vendredi 2 septembre 2016

" On n'entre pas tous les jours dans un conte, surtout au temps des jeux en ligne. "

Elio
Pierre Lieutaghi

Actes Sud, 2014.

 Dans une grande maison-jardin désuète de la banlieue lyonnaise, Elio, qui n’a pas encore vingt ans, amoureux des herbes folles jusqu’à jalouser les coccinelles, rencontre les mots dont il a tôt deviné que d’eux seuls viendra le salut. Il vit avec Isée, la soeur rieuse et impertinente, et Linda, une mère infiniment plus douée en tendresse qu’en aveux. Dans la famille, l’affection n’est jamais absente, mais le secret qui entoure la mort du père empêche une vraie parole. Linda n’a épargné personne dans le piège de silence qu’elle s’est à elle-même tendu le jour de la mort de Martin. Il faudra l’irruption joyeuse et formatrice de Lise, celle qui magnifie les petites choses et dédramatise les grandes, la complicité du grand-père Luciano et les secrets d’un herbier pour la libérer de la culpabilité, pour qu’Elio et Isée connaissent la part d’amour et de vérité contenue en chaque mensonge.
Au long de ce roman de la filiation, des attachements, des renoncements et des rencontres bouleversantes, la voix d’Elio emprunte à la sagesse des proches, mais aussi aux épreuves, les mots justes et l’humour pour dire la complexité des premiers savoirs et des premiers désirs.
Ce récit d’apprentissage du bonheur est le premier roman d’un écrivain qui a longtemps privilégié l’ethnobotanique.


C'est très lentement que je suis rentrée dans ce texte peu connu. A pas de loup, j'ai volé des instants à un planning bien chargé. Au bout de quelques pages, j'ai compris que j'étais plongée dans un roman particulier, doux et envoûtant. Elio est un petit coup de cœur. Discret, mais bien réel
Pierre Lieutaghi prône le respect de la langue, c'est un amoureux du beau langage. Elio nous offre une lecture riche et des phrases travaillées. C'est un roman qui se veut à la fois humain et érudit. Bien que parfois complexe, l'écriture reste fluide et agréable. L'auteur revendique l'importance de la culture, de la curiosité. Elio est plein de références, parfois explicites, souvent discrètes. Le lecteur est sollicité, stimulé. Art, littérature, cinéma, ... le monde d'Elio est riche, ouvert au monde et à la connaissance. 
Il est vrai qu'il semble impossible de croiser dans la vraie vie des ados parlant comme Elio et Isée, ayant une telle maturité, un tel rapport entre eux et avec le monde, mais on y croit car l'histoire est humaine, bien écrite, juste. Le monde de Pierre Lieutaghi me plaît et j'y resterai bien.
Il n'y a rien de fantastique dans l'intrigue. Amoureux des page-turner, passez votre chemin! Elio n'est fait que de moments de vie, de questionnements. C'est un roman d'apprentissage d'une grande simplicité. L'écriture savante et poétique se heurte à l'intrigue très minimaliste
Les personnages de ce roman sont inoubliables. Ils sont vivants. Les dialogues sont efficaces, drôles et émouvants. Outre Elio et Isée, nous rencontrons la fantastique Lise qui rend tout merveilleux. Cette Mary Poppins en chair et en os viendra illuminer la vie des deux ados : "Dire que Lise a élargi notre compréhension du monde, et par conséquent de nous-mêmes, n'a rien d'exagéré" (p89)
Elio, c'est l'amour des instants simples, les petites joies, les petits riens. On remarque ces choses qui parfois nous échappent, on prend le temps, on prend du recul et on observe : "Elle fait son rire à réparer les jours en morceaux." (p350). Au pays d'Elio, on fuit les écrans et on ouvre un livre à la place. On prend le temps de cuisiner, étudier, discuter, s'éveiller, s'ouvrir au monde. Je donnerai beaucoup pour me rendre dans la maison de Lise entourée de nature, un coin de paradis hors du monde. 
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce roman d'une grande poésie. Elio n'est pas sans défaut, mais il est d'une si grande fraîcheur et si original que l'on oublie certaines longueurs avec joie. Je me suis sentie bien dans ce monde et c'est avec tristesse que je l'ai quitté. 
" Le retour à l'école. On rentrait à pied par beau temps. Lise connaissait des ruelles, des passages secrets entre les murs où elle avait ses rendez-vous saisonniers depuis l'enfance avec un chèvrefeuille, un rosier immense, un bigarreautier oublié des cueilleurs. On aimait bien revoir le chat de fonte peint en noir qu'elle nous avait montré sur un pilier, le bassin rocailleux plein de nymphéas, à travers le défaut d'un gros portail. Partout, à tout moment, il y avait des choses nouvelles à découvrir ; un nom sur une boîte aux lettres, où Lise décelait des étymologies farfelues (G.Mouru : quelqu'un qui est mort sans savoir ses participes passés. Brocoli : forcément né dans un chou. Chiron-Pelloux : lointain descendant d'un centaure particulièrement velu, etc.) ; un nid de rouge-queue dans une boîte à lettres, celle-ci avec un carton qui explique l'occupation pour maternité et demande au facteur de déposer le courrier "dans la poubelle rouge derrière la grille s'il vous plaît" ; un papier glissé entre mur et gouttière, qu'on déplie avec la conscience du sacrilège, dont on lit seulement les premiers mots avant de le remettre dans sa cachette : "Chloé chérie, je t'attens à 6h pré de ... - " J'ai honte pour lui, commente Isée. Si un garçon m'écrivait avec autant de fautes, il irait au cours de rattrapage avant d'oser m'appeler chérie" ; des centaines de fourmis qui s'échinent à faire entrer dans un trou trop étroit un lucane aux pattes encore agitées - le lendemain, pourtant il a disparu. "
(Elio, Pierre Lieutaghi, Actes sud, p74) 
(Photo : Romanza2016)

