré lors de certaines scènes. 
Les relations entre les différents personnages de l'histoire rend ce texte extrêmement intéressant également. Romilly, dans sa fuite, se lie d'amitié avec des exilés comme elle. On craint toujours de tomber sur des personnes hostiles, on hésite à accorder notre confiance. J'ai énormément aimé le personnage d'Orain que, malheureusement, j'aurais aimé plus complexe et fouillé. 
La belle fauconnière contient beaucoup de romanesque, les amateurs du genre trouveraient sûrement beaucoup de lieux communs au genre littéraire, certains personnages sont assez stéréotypés, pourtant cela fonctionne. Le talent de Zimmer Bradley n'est plus à démontrer en ce qui me concerne. Je la lis depuis tellement longtemps. C'est une fabuleuse conteuse. Elle nous embarque et on la suit. J'aime son univers et son humanité. 
Je retrouverai avec plaisir le prochain tome, Le loup des Kilghard


La belle fauconnière est ma première lecture fantastique de l'année et j'en suis ravie. Depuis que j'ai renoué l'année dernière avec ce genre mis trop longtemps de côté, je découvre des univers magnifique et des moments lecture qui m'évadent totalement de la réalité. Je suis bien décidée à ne plus laisser autant d'années se passer avant de relire du fantastique. Je pense lire un ou deux romans de ce genre, comme une petite dose d'évasion. Même si ce n'est pas mon genre préféré, je l'apprécie beaucoup et je compte bien en lire plus et régulièrement. 
" Et elle se demanda pourquoi la présence des femmes était si strictement interdite. Les moines avaient-ils peur de ne pas observer leur vœu de chasteté s’il y avait des femmes parmi eux ? À quoi servaient donc ces vœux, s’ils ne pouvaient résister aux femmes qu’à condition de n’en voir jamais une seule ? Et pourquoi pensaient-ils que les femmes chercheraient à les tenter ? Ce gros petit moine capuchonné, par exemple, pensa-t-elle, au bord du fou rire, il faudrait la charité d’un saint pour passer sur sa laideur assez longtemps pour le tenter ! "
 (Photos : Romanza2020)

dimanche 26 avril 2020

" Des vaguelettes ondulaient paresseusement sur le sable blanc ... "

Dark island 
Vita Sackville-West

Livre de poche, Biblio, 2013.

Tous les hommes sont fous de Shirin, qui n’a qu’une passion : l’île de Storn, entrevue dans son enfance et qui s’incarne au cours d’une soirée par son châtelain, Venn Le Breton. Venn, fasciné par la jeune femme, l’épouse et l’emmène dans son île, où règne une redoutable grand-mère. Dans ce livre paru en 1934, on retrouve avec délectation la liberté de ton, la délicatesse et l’audace de Vita Sackville-West.

