lundi 21 octobre 2019

" Voilà peut-être pourquoi je suis perpétuellement déçu : j'attends du monde qu'il soit bon ".

Le fils 
Philipp Meyer
Le livre de poche, 2016.

Eli McCullough, le Colonel, marqué à vie par trois années de séquestration chez les Comanches, prend part à la conquête de l'Ouest avant de s'engager dans la guerre de Sécession et de bâtir un empire. Peter, son fils, révolté par l'ambition dévastatrice du père, ce tyran autoritaire et cynique, profite de la révolution mexicaine pour faire un choix qui bouleverse son destin et celui des siens.
Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, ambitieuse et sans scrupules, se retrouve à la tête d'une des plus grosses fortunes du pays, prête à parachever l'œuvre de son arrière-grand-père.
De 1850 à nos jours, une réflexion sur la condition humaine et le sens de l'Histoire à travers les voix de trois générations d’une famille texane.



Voici déjà plusieurs semaines que j'ai fini ce roman ... et je dois avouer ne pas encore trop savoir ce que je vais vous dire. Globalement, je n'ai pas été emballée par ce livre, je dois le confesser. Je lui reconnais des qualités, mais je crois que je suis passée à côté. Ce qui m'a principalement gênée, c'est le ton très dur de l'oeuvre. Je ne suis pas dérangée par les romans difficiles et sombres. J'aime beaucoup d'auteurs (Zola, Hardy, Zweig, Kasischke, ...) pessimistes et noirs, mais chez eux il y a toujours quelque chose de beau qui ressort, quelque chose d'honnête et de sincère ... malgré tout. Un sentiment, une émotion, un rayon de soleil. Chez Philipp Meyer, j'ai eu la sensation d'étouffer. J'ai lu des scènes bien pires que celles écrites dans Le fils, mais ici plus que les scènes dures c'est le ton général froid et désabusé qui est gênant. Il n'y a pas de belles émotions, pas d'amour pur. 
Je me rends compte que je ne suis pas très juste avec le texte. Je repense notamment à Peter et je me dis que lui sauve un peu le reste. Pourtant, en refermant ce texte, on n'a plus envie de croire en l'être humain, on est persuadé de sa violence, son égoïsme, sa cupidité. Je ne suis pas ressortie de ce roman avec un état d'esprit positif. Je ne me sens pas grandie après la lecture de ce texte. Je n'ai pas la sensation non plus d'avoir passé de beaux moments de détente, des moments riches, dépaysants, enrichissants ... 
Bref, ce fut une lecture trop dure pour moi, trop pessimiste, trop sombre. Moi qui aime l'ambiance des états-unis du XXème siècle, je me tournerai vers d'autres auteurs que Philipp Meyer. 
" Un être humain, une vie — ça méritait à peine qu’on s’y arrête. Les Wisigoths avaient détruit les Romains avant d’être détruits par les musulmans, eux-même détruits par les Espagnols et les Portugais. Pas besoin d’Hitler pour comprendre qu’on n’était pas dans une jolie petite histoire. Et pourtant, elle était là. À respirer, à penser tout cela. Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait. "
Philipp Meyer, le fils. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 29 septembre 2019

" Il voit comment, à force de souffrir, les gens deviennent méchants et laids, et quelque chose meurt en eux ".

Le cœur est un chasseur solitaire
Carson McCullers 
Le livre de poche, 2015.

De ce roman foisonnant de personnages se détache la figure adolescente de Mick, qui ressemble étrangement à Carson McCullers. Pauvre, passionnée de musique, elle rôde dans les cours des immeubles pour surprendre les accents d’une symphonie qui s’échappent d’un poste de TSF : « Cette musique ressemblait parfois à de petits morceaux de cristal colorés et, quelquefois, c’était la chose la plus douce, la plus triste que l’on pût imaginer. »

Mick et bien d’autres personnages s’entrecroisent dans ce roman qui emprunte ses décors au Sud des Etats-Unis où vécut Carson McCullers dans l’immédiat avant-guerre. Elle avait vingt-deux ans quand elle publia ce premier livre, qui est sans doute son chef-d’œuvre.