dimanche 7 août 2016

" Voilà bien les hommes : toujours croire qu’une femme pense à l’un d’eux ! "

Avec vue sur l'Arno
E.M Forster

Challenge Myself 2016

Robert Laffont, Pavillons poche, 2014.

Comme son adaptation au cinéma sous le titre Chambre avec vue l'a montré, le charme qui se dégage de ce roman d'apprentissage amoureux, écrit par le grand écrivain britannique E. M. Forster (1879 - 1970), n'a rien perdu de son intensité au fil du temps. C'est que l'initiation à l'amour est un thème éternel, et lorsqu'il est traité avec l'humour et la fine psychologie de l'auteur de Route des Indes, il n'est pas près de passer de mode. C'est ainsi qu'entre un baiser volé parmi les cataractes de violettes sur les ravins de Fiesole, un autre baiser raté par un fiancé au pince-nez d'or et un troisième arraché par un amoureux passionné sur un sentier étroit, la jeune Lucy va se libérer du carcan victorien de son milieu pour devenir une héroïne qui fait rêver aujourd'hui encore, comme elle a enchanté et enthousiasmé ses lecteurs voici un siècle.

Tout comme avec Maurice, j'ai d'abord été perturbée par la plume de Forster. Lors de ma première lecture, c'était la distance qu'il créait entre lui et ses personnages qui m'avait surprise. Avec vue sur l'Arno est déstabilisant par son style un peu "brouillon" dans les premières pages. Peut-être est-ce la traduction qui est cause de cette impression.  L'écriture est étrange, peu claire par moment. On ne sait plus ce qui se passe, qui parle, ni ce qui est dit. Pourtant, cette sensation a vite laissé place a beaucoup d'intérêt et de plaisir. J'ai finalement embarqué dans cette belle histoire pleine de vie et de fougue. 
Avec vue sur l'Arno est l'histoire d'une émancipation. Tout au long du roman, Lucy va apprendre à penser par elle-même, faire des choix et cesser de subir sa vie. J'ai trouvé ce roman très juste car il ne cherche pas à séduire, à émouvoir ou à rallier le lecteur à sa cause. Il montre seulement une jeune fille peu remarquable, presque banale, qui comprend l'importance d'être soi même. Toujours avec cette retenue, cette timidité presque, Forster nous parle d'intimité, de connaissance de soi, de révélation.  
Un joli roman ... qui a mis du temps à m'emmener avec lui, mais qui a finalement réussi. 
" - Je pense simplement à ma théorie favorite sur Miss Honeychurch. Est-il logique qu'elle joue si merveilleusement du piano et mène une petite vie si calme ? Je soupçonne qu'un jour viendra où elle vivra comme elle joue, merveilleusement. Les cloisons étanches s'effondreront en elle, musique et vie se mêleront. Elle se révélera alors héroïquement bonne, héroïquement mauvaise peut-être - peut-être encore trop héroïque pour être dite mauvaise ou bonne."
(Avec vue sur l'Arno, Forster, Pavillons poche, 2014)
(Photos : Romanza2016)