Voici un roman qui m'a totalement charmée. Étrangement, bien que fan de Vita Sackville-West (il s'agit de ma 6ème lecture de son oeuvre), j'appréhendais la lecture de ce texte. D'autres lecteurs, aimant cette autrice, n'avait pas adhéré à Dark island, je pense notamment à Eliza avec qui je partage beaucoup de titres et d'auteurs "chouchous". Dans mon cas, j'ai adhéré dès les premières pages et mon intérêt ne s'est pas émoussé jusqu'au mot "fin". Même si Toute passion abolie reste mon roman préféré de l'autrice, Dark island est en haut de l'échelle. 
J'ai retrouvé avec bonheur la plume vive et tranchante de Vita Sackville-West. J'aime son humour, son ironie, sa vision cinglante du monde. J'avais déjà beaucoup aimé ses huis-clos pleins de non-dits tels que Paola ou Plus jamais d'invités!, Dark island monte d'un cran et nous offre une oeuvre étouffante et déroutante
Le roman est découpé en 4 parties selon quatre périodes de la vie de Shiring, l'héroïne. On la voit à ses seize ans, ses vingt-six ans, ses trente-six ans et enfin, ses quarante-six ans.  
Shiring est une personne atypique et difficile à comprendre. Il est parfois compliqué de la suivre et je n'ai pas tout compris à son comportement. Dans un premier temps, je l'ai imaginée superficielle et un peu peste. Mais Shiring n'est pas la femme qu'elle semble être. Elle a aussi le cœur sur la main, offre son temps aux nécessiteux et n'est jamais fausse ou hypocrite. J'ai aimé ce personnage malgré sa complexité. J'ai bien plus apprécié cette femme déroutante aux pipelettes londoniennes qui parlent de la vie des autres sans rien savoir. Shiring ira vivre sur une île isolée qu'elle admire depuis l'enfance pour suivre Venn, son second époux. Venn est antipathique. Bien sûr, j'ai pensé au personnage masculin de Vera en lisant certaines pages. Ceci dit, Venn n'a pas son pareil. Tout comme Shiring, il reste une énigme. Autour d'eux, gravitent la grand-mère presque immortelle et Cristina, la seule amie de Shiring. Suis-je la seule à avoir pensé à Virginia Woolf en lisant les pages sur Cristina? Sa haute taille, son long nez, son indépendance et sa relation très intime avec Shiring rappelant celle de Virginia et Vita? 
Les décors sont un autre grand point fort du roman. Cette île fouettée par le vent est majestueuse et glaçante. La tempête qui éclate lorsque Shiring accoste sur Storn nous offre de sublimes pages. 
Comme dans d'autres livres de Sackville-West, on reste avec certaines questions sans réponses une fois le livre refermé. Mais cela permet au roman de nous hanter encore de longues années. 
Dark island est un roman obscur et saisissant. Je ne pense pas avoir déjà lu un roman comme celui-là. J'ai trouvé du Daphné du Maurier dans le propos. Hitchcock en aurait fait une superbe adaptation. 
Un roman étrange réussi de bout en bout. A lire absolument!
" A elle seule, Storn, avec sa magie et sa beauté, démultipliait son énergie. Elle se sentait comme transfigurée, purifiée, habitée d'une incroyable et mystérieuse force qui transcendait tout et lui donnait une perception métaphysique de la réalité. Storn avait une âme, elle l'aimait pour tout ce qu'elle représentait, la solitude, la dignité, la poésie."

(Photos : Romanza2020)

samedi 18 avril 2020

Je te hanterai!


Les revenants
Laura Kasischke

Le livre de poche, 2013.

Une nuit de pleine lune, Shelly est l’unique témoin d’un accident de voiture dont sont victimes deux jeunes gens. Nicole, projetée par le choc, baigne dans son sang, et Craig, blessé et en état de choc, est retrouvé errant dans la campagne. C’est du moins ce qu’on peut lire dans les journaux mais c’est une version que conteste Shelly. Un an après, Craig ne se remet toujours pas. Il ne cesse de voir Nicole partout… Serait-il possible que, trop jeune pour mourir, elle soit revenue ?

Voici mon cinquième roman de Laura Kasischke. Moi, la grande lectrice de classiques, me délecte de ces histoires sombres, modernes, troubles. Depuis ma découverte d'Esprit d'hiver il y a quelques années, je lis au moins une fois dans l'année cette autrice américaine qui joue avec mes nerfs. 
Même si je reconnais que Les revenants possèdent beaucoup de faiblesses et qu'il n'est assurément pas le meilleur, Laura Kasischke a encore réussi à me captiver. 
Comme dans tout roman de Kasischke (et surtout dans ce dernier qui est le plus épais que j'ai lu d'elle), il faut s'attendre à de nombreuses pages où il ne se passe ... rien. Kasischke prend son temps. Elle décrit, explique, narre, parle du quotidien. Ce quotidien va doucement se fissurer et le vernis va craquer. Ce roman prend place sur un prestigieux campus américain. Les Campus novel marchent du feu de dieu avec moi, j'en suis assez friande. J'aime l'ambiance à la fois studieuse et insolente de la vie universitaire. Je me suis, du coup, assez vite immergée dans le roman. Plusieurs voix vont se répondre dans ce texte : Shelly, Mira, Craig et Perry. Ils prennent chacun leur tour la parole et Kasischke mélange passé et présent, ce qui crée une sorte de destruction de l'histoire. Il revient au lecteur de rassembler les différentes pièces. Là encore, Kasischke reste Kasischke et il faut vous attendre à ne pas avoir toutes les réponses à la fin de votre lecture. C'est frustrant, mais c'est aussi en cela que j'aime cette autrice. 
Ce que j'apprécie particulièrement dans l'oeuvre de Kasischke? Cette ambiance américaine  assez clichée pleine de pompoms girls, d'étudiantes blondes, de voitures, de routes interminables, de Motel. On pourrait se dire que cela sonne faux. Pourtant ce n'est pas le cas. Chaque page est un concentré de cette Amérique à la fois folle et puritaine, un mélange de sitcoms des années 90 et de films engagés actuels. Kasischke parle des incohérences de son pays avec beaucoup de clairvoyance. Elle souligne les qualités mais n'essaie pas de masquer les erreurs. 
L'histoire des Revenants fait froid dans le dos. Je ne préfère pas en dire plus. La 4ème de couverture a été assez intelligente pour en dire peu, si bien que je ne savais pas du tout ce qui m'attendait (histoire de vampires? enquête policière?) et j'ai énormément apprécié de rester dans l'ignorance. Le pourquoi-de-l'éventuel-comment est évoqué après plusieurs pages et on lit de nombreux chapitres sans avoir une seule idée de l'endroit où nous amène l'autrice. La seule chose que je m’autorise à vous dire est que je suis ravie d'avoir connu l'université française et non américaine! 