J'ai terminé ce roman il y a déjà plusieurs semaines, mais je vais tenter de vous en parler un peu. Le coeur est un chasseur solitaire est un livre difficile à chroniquer. Ce roman est assez particulier. Non pas qu'il soit difficile à lire, mais c'est un texte sans beaucoup d'intrigues, un texte qui est bouleversant tout en étant très distant, un texte au final assez perturbant.
Plusieurs personnages se croisent dans ce roman. Nous les suivons, les regardons évoluer, se parler ou s'ignorer. Un muet, sage et patient, est le point qui relie tous les protagonistes. Je crois que ce personnage est le plus intéressant et marquant de ce roman. L'incipit, les visites à l'hôpital, les heures silencieuses à écouter les confessions du voisin et la fin, sont des scènes qui m'ont beaucoup marquées. Si j'ai parfois décroché à certains moments, ce personnage de l'aveugle a toujours réussi à me captiver et m'émouvoir. 
L'autre aspect agréable du Cœur est un chasseur solitaire est l'immersion dans le sud et la chaleur des Etats-Unis des années 30. Je n'ai pu m'empêcher de penser à l'excellent Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee. Même si le ton et le propos sont bien différents, j'ai retrouvé la même ambiance, la même atmosphère (mais le roman de Lee est pour moi bien supérieur à celui de McCullers)
Le coeur est un chasseur solitaire n'a pas réellement de début ou de fin. Ce roman est fait de moments de vie. J'avoue ne jamais encore avoir lu un tel texte. C'est une oeuvre très mature alors que Carson McCullers l'a écrit à seulement 22 ans. L'écrivaine fait preuve d'une analyse très fine des hommes ainsi qu'un regard aiguisé sur le monde. 
Pour finir, je citerai un passage de la préface écrit par Denis de Rougemont qui nous raconte un entretien avec McCullers. Il lui affirme qu'il n'y a pas d'histoires d'amour dans Le coeur est un chasseur solitaire. Nous ne pouvons qu’acquiescer dans un premier temps. C'est vrai qu'il n'y a pas d'histoires d'amour à proprement parler. McCullers à cette affirmation répondra indignée : "Il n'y a que cela!". Et c'est vrai. Le coeur est un chasseur solitaire n'est fait que d'histoires d'amour ... dont la plus belle est celle des deux muets.
Un classique de la littérature américaine à découvrir!
" Dans son cerveau, il y avait comme deux compartiments : la chambre intérieure et la chambre extérieure. L’école, la famille et les incidents de chaque jour étaient dans la chambre extérieure. M. Singer était dans les deux. Les pays étrangers, les plans et la musique étaient dans la chambre intérieure. Les chants qu’elle composait s’y trouvaient aussi. […] La chambre intérieure était un lieu très secret. Elle pouvait se trouver dans une maison remplie de gens et se sentir comme enfermée toute seule ".
Le coeur est un chasseur solitaire, Carson McCullers, Livre de poche, p208. 

(Photos : Romanza 2019)

jeudi 19 septembre 2019

" Raconter le passé en refusant de raconter la guerre, c'est mentir ".


La Passe-miroir
 Tome 2 Les disparus du Clairdelune
Tome 3 La mémoire de Babel
Christelle Dabos

Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours plus périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions de personnalités influentes à la cour ? Sont-elles liées aux secrets qui entourent l’esprit de famille Farouk et son Livre ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l’entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d’une redoutable vérité (Quatrième de couverture du tome 2).