samedi 23 juillet 2016

" Les livres sont des miroirs, et l'on y voit que ce qu'on porte en soi-même."

L'ombre du vent
Carlos Ruiz Zafon

Livre de poche, 2006.

Dans la Barcelone de l'après-guerre civile, " ville des prodiges " marquée par la défaite, la vie est difficile, les haines rôdent toujours. Un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. 
L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y "adopter" un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets enterrés dans l'âme de la ville : L'Ombre du Vent. 
Avec ce tableau historique, roman d'apprentissage évoquant les émois de l'adolescence, récit fantastique dans la pure tradition du Fantôme de l'Opéra ou du Maître et Marguerite, énigme où les mystères s'emboîtent comme des poupées russes, Carlos Ruiz Zafon mêle inextricablement la littérature et la vie.

Alors que beaucoup de lecteurs ont déjà découvert L'ombre du vent depuis longtemps, je viens pour ma part tout juste de le lire.
J'ai lu les premières pages avec distance, détachement. Le style et l'ambiance étaient agréables, mais je n'avais pas l'impression de découvrir une histoire très novatrice ou palpitante. Puis, tout s'est emballé. Sans que je m'y attende, par surprise, Carlos Ruiz Zafon m'a embarquée dans son monde. J'ai pris mon temps, j'ai savouré. Entre secrets, livres oubliés, écrivains maudits, j'ai plongé dans ce roman avec passion. 
Ce n'est pas la plume ou le style de l'auteur qui m'ont réellement marquée. L'ombre du vent est un univers envoûtant, vibrant, vivant. Les personnages étaient là près de moi, j'ai parcouru inlassablement les rues de Barcelone, je connais par cœur la librairie Sempere. Oscillant entre humour (les répliques de Fermin sont un régal et resteront l'un de mes meilleurs souvenirs!), poésie, horreur, l'auteur joue constamment avec nos émotions. J'ai autant pleuré que souri, tremblé que soupiré. Certaines scènes resteront gravées. L'ombre du vent est un roman qui émeut, qui met en colère, qui attendri, qui écœure parfois, qui révolte souvent.
Ce n'est pas un roman parfait, mais c'est aussi ce qui fait son charme. C'est un roman humain. C'est une histoire qu'on se raconte au coin du feu, qu'on partage, qui fait palpiter le cœur et hérisser le poil
Un roman que j'offrirai à des gens qui n'aiment pas lire. Je suis persuadée que L'ombre du vent fait parti de ces romans qui réconcilient les plus récalcitrants avec la magie des mots. Par son humanité, sa fougue, ses personnages vivants, son intrigue captivante, L'ombre du vent peut faire succomber les plus hostiles. 
Dans une vitrine, je vis un placard publicitaire de la maison Phillips qui annonçait l'arrivée d'un nouveau messie, la télévision, dont il était dit qu'elle changerait nos vie et nous transformerait tous en créatures du futur, à l'image des Américains.La télévision est l'Antéchrist, mon cher Daniel, et je vous dis, moi, qu'il suffira de trois ou quatre générations pour que les gens ne sachent même plus lâcher un pet pour leur propre compte et que l'être humain retourne à la caverne, à la barbarie médiévale et à l'état d’imbécillité que la limace avait déjà dépassé au Pléistocène. Ce monde ne mourra pas d'une bombe atomique, comme le disent les journaux, il mourra de rire, de banalité, en transformant tout en farce et, de plus, en mauvaise farce. "

(L'ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon, Livre de poche, 2006)
(Photos : Romanza2016)

mardi 19 juillet 2016

Quand ça veut pas, ça veut pas!