Si vous n'avez pas encore découvert Laura Kasischke, il est grand temps de vous y mettre! Par contre, ne lisez pas Les revenants en premier. Découvrez-la dans un roman plus court, plus subtil, plus fin. Habituez-vous d'abord à son univers. Quoi qu'il en soit, lisez-la! Quant à moi, j'ai déjà hâte de lire les derniers romans d'elle qu'il me reste à découvrir. 
" La scène de l'accident était exempte de sang et empreinte d'une grande beauté. Telle fut la première pensée qui vint à l'esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture. Une grande beauté. La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d'un frêne. L'astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu'elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d'elle comme une ombre. Le garçon, qui s'était extrait du véhicule accidenté, franchit un fossé rempli d'eau noire pour venir s'agenouiller à côté d'elle."

(Photos : Romanza2020)

L'histoire d'une vie

David Copperfield
Charles Dickens



Livre de poche, Tome 1 et 2, 1965.

Lorsqu’en 1850 il publie David Copperfield, Charles Dickens offre à ses
lecteurs le premier roman qu’il ait écrit à la première personne, et, derrière l’histoire de son jeune héros, c’est aussi parfois la sienne qu’on peut lire. Mais ce que dessinent surtout les douloureuses premières années, le dur apprentissage de la vie dans une fabrique, puis la fuite et l’errance picaresque du jeune Copperfield, c’est un roman de formation où le personnage se fait son propre biographe. Il arrive alors qu’on ne sache pas si le réel évoqué est celui que l’enfant vécut au présent ou celui que l’adulte revisite au passé. Car, d’épreuve en épreuve, c’est une nouvelle image de soi que le narrateur peu à peu reconstruit, avant de devenir lui-même, à la fin du livre, un écrivain semblable à celui qui, dès le début, a pris la plume pour raconter sa vie – et nous offrir ce qui est encore aujourd’hui le plus grand roman anglais du xixe siècle.

Je n'avais absolument pas prévu de lire ce pavé de 1000 pages durant le confinement. Mais quand ma tendre amie UnlivreUnthé m'a proposée une lecture commune, j'ai dit oui sans hésiter. Nous n'avions que ce roman en commun dans notre bibliothèque, on a donc choisi de le lire ensemble. Et quel délice! Je ne remercierai jamais assez mon amie pour m'avoir invitée à le découvrir. Le confinement m'a offert le temps de lire et j'ai pris un plaisir monstre à m'immerger dans ce texte riche et passionnant.