Voilà plusieurs semaines que j'ai terminé la lecture de la saga de La Passe-miroir et j'avoue en être encore toute imprégnée. J'ai même eu un peu de mal à me concentrer sur la lecture qui a suivie. Après ma découverte du tome 1, j'ai dévoré les deux autres tomes qui sont, eux aussi, excellents. C'est une vraie réussite du début à la fin et je compte bien me précipiter sur le quatrième et dernier tome de la série lorsqu'il sortira. 
Cependant, mon coup de cœur va essentiellement vers le premier tome, Les fiancés de l'hiver. Je pense que cela tient au fait que ce roman met en place l'univers, les personnages, que l'on découvre petit à petit les belles inventions de l'autrice etc … Je garde également un souvenir littéraire très fort car ce coup de cœur était totalement inattendu et ces longues heures de lecture sans interruption furent un régal. Les tomes 2 et 3 sont efficaces, passionnants, impossibles à lâcher, ils tiennent incontestablement leurs promesses, mais je reste tout de même plus enthousiaste sur le tome 1. Le tome 1 est original, innovant, et surprenant, même si les deux autres tomes sont fantastiques aussi, ils se rapprochent de ce que l'on a pu déjà lire. Je sais déjà que je relirai de temps en temps certains passages des Fiancés de l'hiver régulièrement.
Après le premier tome, c'est le 3, La mémoire de Babel, que j'ai préféré. La première partie se rapproche davantage du 1er par le fait qu'Ophélie est un peu perdue dans un nouveau monde, elle doit faire ses preuves et se montrer courageuse. Bien sûr, j'ai continué à suivre la relation Ophélie/Thorn avec passion. Je trouve ces deux personnages magnifiques et parfaitement traités. Ophélie est attachante dans sa maladresse, intelligente, courageuse. Quant à Thorn, il est si émouvant malgré son caractère antipathique que j'ai complètement adhéré à ce personnage. J'ai hâte de retrouver certains visages peu présents dans le tome 3 comme Archibald ou Berenilde. 
Cet univers fait un peu partie de moi désormais. Je repense souvent au monde des Arches, à leur mystère, aux pouvoirs des différentes familles et à l'avenir d'Ophélie et Thorn. J'ai eu beaucoup de mal à quitter ce monde. Quand la dernière page fut tournée, je suis restée plusieurs jours sans avoir envie de lire quoi que ce soit d'autre. Cette série est une vraie réussite et un coup de cœur totalement inattendu en ce qui me concerne. Je vais garder un magnifique souvenir de cet été 2019 où je dévorais jusque tard dans la nuit les pages de La Passe-miroir
" Elle oublia l'appréhension, elle oublia la chaleur, elle oublia jusqu'à la raison de sa présence ici et, quand elle fut vide d'elle-même, elle posa les mains sur la botte de la statue.
L'ombre du mémorial reflua comme une marée, tandis que le soleil faisait marche arrière dans le ciel. Le jour céda la place à la nuit, aujourd'hui devint hier et le temps explosa sous les doigts d'Ophélie. Ce n'étaient plus ses doigts à elle. C'étaient des centaines, des milliers d'autres doigts qui caressaient la botte de la statue, jour avant jour, année avant année, siècle avant siècle.Pour porter chance.Pour réussir.Pour guérir.Pour de rire.Pour grandir.Pour survivre.Et soudain, alors qu'Ophélie se diluait dans cette foule de mains anonymes, elle retrouva ses mains à elle. Ou plutôt des mains qui étaient les siennes sans être les siennes. Et ce fut à travers des yeux qui étaient les siens sans être les siens qu'elle observa la statue. D'un métal brillant, le soldat brandissait fièrement son fusil sous les mimosas en fleur, sa tête emportée par l'obus qui avait détruit le porche de l'école derrière lui." Il sera une fois, dans pas si longtemps, un monde qui vivra enfin en paix."

La mémoire de Babel, Christelle Dabos, Folio. 
(Photos : Romanza2019)

lundi 26 août 2019

Génération désenchantée

Un été à Cold Spring
Richard Yates
Pavillons Robert Laffont 2011.

Après l'échec cuisant d'un premier mariage, Evan Shepard voit en la jeune Rachel Drake, joyau fragile d'une famille névrosée, la chance d'un nouveau départ. Mais au cours de cet été 1942 à Cold Spring, la vie, la guerre et le poids des liens familiaux l'aideront à mesurer l'ampleur des désillusions à venir...

Ayant lu ce roman au début de l'été, il va être difficile pour moi d'en parler dans les détails.
Un été à Cold Spring est mon premier roman de Richard Yates et ce fut une belle découverte. Ce roman de la désillusion est tout en sobriété et retenue. Il ne se passe presque rien dans ce roman tout en se passant presque tout. Ce livre parle de la vie. La vie dans tout ce qu'elle a de plus complexe et rude. 
Nous suivons le jeune Evan Shepard dans sa quête de bonheur (est-ce vraiment cela qu'il cherche? Je n'en suis pas sûre). Après un premier mariage trop précoce voué à l'échec, Evan rencontre la fragile Rachel. Cette dernière vit dans un clan composé de son frère et sa mère. Celle-ci s'impose, s'infiltre, se faufile partout. Richard Yates fait craquer le vernis. Les apparences se fissurent et les vrais tempérament se dévoilent.
Sous une apparence de grande simplicité, presque de passivité parfois, Un été à Cold Spring traite des doutes et des regrets de la vie. Au fil des pages, j'ai attendu un événement ... qui n'est jamais arrivé. Si le style peu bavard et lent peut en rebuter certains, j'ai quant à moi aimé les silences et les non-dits. Avec précision et délicatesse, Yates nous plonge au cœur d'une famille fragile et morcelée dans l'Amérique des années 40. 
Un roman à lire et un auteur à découvrir. Je relirai Richard Yates avec plaisir et intérêt. Une très belle découverte
" Evan prit l’habitude de rouler sans but, le soir, et de ruminer dans le noir, le visage grave. C’était vraiment bien de vivre avec une jolie fille folle de vous, aucun doute là-dessus. Mais cela donnait aussi à réfléchir. Etait-ce là tout ce qu’on pouvait attendre de la vie ? Il frappait le volant, encore et encore, n’arrivant pas à croire que son chemin était si bien tracé et qu’il n’y aurait pas moyen de le faire dévier alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans. "Un été à Cold Spring, Richard Yates.