Un cadavre dans la bibliothèque
Agatha Christie
 Le club des masques, 1994.

Le colonel Bantry est contrarié : une jeune femme, vêtue d'une toilette tape-à-l'œil, a été retrouvée étranglée dans sa bibliothèque ! Cruelle énigme pour la police. Heureusement, le manoir des Bantry est situé non loin du village de miss Marple. Cette sympathique vieille dame pleine de bon sens permettra, une fois de plus, de dénouer toute l'affaire.

D'habitude totalement envoûtée à chaque lecture de Dame Christie, j'ai cette fois eu beaucoup de mal à adhérer à cette histoire de cadavre. 
L’énigme tout d'abord n'est pas palpitante. L'enquête m'a ennuyée tout comme sa résolution. 
Je n'ai pas non plus réussi à apprécier Miss Marple, que j'ai malheureusement trouvé fade et absente. Hercule Poirot et son arrogance m'ont beaucoup manquée. 
Même le style ne m'a pas convaincue. Où est passé la plume si fine d'Agatha Christie? J'ai trouvé les phrases vulgaires, sans élégance et pauvres. 
Je suis peinée d'être aussi sèche, mais c'est un fait. Je suis incapable de donner plus d'arguments. Je n'ai pas embarqué dans cette mauvaise enquête et l'oublie très vite. 
Peut-être est-ce par ce que je m'étais habituée à l'originalité et le génie des autres textes de l'auteur! Un cadavre dans la bibliothèque n'est nullement comparable au sublime Crime de l'Orient Express, à Mort sur le Nil et tant d'autres. J'ai lu d'autres romans de l'auteure, moins connus et moins grandioses, mais qui avaient le mérite de me faire passer un bon moment. Là, ce n'est définitivement pas le cas. 
" Mrs Bantry rêvait. Ses pois de senteur venaient de remporter un premier prix à l'exposition florale. Le pasteur, revêtu de sa soutane et de son surplis, distribuait les récompenses dans l'église. Sa femme traversait nonchalamment l'auguste assemblée en maillot de bain mais, heureux privilège des songes, cette incongruité ne soulevait pas parmi les paroissiens le tollé qu'elle eût assurément déclenché dans la réalité...Mrs Bantry était ravie. Elle adorait ces rêves du petit matin qui s'achevaient par le premier thé de la journée.Le petit matin. Quelque part dans son subconscient, elle en percevait les bruits dans la maison. Le raclement, sur leur tringle, des rideaux de l'escalier tirés par la femme de chambre ; celui du balai-brosse et du ramasse-poussière de la bonne dans le couloir. Plus loin, le lourd claquement du loquet de la porte d'entrée que l'on déverrouillait.Un nouveau jour commençait. En attendant, il fallait profiter au maximum de cette exposition florale, car déjà sa nature onirique devenait de plus en plus apparente..."
(Un cadavre dans la bibliothèque, Agatha Christie, Club du masque, 1994, p9)
(Photos : Romanza2016)

samedi 25 juin 2016

" Comme il était difficile de satisfaire tous les désirs d’un homme ! "

Infidélités 
Vita Sackwille-West

Livre de poche, 2014.

Elle n’a que lui et elle l’adore, mais lui ne pense qu’à s’enfuir au plus vite… Elle dort à ses côtés, et lui, « les yeux grand ouverts dans la nuit », rêve à une autre… Elle attend depuis toujours qu’il s’engage, et lui ne peut attendre de lui révéler sa nouvelle existence… 
L’amour à sens unique, l’amour trahi, la vie qui se fendille en une seule phrase, négligemment glissée dans la conversation : dans ces six nouvelles composées entre 1922 et 1932, Vita Sackville-West montre une fois de plus à quel point elle excelle dans le tableau doux-amer des sentiments inexprimés.