Je commence à avoir plusieurs lectures de Dickens à mon actif. C'est la septième fois que je le lis (sans compter certaines nouvelles de Noël que j'ai grignotées une année). Je crois que David Copperfield se hisse au rang de "roman préféré" de Dickens, suivi de très très près par De grandes espérances
Ce roman est extrêmement riche et il va m'être difficile d'en parler. Durant toute ma lecture, j'ai repensé à la touchante biographie de Marie-Aude Murail sur Dickens et j'ai revu ce brave Charlie faire des lectures publiques de ses œuvres. Je donnerais cher pour vivre cela! 
David Copperfield est l'oeuvre la plus autobiographique de Dickens et la vie de David ressemble sur certains points aux différentes expériences de Charles (on le voit jusqu'aux initiales du héros : D.C, l'inverse de Charles Dickens, C.D). Ce texte est très riche et foisonnant. Je ne me suis pas ennuyée une minute et j'ai parcouru les pages de ce roman avec passion. Mes passages préférés restent ceux de l'enfance de David. J'ai très souvent eu le cœur serré en lisant toutes ses mésaventures. Un début qui m'a énormément fait penser à Jane Eyre (un de mes romans favoris) dans son traitement des enfants orphelins et abandonnés dans d'hostiles et lugubres écoles. Lorsque David est adulte, mon intérêt ne s'est absolument pas émoussé, je vous rassure. J'ai, tout le long de l'oeuvre, eu beaucoup d'empathie pour David, cet homme sincère, intelligent et juste. Chaque chapitre est palpitant, on tremble, on sourit, on pleure. Ce que j'aime le plus chez Dickens (et que je retrouve beaucoup chez Dumas aussi), c'est sa maîtrise des émotions. Il peut nous faire rire franchement, tout en étant capable de nous faire pleurer à chaudes larmes. Un génie! Que j'ai ri mon Dieu! ... Mais comme j'ai eu la gorge serré aussi! David Copperfield est un torrent d'émotions. 
Comme tout bon Dickens, les personnages sont très nombreux. Mais autant cela m'avait posé problème lors de ma lecture de La maison d'Âpre-vent, autant ici, rien n'est confus et je ne me suis pas du tout perdue. La galerie de personnages est époustouflante.  Ils sont tous fascinants, même les hypocrites, même les mièvres, même les cruels. Mention spéciale à la tante de David! Cette femme est un bijou que je ne suis pas prête d'oublier. Un personnage littéraire inoubliable, drôle, farfelu, émouvant! Je l'ai souvent imaginé en Maggie Smith, telle la comtesse douairière Violet de Downton abbey

Un énorme coup de cœur donc pour ce livre. Je ne peux que vous dire de ne pas être freinés par les presque 1000 pages de cette oeuvre, elles se dévorent, s'engloutissent, se dégustent. 
" Je me rappelle que je songeai à tous les lieux solitaires où j'avais dormi sous le ciel nocturne, et je priai Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans abri et de ne jamais oublier ceux qui n'ont pas d'abri. Je me rappelle qu'ensuite il me sembla que je flottais le long du mélancolique et lumineux chenal tracé sur la mer, pour me perdre dans le monde des rêves ".
(Photos : Romanza2020)

mercredi 8 avril 2020

" On dispose de tout ce qu'il faut lorsqu'on organise sa vie autour de l'idée de ne rien posséder. "

Dans les forêts de Sibérie
Sylvain Tesson
 
Livre de poche, 2013.

Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à l'existence. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Voici un texte que je désirais lire depuis longtemps et une plume que je voulais découvrir. Bien que mon Romanzo ne soit pas un grand lecteur, il porte dans son cœur deux auteurs qu'il lit régulièrement : Jules Verne et Sylvain Tesson. J'étais curieuse de découvrir une oeuvre de Tesson, cet homme qui fait si souvent rire et réfléchir mon mari. J'ai aimé le style assez particulier de cet homme. Il est parfois exaspérant, avouons-le, mais il est souvent juste, vif, tranchant
Tout d'abord, si l'idée de se retirer seul dans une cabane peut en effrayer plus d'un, j'avoue pour ma part que cela me fait totalement rêver. La solitude ne m'a jamais terrifiée. Je confesse même qu'elle me manque souvent. J'aime les journées de calme, où la journée est rythmée par des activités choisies, d'autres indispensables à la survie. Du coup, lire les aventures de Tesson tient pour moi du quasi fantasme. Se préparer une liste de livres, songer, méditer. Tout en sachant que cela aura une fin bien évidemment. La solitude imposée, sans espoir de retrouver la civilisation, n'aurait bien évidemment pas la même "saveur". Mais se retirer du monde de façon volontaire pour revenir à l'essentiel ... oui, cela fait rêver. Ironie de la situation, j'ai ouvert ce livre de Tesson quelques jours seulement avant l'annonce du confinement national. Les mots de ce texte ont souvent fait écho à l'actualité. 
Je ne cacherai pas que ce journal peut être trop bavard. Pourtant court, j'ai trouvé que Tesson en faisait parfois des caisses. Ce qu'il reconnaît d'ailleurs volontiers et avec beaucoup d'humour. Tel un Rousseau ou un Chateaubriand, il contemple, commente, se lamente, se flagelle. Si j'ai aimé sa plume poétique, ironique, à la fois tendre et drôle, j'ai cependant été déstabilisée par certains détails qui ne me semblaient pas essentiels. Toujours est-il que Tesson est un écrivain à part, unique, qu'il faut absolument connaître. Sa vision de la vie, parfois rude, crue, violente, nous remet un peu à notre place, nous questionne, nous titille. Et ça fait un bien fou! Cette vision qu'il a de nos propres incohérences, de nos fautes vis-à-vis de la Planète, du monde, de ses habitants, s'impose à nous pour nous remuer. Je l'en remercie. Certaines de ses réflexions ont tellement fait écho en moi que j'en ai parfois eu la larme à l’œil. Je me suis surprise à penser : " Enfin quelqu'un qui met des mots sur ce que contient mon cœur!". J'ai beaucoup corné de pages et copié d'extraits. 
Tesson possède un talent d'écrivain à découvrir très vite si ce n'est pas déjà fait. Oui, dans ce texte, il est alcoolique et boit beaucoup trop. Oui, il est un brin suffisant. Oui, il peut être agaçant. Oui, il a une vision un peu XIXème de la femme. Mais tout cela le rend tellement humain. Il ne se sent pas supérieur à nous. Il nous montre ses taches, ses fautes, ses doutes. Il est un être humain. Éclairé, lucide, conscient. ... mais humain tout de même. Il peut se permettre de critiquer, car il se critique lui-même et nous autorise également à le faire. 
Un détail m'a souvent fait sourire : le guide ornitho qui le suit dans ses aventures. A la maison, nous avons le même. Ce Delachaux qui nous suit partout, qui tombe en lambeaux, mais que l'on aime tellement. Ce guide où l'on coche tous les oiseaux que l'on a pu observer, qui parfois rythme nos vacances, décide des lieux où l'on partira vadrouiller, ... C'est une Bible chez les Romanzi! Lorsque Tesson explique qu'il s'efforce d'apprendre le nom des oiseaux qui l'entourent car il ne trouve pas cela poli de s'imposer chez quelqu'un sans au minimum connaître le nom de la personne chez qui tu squattes, m'a fait beaucoup rire. 
Un beau texte à découvrir! Je pense piquer les autres livres de Tesson que possède l'Homme dans sa bibliothèque pour continuer à être titiller par cet homme à l'esprit cinglant.

" RAISONS POUR LESQUELLES JE ME SUIS ISOLE DANS UNE CABANE 
J'étais trop bavard 
Je voulais du silence 
Trop de courrier en retard et trop de gens à voir 
J'étais jaloux de Robinson 
C'est mieux chauffé que chez moi, à Paris 
Par lassitude d'avoir à faire les courses 
Pour pouvoir hurler et vivre nu 
Par détestation du téléphone et du bruit des moteurs"
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
(Photos : Romanza2020)

mardi 24 mars 2020

Si tu ne vas pas à Chabert, Chabert ira à toi!

Le colonel Chabert 
Honoré de Balzac
GF Flammarion 1994

L'histoire du colonel Chabert est une histoire comme il y en a depuis qu'il y a des guerres, une histoire aussi vieille que celle d'Agamemnon de retour de la guerre de Troie découvrant son épouse Clytemnestre dans les bras d'Egisthe, aussi vieille que celle d'Ulysse regagnant, après des années d'épreuves, son palais d'Ithaque pour le voir envahi par des prétendants, une histoire comme il en eut sans doute des milliers au cours de l'Empire et au début de la Restauration : le colonel Chabert, tenu pour mort à la bataille d'Eylau, revient chez lui un beau jour de juillet 1815, après des années d'errance et de souffrance, trouve sa femme, héritière de toute sa fortune, remariée et mère de deux enfants, sa maison démolie, la rue même où elle se trouvait débaptisée, et tente de recouvrer son identité dans un monde aux yeux duquel il n'existe plus. 