(Photos : Romanza2019)

samedi 17 août 2019

" Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? "

Illusions perdues
Honoré de Balzac

Folio, 2013.

Illusions perdues raconte le destin de deux amis, l'imprimeur David Séchard et le poète Lucien de Rubempré. L'un restera à Angoulême, l'autre partira pour Paris à la recherche de la gloire. Comédie des mœurs provinciales et parisiennes, fresque sur les milieux de la librairie, du théâtre et du journalisme à Paris aux alentours de 1820, ce roman est plus qu'un roman. Il est tous les romans possibles. En lui coexistent l'épopée des ambitions déçues, le poème lyrique des espérances trompées, l'encyclopédie de tous les savoirs. Avec Illusions perdues, Balzac nous donne le premier roman total, réflexion métaphysique sur le sens d'une société et d'une époque placées, entre cynisme et mélancolie, sous le signe de la perte et de la désillusion.

Je pense que je devrais principalement accuser mon manque de disponibilité comme seul responsable de cette lecture en demie-teinte. Cependant, je pense sincèrement que ce n’est pas le seul.
Je suis une habituée de Balzac. Je l’ai lu 17 fois, je l’aime passionnément et les pavés ne me font pas peur. Au contraire, j’en suis friande. Pourtant, même si j’ai aimé Illusions perdues (que je guettais depuis tant d’années), je ne peux pas vous dire que j’ai adoré … et mon esprit occupé de ces derniers mois n’est pas seul en cause.
Illusions perdues nous offre des pages sublimes typiquement balzaciennes. Croiser les différents personnages de La comédie humaine est littéralement un régal et ne donne qu’une envie, se précipiter sur les autres titres. J’ai aimé, comme toujours, la plume d’Honoré toujours juste et sublime. L’histoire m’a également touchée et je compte bien retrouver les personnages du roman dans la suite, Splendeurs et misères des courtisanes. Mais voilà … je le confesse j’ai trouvé l’ensemble très long et trop bavard. Oui, vous pouvez me flageller en place de Grève, que voulez-vous c’est ainsi ! J’en suis bien meurtrie. Je soutiens que mon manque de disponibilité a fait que j’ai eu une lecture hachée de ce texte. Ce qui n’a forcément pas aidé à rentrer complètement dans le roman. Mais il faut dire aussi que le monde dépeint par Balzac est complexe. Certaines pages sur le monde de l’édition et du journalisme m’ont perdue. La dernière partie fut vraiment difficile à lire. Quel dommage lorsque l'on voit avec quel plaisir j’ai lu la première partie du roman! Même si je ne me suis pas attachée à Lucien, bien trop inconstant pour moi, j’ai aimé le suivre dans Paris, ses mésaventures, ses amitiés et ses amours. J'ai été en colère comme lui, j'ai aimé et j'ai souffert. Mais la dernière et bien trop longue partie fut franchement difficile. Peut-être n'ai-je pas été à la hauteur de Balzac cette fois? Je le reconnais sans honte (enfin ... peut-être un peu!). 
Illusions perdues ne sera pas un de mes Balzac préféré. Je ne renierai jamais cet auteur que j'aime profondément. Honoré m'a une nouvelle fois prouvé son immense talent, mais ce roman est bien trop long. Quoi qu'il en soit je retrouverai Balzac avec plaisir ... comme toujours.
Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers avec l’arme qui devrait ne nous servir qu’à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n’obtiendrez rien par les beaux sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé, ne quittez jamais votre maîtresse sans l’avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, même vos amis, faites pleurer les amours-propres : tout le monde vous caressera. 
Illusions perdues, Balzac.

(Photos : Romanza2019)

vendredi 9 août 2019

" Ce qui était grand, puissant, original en lui, elle ne le voyait pas ou - pire - elle ne le comprenait pas ".

Martin Eden
Jack London

Phébus, Libretto, 2010.