Vita Sackville-West nous offre, avec ce recueil de nouvelles, une brillante analyse de l'esprit humain. 
Tel un cocon douillet, les premières lignes de la nouvelle ouvrant le recueil nous enveloppe de bonheur. Derrière cette douceur se cache la cruauté ... et tout le talent de Vita Sackville-West se dévoile.
Pris dans les filets de la passion, les personnages de cette oeuvre très réussie vont se révéler, se découvrir et parfois se replier sur eux-mêmes. Chacune de ses six nouvelles est travaillée avec précision et justesse. Telle une chirurgienne, Sackville-West dissèque les travers de l'Homme tourmenté par la passion ou le désir. Avec toujours cet humour qui lui est propre, elle nous conte les histoires de ses personnages vrais et justes. Parfois touchants, inquiétants à d'autre moment, j'ai aimé rencontrer les différents portraits de ce recueil. 
Même si pour moi Toute passion abolie reste indétrônable, Infidélités est une oeuvre très riche où l'on retrouve tout le génie de Sackville-West. 
"Ce matin- là, elle se réveilla plus tôt qu’elle ne l’aurait souhaité, voguant d’un sommeil délicieux vers un éveil tout aussi doux. Elle s’étira en glissant nonchalamment ses mains sous les oreillers duveteux éparpillés sur son lit sa tête, ses épaules s’enfonçaient dans ce nid douillet. Elle aimait en avoir beaucoup ; c’était un de ses petits luxes personnels, d’ailleurs elle en faisait souvent la remarque : qu’est- ce qu’une maison, sinon le lieu où l’on s’autorise tous les petits luxes possibles ?"
(Infidélités, Vita Sakville-West, Livre de poche, 2014.)
(Photos : Romanza2016)

vendredi 17 juin 2016

Être ou ne pas être?

Ma cousine Rachel
Daphné du Maurier

 Livre de poche, 1969.

Philip, sans la connaître, déteste cette femme que son cousin Ambroise, avec lequel il a toujours vécu étroitement uni dans leur beau domaine de Cornouailles, a épousée soudainement pendant un séjour en Italie.
Quand Ambroise lui écrira qu'il soupçonne sa femme de vouloir l'empoisonner, Philip le croira d'emblée. Ambroise mort, il jure de le venger.
Sa cousine, cependant, n'a rien de la femme qu'imagine Philip. Il ne tarde pas à s'éprendre d'elle, à bâtir follement un plan d'avenir pour finir par buter sur une réalité de cauchemar.