Un petit Balzac, ça ne peut pas faire de mal! Même si, comme moi, on lit cet auteur pour la 18ème fois. 
J'ai croisé Le colonel Chabert au collège. Il fallait choisir entre deux œuvres de Balzac : Le colonel Chabert et La duchesse de Langeais. J'avais choisi le second. Voilà pourquoi je n'avais toujours pas lu cette oeuvre de Balzac pourtant très connue. C'est chose faite! 
Le colonel Chabert est un roman extrêmement court. Je connaissais vaguement l'histoire. Même si je préfère lire Honoré dans des textes plus longs et fouillés, j'ai passé un agréable moment. Le lecteur suit le colonel Chabert présumé mort sur le champ de bataille dans sa quête pour retrouver son identité. On pourrait voir en Chabert une sorte d'Edmond Dantés, mais le vieux colonel n'a ni l'âge, ni la fougue, ni la rague du Comte de Monte Cristo. Au final, ce roman est assez doux et calme, alors qu'il s'agit d'une histoire d'honneur et de désespoir. C'est un texte qui se lit vite, avec lequel on passe un agréable moment, mais le nombre réduit de page ne m'a pas aidé à être totalement en empathie avec le héros.  
Je comprends que l'on fasse lire ce roman au collégien. Il me paraît être un texte percutant pour démarrer Balzac. Malheureusement, il ne montre pas assez le génie de cet écrivain. Il ne faut pas que lire Le colonel Chabert, mais se précipiter très vite vers ses autres textes.
" Colonel, votre affaire est excessivement compliquée, lui dit Derville en sortant de la chambre pour s'aller promener au soleil le long de la maison.
- Elle me parait, dit le soldat, parfaitement simple. L'on m'a cru mort, me voilà! Rendez-moi ma femme et ma fortune ; donnez-moi le grade de général auquel j'ai droit, car j'ai passé colonel dans la garde impériale, la veille de la bataille d'Eylau. "
Le colonel Chabert, Balzac.
(Photos : Romanza2020)

samedi 21 mars 2020

Face à face

Les Braises
Sandor Marai
Livre de poche, 2003.

Reconnu comme l’un des plus grands auteurs de la littérature hongroise et l’un des maîtres du roman européen, l’écrivain Sándor Márai (1900-1989) s’inscrit dans la lignée de Schnitzler, Zweig ou Musil. L’auteur des Révoltés, des Confessions d’un bourgeois ou de La Conversation de Bolzano n’a eu de cesse de témoigner d’un monde finissant, observant avec nostalgie une Europe mythique sur le point de s’éteindre. À travers la dramatique confrontation de deux hommes autrefois amis, Les Braises évoque cette inéluctable avancée du temps. Livre de l’amitié perdue et des amours impossibles, où les sentiments les plus violents couvent sous les cendres du passé, tableau de la monarchie austro-hongroise agonisante, ce superbe roman permet de redécouvrir un immense auteur dont l’œuvre fut interdite en Hongrie jusqu’en 1990.

Sandor est un homme qui prend de plus en plus de place dans ma vie et j'en suis bien heureuse. En 6 lectures, il s'est hissé en tête de mes auteurs favoris
Les braises fut un véritable coup de cœur et je suis déçue de l'avoir lu dans une période chargée ce qui ne m'a pas permise d'être totalement engloutie par le texte. Mais je suis certaine que je le relirai.
Les braises est un texte d'une puissance rare. Ceux qui aiment déjà Marai doivent impérativement se jeter sur ce roman. Quant aux autres, ouvrez Marai très rapidement! 
Comment parler de ce roman? Cela me paraît bien difficile. Ce huis-clos est un bijou de finesse et de psychologie si bien  qu'il me paraît difficile de le chroniquer en quelques lignes. Soit on écrit une thèse dessus, soit on se contente de dire : "Lisez-le!". Bon ... vu que je n'ai pas les compétences d'une thésarde, je vais vous dire tout simplement de le lire .... Mais je vais faire l'effort de rajouter deux ou trois bricoles tout de même.