Ce magnifique roman paru en 1909, le plus riche et le plus personnel de l’auteur, raconte la découverte d’une vocation, entre exaltation et mélancolie. Car la réussite de l’œuvre met en péril l’identité de l’écrivain. Comment survivre à la gloire, et l’unir à l’amour, sans se perdre soi-même? Telle est la quête de Martin Eden, le marin qui désire éperdument la littérature.

Voici un roman que je rêvais de lire depuis plusieurs mois déjà. Je suis ravie de m'être plongée dans ce texte durant l'été, période de l'année où je peux lire davantage. Même si ce ne fut pas le coup de cœur flamboyant que j'attendais, j'ai adoré ce roman et je compte bien relire Jack London afin de retrouver sa plume si bouleversante et vivante
Martin Eden est un personnage magnifique qui, je pense, restera gravé dans mon cœur pendant des années. Cet homme simple, ce marin dynamique et plein de fougue change de vie du jour au lendemain pour être à la hauteur de la douce Ruth. Il décide de se cultiver et passe son temps à lire et étudier. Il y trouve la joie de l'apprentissage et de la connaissance, mais progressivement il découvre également l'hypocrisie de la société, sa violence, son injustice. La vie de Martin Eden est bouleversante. Comment ne pas être touché par cet homme? J'ai été tellement écœurée par les dernières pages que j'en frissonne encore. Je ne peux en parler librement sans divulgâcher l'histoire, je me tairai donc. Voir cet homme se heurter à tout ce qu'il y a de plus bas chez l'être humain est difficilement supportable. Certes, la violence est moins sanglante que les anciennes bagarres de Martin. Il n'y a pas de coups, de bras cassés ou d'insultes. Pourtant, le parallèle que London crée entre les deux est saisissant. La violence froide, la perfidie, la supériorité de certains êtres ne sont-elles pas bien plus dures que des heurts de marins? Je n'ai pu m'empêcher de penser au Jude de Thomas Hardy ou au Stoner de John Williams. Les trois héros ont des similitudes frappantes. 
Plus que l'histoire qui marque les esprits pour longtemps, c'est la langue de Jack London qui fut une vraie découverte. Martin Eden est un texte de toute beauté. Affûtée au couteau, chaque phrase est juste et puissante. Les mots disent tout. Ils disent la violence, l'absurdité, l'amour, la déception, la reconnaissance, la paix. Martin Eden fait partie de ces textes qu'il faut relire plusieurs fois dans sa vie. On y trouvera une vérité à chaque moment de son existence. 
Je suis heureuse d'avoir enfin découvert ce texte si célèbre. Célébrité qu'il mérite amplement. Je pense que je ne resterai pas si longtemps sans relire du Jack London. Je ne suis pas prête d'oublier Martin et son obsession de l'écriture. 
" Avant, je ne savais pas que la beauté avait un sens. Je l’acceptais comme telle, comme une réalité sans rime ni raison. J’étais dans l’ignorance. A présent, je sais, ou plus exactement, je commence à savoir. Cette herbe me paraît beaucoup plus belle maintenant que je sais pourquoi elle est herbe, par quelle alchimie du soleil, de la pluie et de la terre elle est devenue ce qu’elle est. "
Martin Eden, Jack London. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 28 juillet 2019

" Sauf ton respect, fille, tu n'es pas la feuille la plus avantageuse de notre arbre généalogique ".

La Passe-miroir 
Tome 1 - Les fiancés de l'hiver
Christelle Dabos

Folio, 2018.

«Écoute-moi bien, fille... Tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.» 

Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Fiancée de force à l'un des héritiers d'un clan du Pôle, elle quitte à regret le confort de sa famille. La jeune femme découvre ainsi la cour du Seigneur Farouk, où intrigues politiques et familiales vont bon train. Loin de susciter l'unanimité, son entrée dans le monde devient alors l'enjeu d'un complot mortel.