Daphné du Maurier sait, comme personne, créer des histoires captivantes, à l'intrigue complexe et au suspense haletant.  
Après avoir aimé, Les oiseaux et autres nouvelles, L'auberge de la Jamaïque, Le général du roi, avoir été éblouie par Rebecca et La chaîne d'amour, Ma cousine Rachel m'a à son tour happée ... et ce fut un délice. 
Malgré les nombreuses révélations et mystères qui jalonnent le texte, ce roman est assez lent. Daphné du Maurier nous laisse dans une sorte de routine. Nous voyons Philip et Rachel vivre (en apparence) tranquillement. La majorité du roman se passe dans le même lieu, avec les mêmes personnages. Tout comme dans Rebecca, du Maurier crée un huis clos faussement paisible. Ma cousine Rachel est un roman violent. Violence des sentiments, des intrigues, des suspicions. L'incipit est glaçant et annonce à lui seul le ton sombre du roman. En une phrase, nous sommes attrapés, plongés dans l'univers si noir et brutal de Dame du Maurier.  
Philip étant le narrateur nous n'avons que son point de vue. Je l'ai suivi aveuglement en ce qui me concerne. Ce n'est que dans les dernières pages où je me suis demandée si ce que j'avais lu était vrai. Philip n'a t-il pas tout interprété de travers dans son aveuglement passionné, sa volonté de ressembler en tout point à Ambroise? Ai-je été manipulée? Ou bien, Rachel est-elle bien une femme fausse et rusée? Je dois avouer (et même si ça fait le génie de l'écrivain) avoir été frustrée en refermant ce roman. Je n'en dirai pas plus, ceux qui l'ont lus savent de quoi je parle. J'ai terriblement envie d'en parler et de connaître l'interprétation des autres lecteurs sur ce roman. 
Ma cousine Rachel est à la fois un roman palpitant, plein de secrets révélés, un page-turner addictif, mais aussi un roman où il ne se passe rien, où nous attendons le dénouement assez sagement au coin du feu une tisane à la main comme Rachel et Philip. 
J'aime Daphné du Maurier. J'aime les histoires qu'elle crée, j'aime ses personnages troubles, ambigus, ses univers sombres et inquiétants, ainsi que son écriture passionnément efficace.  
Je ne lasserai jamais de la lire. 
Ma cousine Rachel n'a pas, pour moi, la force de Rebecca ou de La chaîne d'amour (L'amour dans l'âme), mais c'est un huis clos parfaitement maîtrisé et captivant. 
Une réussite totale!
" Dans l'ancien temps, on pendait les gens au carrefour des Quatre-Chemins.
On ne le fait plus. Maintenant, quand un assassin paie sa dette à la société, cela se passe à Bodmin, après jugement en due forme aux assises. Je parle des cas où la loi le condamne avant que sa propre conscience ne l'ait tué. C'est mieux ainsi. Cela ressemble à une opération chirurgicale, et le cadavre reçoit une sépulture décente bien que la tombe reste anonyme. Dans mon enfance, il en allait autrement. Je me rappelle avoir vu, petit garçon, un homme enchaîné et pendu au carrefour où se croisent les quatre chemins. Son visage et son corps étaient enduits de goudron afin d'en retarder la corruption. Il resta pendu là cinq semaines avant d'être décroché et ce fut la quatrième semaine que je le vis."
(Ma cousine Rachel, Daphné du Maurier, Livre de poche, 1969, p5) 
(Photos : Romanza2016)

vendredi 3 juin 2016

Le vol? Ce n'est pas très convenable, ma chère!

Une question purement académique
Barbara Pym

10/18, 1986.

Caro est une épouse d'universitaire. Son couple sombre dans la routine. Elle décide d'aider son mari dans sa carrière en lui permettant d'accéder à un manuscrit tenu secret. 

Une question purement académique est ma troisième lecture de Barbara Pym et même si l'intrigue de ce roman m'a moins séduite que les précédents (Des femmes remarquables et Quatuor d'automne), j'ai pris un plaisir infini à lire la plume si vive de Miss Pym. 
Caro est une héroïne attachante, malgré une certaine faiblesse de caractère. Son mari, Alan, est un être particulièrement égoïste. Autour d'eux gravitent des personnages loufoques, risibles et étranges. La plupart d'entre eux sont terrés dans leurs idées et leur éducation. Caro prendra une décision importante. Elle choisira d'aider son mari à dérober le manuscrit d'un vieux savant placé en institut. Malgré cette action, Caro est assez passive. Elle observe sa vie d'épouse, de mère, de femme avec un regard assez critique, mais ne tente rien pour améliorer la situation. 
Comme toujours chez Pym, les chapitres s'enchaînent, décrivent le quotidien ordinaire d'anglais ordinaires. Une histoire hors du temps, délicieusement vintage et décalée. Bien que le sujet soit assez moderne (la routine dans le couple, l'infidélité, le désir, l'indépendance de la femme), l'écriture de Barbara Pym nous plonge dans un cocon intemporel fait de thé et de réceptions.
J'ai été de nouveau conquise par la finesse de Barbara Pym, sa façon si anglaise de tout dire dans un silence, son humour dans les dialogues, sa capacité à me captiver avec un rien.
" On avait du mal à croire que Dolly Arbofield était la sœur de Kitty Jeffreys, même si l'on pouvait déceler un léger air de famille dans les traits. Dolly avait les cheveux gris et frisottés et elle portait des vêtements qui se fondaient dans un décor de vieux livres, de bric-à-brac et d'animaux. Elle avait quelques années de plus que Kitty et avait l'habitude de plaisanter sur son nom, Dorothea, qui signifiait "don de Dieu". Pour ses parents, qui avaient désiré un fils mais ne devaient avoir que des filles, peut-être ce nom contenait-il une certaine ironie, d'autant que Dolly n'était même pas la plus jolie. "
(Une question purement académique, Barbara Pym, 10/18, 1986, p 23)

(Images : Romanza2016)


lundi 30 mai 2016

Le mois anglais

Le mois dédié à l'Angleterre est de retour!