L'ouverture du roman est déjà splendide. Un vieil homme, seul avec sa gouvernante totalement dévouée, apprend l'arrivée d'un homme. On sait qu'il ne l'a pas vu depuis des années. L'ambiance est posée. La langue de Marai est précise, pudique, toute en retenue. Le roman, dans les pages suivantes, revient en arrière et nous parle des jeunes années du vieil homme ainsi que de sa rencontre avec son "ami". Je me suis délectée des pages parlant de l'Empire Austro-hongrois. Prater, Impératrice, valse, .... je me suis complètement plongée dans cet univers envoûtant. Ces pages sont délicieuses et on lit avec émotion le récit de cette amitié. Marai nous ramène rapidement au salon où se tiennent les deux vieillards, plus de 40 ans après leur dernière rencontre. A partir de là, Marai nous fait la démonstration de son génie, l'art de tout dire ... sans rien dire. Tout y est : la jalousie, la rancœur, la douleur, l'amour. Pourtant, Marai ne dit presque rien. Il observe, raconte, transcrit les paroles des deux hommes. Ce face à face est d'une rare intensité et fait partie de ces grands moments de littérature à lire absolument. J'ai lu en apnée les dernières lignes. Il faut, comme souvent avec Marai, accepter de ne pas avoir toutes les réponses. C'est ce que j'ai fait ... et j'ai adoré!
Heureusement pour moi, Sandor Marai a écrit encore de nombreux livres et je vais pouvoir me saouler encore longtemps de sa prose. 
" Le château était un monde à soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noir. … Il conservait également le souvenir des morts. Des souvenirs qui se dissimulaient dans les recoins, comme se cachent les chauve-souris, les rats, les cloportes, dans l’humidité grise des très vieilles caves. "
Les braises, Sandor Marai.
(Photos : Romanza2020)

La mayonnaise ne prend pas toujours, c'est pas pour autant qu'elle ne se mange pas!

Lambeaux
Charles Juliet
Folio, 2012.

Dans cet ouvrage, l'auteur a voulu célébrer ses deux mères : l'esseulée et la vaillante, l'étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d'un amour malheureux, d'un mariage qui l'a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d'atroces conditions.
La seconde, mère d'une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l'a élevé comme s'il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l'auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d'un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d'espoir.


Lambeaux est un beau texte ... que j'aurais aimé apprécier davantage. Je ne sais pas trop pourquoi mais je n'ai pas été aussi touchée que ce que j'aurais voulu. Il est vrai que l'histoire est touchante, voire déchirante à certains moments. C'est vrai que les mots sont beaux et justes. Mais, je ne saurais expliquer réellement pourquoi, j'ai trouvé un manque de simplicité, d'authenticité. Étrangement, ce "tu" utilisé par l'auteur m'a agacée. Je l'ai trouvé lourd et surfait. Je me rends bien compte que je suis un peu dure avec ce roman fin et bien écrit, mais c'est ainsi, ça n'a pas réellement pris. 
Lambeaux est un roman qui rend hommage aux femmes. Pour cela, je l'en remercie. Il donne la parole (mais la donne-t-il vraiment en utilisant le "tu"?) aux oubliées. A ces femmes qui n'étaient pas faites pour être épouses et mères, mais à qui on a refusé un autre destin. Il rend hommage aux femmes courageuses, généreuses, qui donnent tout sans rien recevoir ... mais qui n'avaient pas réellement le choix. Je ne peux qu'être touchée par un texte dont l'histoire est si émouvante, le sujet si féminin et féministe. Mais bizarrement, j'ai trouvé un quelque chose de trop "masculin" à ce texte. En s'adressant à elles, ses deux mères, on ne l'entend que lui, l'Homme. C'est dommage. J'aurais aimé entendre leur voix, à elles. 
Un roman à lire. J'en attendais davantage en ce qui me concerne, mais il mérite amplement d'être lu. L'écriture est délicate et poétique. Merci à mon amie UnlivreUnthé de me l'avoir fait découvrir. 
" Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit ta lumière. Dans l’âtre, le feu qui ronfle, et toi, appuyée de l’épaule contre le manteau de la cheminée. A tes pieds, ce chien au regard vif et si souvent levé vers toi. Dehors, la neige et la brume. Le cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable, et fréquemment, tu songes à un départ à une vie autre, à l’infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. A chaque printemps, cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille. Ce point si souvent scruté où elle coupe l’horizon. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais. "
Lambeaux, Charles Juliet.
(Photos : Romanza2020)