Depuis que j'ai lu la première page de La passe-miroir, je suis totalement imprégnée par ce monde. Je n'avais prévu de lire que le tome 1 cet été, mais force est de constater que j'ai une envie folle de lire la suite immédiatement.
J'ai noté ce roman depuis quelques temps déjà. Plus que sa 4ème de couverture que je trouve peu vendeuse, c'est la sublime illustration en 1ère page qui m'a donné envie de le lire. Comment ne pas craquer pour cette belle gravure en noir et blanc ? Je n'avais pas forcément prévu de lire ce premier tome si vite. Je laisse toujours passer un peu de temps avant de lire des succès littéraires … et encore si je les lis car je ne suis pas toujours tentée. J'ai reçu ce roman en cadeau, ce qui a précipité ma lecture et j'en suis plus que ravie. Certes, j'espérais intérieurement aimer cette histoire, mais je ne m'attendais pas à un tel coup de cœur. Etant une lectrice d’œuvres classiques, les coups de cœur contemporains ne sont pas fréquents, alors je les savoure. J'ai lu beaucoup de textes merveilleux ces derniers temps. Des romans à l'écriture transcendante, sublime ou d'autres à l'atmosphère grandiose, mais cela faisait longtemps que je n'avais pas été autant plongée au sens littéral dans un roman. Cette plongée qui nous envahit totalement, où l'on pense au roman du matin au soir, où l'ouverture du roman ressemble à l'ouverture d'une porte vers un autre monde, celle que décrit Michael Ende dans L'histoire sans fin.
Je lis peu de romans fantastiques (ou merveilleux, fantasy, etc …). Mais j'en lis de temps en temps, souvent des classiques (on ne se change pas!) ou des incontournables, et toujours avec un grand plaisir. Je resterai à vie imprégnée par Les dames du lac, L'assassin royal ou Harry Potter. Pour que ce genre littéraire me tente, il faut un monde à l'imagination débordante, une histoire humaine et sensible, des personnages complexes et profonds et une belle écriture intelligente et efficace. En ouvrant La passe-miroir, j'ai constaté avec émotion que ce roman possédait tout cela.
Bien sûr, dès les premières pages, j'ai pensé à Hayao Miyazaki. En tant que TRÈS GRANDE fan, retrouver un monde tel que celui du Château ambulant fut une magnifique surprise. Je n'ai pas été étonnée d'apprendre plus tard que l'auteur avait bien évidemment été inspirée par le réalisateur et que tous les lecteurs ont pensé à Miyazaki durant leur lecture. On y retrouve les cités volantes, les aéronefs, mais également une ambiance générale particulière, celle qui reprend des éléments de notre monde tout en y mélangeant des éléments fantastiques. Tout dans l'univers de La passe-miroir m'a conquise : les dons et les personnalités des membres des différents clans, les arches, la Déchirure, … J'ai trouvé toutes les idées fabuleuses. Tout comme pour Harry Potter, autant d'imagination me laisse bouche bée. Quant aux personnages, ils sont tous parfaits … même dans leur bassesse et leur méchanceté. Ophélie est une héroïne attachante qui brise un peu les codes des personnages féminins habituels. Elle est discrète, maladroite, malingre, déterminée. J'ai adoré ce personnage et je m'y suis totalement identifiée. J'ai toujours aimé ces personnages discrets que l'on ne remarque pas tout de suite et qui se distinguent grâce à leur intelligence tels que Jane Eyre, Anne Elliot ou Joe March. Le personnage de Thorn est magnifique. A la fois antipathique et fascinant, je ne sais que penser de lui. Mon petit cœur n'a pas résisté à la relation qu'entretiennent ces deux personnages principaux. J'ai aimé les jeux de regard, les non-dits et les doutes. Je suis vraiment curieuse de savoir ce qui se passera dans les prochains tomes. Autour d'eux, on voit la touchante Roseline, la capricieuse Berenilde, l'attachant Renard, Gaëlle et son caractère bien trempé, l'étrange Archibald, le terrifiant Chevalier et bien d'autres personnages plus fascinants les uns que les autres. Christelle Dabos a réussi à créer des personnages plus complexes qu'ils n'y paraissent d'abord. Rien n'est jamais acquis avec eux et nos convictions sont vite ébranlées. L'histoire, quant à elle, est tout simplement addictive. J'aurai pu engloutir ce roman en une journée enfermée dans ma chambre si j'avais pu me le permettre. Si on franchit la porte de La Passe-miroir, il est difficile de la refermer. Les chapitres efficaces s'enchaînent sans pour autant se précipiter. Christelle Dabos est dans la maîtrise totale. Elle prend son temps, installe l'ambiance, tout en ajoutant ce qu'il faut d'aventures et d’énigmes. 
Moi qui lis beaucoup de littérature classique, je constate souvent avec la littérature contemporaine (il y a plusieurs exceptions bien sûr) un manque de finesse dans l'écriture. On tombe parfois sur de vrais page-turners passionnants, mais qui au final nous laissent peu de choses. Christelle Dabos a réussi à écrire une histoire qui se dévore, à l'écriture juste et qui nous transporte longtemps encore après avoir refermé le livre. Pour un premier roman, je suis scotchée. 
En refermant ce tome, je me suis demandée que faire. J'avais choisi quelques romans pour cet été. Je ne m'attendais pas en ouvrant La Passe-miroir n'avoir qu'une seule envie après, celle de continuer l'aventure. Quatre tomes sont prévus. Le 2 et le 3 sont déjà disponibles en poche. Je file dès demain en librairie et je croise très fort les doigts pour qu'ils y soient. Cela ne m'est pas arrivée très souvent de courir en librairie pour trouver une lecture précise que je veux ouvrir là tout de suite maintenant. Ce sentiment est si bon. C'est l'été, je suis en congés, j'ai devant moi des soirées et des nuits entières, je vais pouvoir me lover et dévorer cette histoire avec passion. Tout en sachant qu'il me restera le tome 4 à découvrir dans quelques mois lorsqu'il sortira. 
Les fiancés de l'hiver fait typiquement partie de ces romans qui nous poussent à soupirer en disant " Mon Dieu! Que je plains ceux qui n'aiment pas lire!".
"Le charme est la meilleure arme offerte aux femmes, il faut t'en servir sans scrupule."Alors que l'ascenseur reprenait sa montée, Ophélie se fit la promesse de ne jamais suivre le conseil de sa sœur. Les scrupules étaient très importants. Tant qu'Ophélie aurait des scrupules, tant qu'elle agirait en accord avec sa conscience, tant qu'elle serait capable de faire face à son reflet chaque matin, elle n'appartiendrait à personne d'autre qu'à elle-même."(La Passe-miroir tome 1, Les fiancés de l'hiver, Christelle Dabos)