Comme chaque année, je suis prête. 
Lectures, tea time et bonne humeur.

Pour les infos, c'est chez Lou ou Cryssilda.


samedi 28 mai 2016

Murs sanguinolents et autres soucis ésotériques

Les brumes de l'apparence
Frédéric Deghelt

Babel, Actes Sud, 2015.

Quand un notaire de province lui annonce qu’elle hérite d’une masure au milieu de nulle part dans l’isolement d’une forêt, décidée dans l’instant à s’en débarrasser, Gabrielle (parisienne, quarante ans) s’élance sur les routes de France pour rejoindre l’inattendu lieu-dit, signer sans état d’âme actes de propriété et autres mandats de mise en vente, agir avec rigueur et efficacité.

Un paysage, un enchevêtrement d’arbres et de ronces à l’abandon, où se trouve blottie depuis des décennies une maison dont une seule pièce demeure à l’abri du ciel, dix hectares alentour, traversés par le bruissement d’une rivière et d’une nature dévorante. Tel est le territoire que découvre Gabrielle, insensible à la beauté étrange, voire menaçante, des lieux, après des heures de route.
Contrainte de passer la nuit sur place, isolée, sans réseau téléphonique, Gabrielle s’endort sans avoir peur. Mais son sommeil est peuplé de rêves, d’odeurs de fleurs blanches et de présences.
Dans les jours qui suivent, toutes sortes de circonstances vont l’obliger à admettre ce qu’elle refuse de croire : certains lieux, certaines personnes peuvent entretenir avec l’au-delà une relation particulière. 

Tout comme pour La grand-mère de Jade me voilà bien embêtée. 
Bien que plongée dans ce roman assez prenant, je ne vous cache avoir été souvent énervée par le style et l'écriture de Frédérique Deghelt. 
Mon amour des classiques anglais m'a fait apprécier la lecture de cette étrange histoire gothique, pleine de bruits, de cris, de sangs et de secrets inavoués. J'ai toujours ouvert mon roman avec bonheur, emmitouflée sous ma couette. Frédéric Deghelt nous embarque dans l'histoire de Gabrielle, femme mûre, rationnelle et citadine. Etant amoureuse de la simplicité et de la beauté de la campagne, j'ai aimé voir Gabrielle se laisser convaincre par la magie de la nature. Sa belle masure me tendait les bras et j'ai bien eu envie de la rejoindre entre ces quatre murs douillets et réconfortants. Le roman est captivant, certaines scènes font froid dans le dos, d'autres font sourire ou serrent le cœur. 
Pourtant, l'écriture ne m'a pas convaincue. Le temps employé rend le texte parfois superficiel. Je n'ai pas aimé l'emploi permanent du présent. Le texte manque de naturel. On aurait pu avoir la sensation que Gabrielle nous conte en direct son histoire, mais ça ne marche pas. L'emploi du présent nécessite selon moi une grande maîtrise de l'esprit humain, des émotions, un talent particulier pour avoir le mot juste. J'étais parfois à côté des émotions de l'héroïne.
L'ensemble de l'intrigue est trop téléphoné, trop rapide, peu crédible aussi dans les sentiments et dans les actes des personnages. J'ai trouvé la fin assez ridicule et sans lien avec le reste du texte. A croire que Frédérique Deghelt ne savait pas comment conclure. Les grandes tirades "masturbatrices" de Richard, assommantes et peu compréhensibles, ne m'ont pas passionnée. Quant au chapitre final, il aurait pu être beau, mais il est en décalage avec le reste du roman. Il est collé là, sans raison.
Je suis bien triste d'être aussi dure avec un roman que j'ai pourtant lu avec plaisir et qui m'a transportée. Mais certains aspects de l'écriture m'ont agacée.
Un texte assez palpitant à lire, un univers envoûtant, original et agréable, mais, en ce qui me concerne, j'ai été gênée par la faiblesse du style et de l'écriture. 
" Il y a un an, je ne connaissais ni cet endroit, ni Jean-Pierre, ni Richard. J'ai passé la soirée de mes trente-neuf ans dans un restaurant chic et branché avec quelques amis qui n'étaient pas les miens, mais ceux de Stan. Est-ce que je me rendais compte de ce ça peut être, offrir à quelqu'un quelque chose qui est réellement pour lui, une surprise à laquelle on a pensé en se demandant ce qui va pouvoir vraiment lui donner du bonheur ? "(Les brumes de l'apparence, Deghelt, abel, 2015, p290-291)