(Photos : Romanza2019)

samedi 20 juillet 2019

Doucement ... mais sûrement!

Passé imparfait
Julian Fellowes
10/18, 2017.

Une invitation de Damian Baxter ? Voilà qui est inattendu ! Cela fait près de quarante qu’ils sont fâchés ! Inséparables durant leurs études à Cambridge, leur indéfectible amitié s’est muée en une haine féroce, suite à de mystérieux événements survenus lors de vacances au Portugal en 1970. Après de déconcertantes retrouvailles, la révélation tombe : riche, à l’article de la mort, Damian charge le narrateur, sur la foi d’une lettre anonyme, de retrouver parmi ses ex-conquêtes – six jeunes filles huppées qu’ils fréquentaient alors – la mère de son enfant. Un voyage vers le passé plein de fantômes et de stupéfiantes révélations… Avec une verve élégante, le créateur de la série Downton Abbey signe un portrait au vitriol de l’aristocratie anglaise bousculée par les sixties.

En tant que grande fan de Downton abbey, cela fait plusieurs années que je louche sur les romans de Julian Fellowes. Pourtant, ma rencontre avec l'un d'entre eux ne fut pas simple.

Malgré les années qui passent et la trentaine bien entamée, je n'arrive toujours pas à abandonner une lecture commencée ... même lorsque je sens que mon esprit n'est pas disponible ou que le moment n'est pas le bon. Rien à faire, je n'arrive pas à laisser le livre, je continue de le lire jusqu'au bout. Parfois, l'enthousiasme ne vient jamais et je regrette amèrement de ne pas avoir eu le courage (ou l'intelligence) de remettre cette lecture à plus tard. A d'autres moments, grâce à ma persévérance, la magie finit par opérer et je suis ravie d'avoir continuer et rien n'avoir lâché. Pour Passé imparfait, après plusieurs semaines fastidieuses, j'ai fini par embarquer dans cette histoire et j'en suis ravie. 
Les premiers jours de lecture ont été vraiment durs. La tête plongée dans des préoccupations familiales et professionnelles, je n'arrivais pas à plonger dans le roman. Julian Fellowes a échoué à me décrocher de mon quotidien. J'ouvrais le livre avec difficulté et lisais sans enthousiasme. Finalement, quand la vie est devenue plus tranquille et mon esprit plus à même d'entrer dans l'histoire, j'ai lu la seconde partie du roman en peu de temps. 
Je dois admettre que plusieurs points ne m'ont pas convaincue dans ce roman. L'histoire est bien trop rocambolesque pour moi. Est-ce réellement possible que tant de femmes autour de Damian soient tombées enceinte au même moment, hors mariage et à la suite d'une relation avec lui? Cependant, j'ai tout de même suivi la quête du narrateur ... sans rentrer totalement dedans. Ce qui m'a séduite par contre ce sont les nombreux flash-backs de cette histoire. J'ai aimé découvrir le passé de cette bande par bribes. Les pièces s’emboîtent au fur et a mesure avec beaucoup de maîtrise. Ce que j'ai aimé également dans la construction de ce texte, c'est l'émotion qui nous saisit dans les dernières pages sans qu'on s'y attende. L'histoire nous prend tellement de haut avec sa haute bourgeoisie anglaise, ces personnages peu attachants et parfois un brin pédants que la fin nous gifle avec efficacité. J'ai compris et j'ai été émue. Tout comme dans Downton abbey, certaines choses ne sont pas dites, par convenance ou éducation. Il faut des gens extérieurs à ce milieu pour délier les langues, bousculer les cœurs et ouvrir les esprits. 