(Photos : Romanza2016)

mercredi 18 mai 2016

" Haïr quelqu'un c'est lui accorder une existence "

Le premier amour
Sandor Marai

Challenge Myself 2016

 Le livre de poche, 2010.

Dans une petite ville de la province hongroise, un respectable professeur de latin mène une vie terne et solitaire, dénuée de surprise. Lorsqu’il entreprend de tenir son Journal, pour « faire passer le temps », cette apparente tranquillité vole en éclats. Au fur et à mesure qu’il confie les menus faits et gestes de ses journées, des bribes de souvenirs d’enfance lui reviennent, la glace qui recouvrait ses émotions se craquelle, et sa propre vérité surgit enfin. Cette première fêlure en annonce une autre, qui va faire basculer sa vie : un premier amour, violent, tardif, ravageur…

Sandor Marai est un auteur qui m'attire depuis longtemps. Pourtant, notre première rencontre fut en demi-teinte. Lorsque j'ai lu Les mouettes, je n'ai pas été envoûtée. Manque de naturel, une certaine supériorité dans le style, Sandor n'avait pas réussi à me convaincre. J'étais cependant bien décidée à redonner une chance à cet auteur hongrois terriblement tentant. J'ai donc lu Le premier amour. J'ai adoré. Cette histoire étrange, particulière, complexe m'a totalement séduite. 
Un professeur de latin nous livre ses émotions, ses questionnements. Profondément seul, il tient un journal pensant contrôler sa vie et maîtriser à la seconde près son emploi du temps. Au fil des pages, nous prenons conscience que cet étrange narrateur est plus torturé que l'on ne croyait. Marqué par la solitude, enfermé dans ses névroses, notre héros nous livre sans s'en rendre véritablement compte le récit de sa chute. Le premier amour nous offre une prouesse d'analyse psychologique. Très complexe, la figure du héros demanderait plusieurs heures de discussions et de réflexions. Nous assistons à la dissection méticuleuse de la solitude et de ses conséquences. Totalement isolé et ne se livrant jamais aux autres, le narrateur ne comprend pas ses émotions, ne sait pas les analyser. 
J'ai été totalement emportée par ce récit aux allures de simple journal, celui d'un professeur narrant ses heures de cours et parlant du rapport entretenu avec ses élèves, mais cachant un travail incroyable et une grande finesse d'analyse. J'ai parfois souri des réactions du narrateur, mais j'ai souvent été bousculée, mal à l'aise, pleine d'interrogations. Sandor Marai joue avec nous, tout comme il joue avec son personnage
Il y a du Zweig pour la profondeur, du Dostoïevski pour la noirceur, mais un style unique, jamais lu jusqu'alors. 
Un grand auteur que je relirai très vite. 
Un grand roman psychologique à découvrir
" Une force me contraint à penser à des faits, à des gens qui ne viennent ni d'hier ni d'avant-hier mais d'un monde très ancien, perdu. C'est comme si j'avais oublié les événements de ces dix, vingt dernières années. Comme si toute une série d'images s'était effacée. Des choses et des êtres d'une époque révolue, incroyablement ancienne, se projettent devant moi. Datant d'il y a cinquante ans. De mon enfance.Ces images tourbillonnent. Je n'arrive pas à en saisir une en particulier : elles sont claires et précises mais elles disparaissent aussitôt. "(Le premier amour, Sandor Marai, Le livre de poche, 2010, p77)

(Photos : Romanza2016)