Un roman que j'ai finalement apprécié. Je garde Snobs et Belgravia notés dans mon carnet de "livres à acheter". 
Londres est désormais pour moi une ville hantée et je suis la fantôme qui erre dans ses rues. Chaque rue, chaque place, chaque avenue semble me susurrer les souvenirs d'une autre époque de mon existence. Même un tout petit tour a Chelsea ou a Kensington me ramène a des endroits ou je fus jadis bienvenu et ou aujourd'hui je serais étranger. Je me vois apparaitre, soudain redevenu jeune, vêtu, pour quelque surprise-partie depuis longtemps oubliée, accoutré de vêtements qui ressemblent au costume local d'une contrée des Balkans en pleine guerre. Ah! C'est pattes d'eph évasées, ces chemises a jabots avec col en V a lacets.... Quel gout avions-nous !
(Photos : Romanza2019)

mercredi 26 juin 2019

Prisonnière d'être trop libre




Adeline Mowbray
Amelia Opie
Le mois anglais
Archi poche, 2013. 

Adeline Mowbray a été élevée à Rosevalley par une mère célibataire, indépendante d’esprit, habituée à vivre selon son caprice. Nourrie des penseurs de la Révolution française, la jeune fille s’éprend de Frederick Glenmurray, auteur d’un virulent traité contre l’institution du mariage, et décide de le rejoindre afin de devenir sa maîtresse. Mais est-il aussi simple d’accorder ses idées et ses sentiments ?

Je prends enfin le temps (dans cette folle course de fin d'année) de vous poster un bref avis sur Adeline Mowbray d'Amelia Opie.
Voici un texte un peu oublié aujourd'hui que j'ai été ravie de découvrir. Il est vrai que l'écriture est très simple et que, pour être transportée réellement, j'ai besoin d'une écriture fine, précise et belle. Quelque chose d'unique. Le mot qui dit tout, la phrase qui sonne juste. Cependant, j'ai aimé l'histoire d'Amelia et j'ai apprécié cette lecture malgré ses défauts. J'ai vite pardonné la plume fragile et j'ai adoré les déboires de la pauvre Adeline. Comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille trop moderne et trop pure ? 
Tout comme Jude et Sue, le couple Adeline et Glenmurray n'arrivera pas à vivre heureux dans la bonne société. Les deux amants refusent de suivre le chemin tracé pour eux et de se marier. Les réactions des personnages qui apprenaient la nature de l'attachement entre Adeline et Glenmurray m'ont scandalisée.
Les mésaventures d'Adeline sont nombreuses. Certains lecteurs regretteront une histoire un peu rocambolesque, en ce qui me concerne le charme désuet de ce roman a eu raison de moi. J'y ai retrouvé mes chers textes du XVIIIème : Manon Lescaut, Paul et Virginie, un brin de Diderot, une pointe d'Ann Radcliffe dans les pleurs et les évanouissements … 
Un roman au charme fou, certes un peu branlant parfois, mais touchant. Les dernières pages m'ont émue. J'en garderai un doux souvenir littéraire et une envie forte de retrouver quelques auteurs au style désuet mais envoûtant.
A découvrir!
" Elle avait pour la littérature un penchant décidé, qu'avait fait naître en elle la sœur de Mr Woodville. Cette dernière, élevée au milieu de gens de lettres, avait acquis pour l’étude de la philosophie un gout qu'elle eut peu de peine a communiquer a l’âme ardente de sa jeune nièce.Sans doute cet amour de l’étude, dirigé vers un but raisonnable, eut fait le charme de la vie d’Édith et lui eut appris qu'il existe une source de bonheur et de jouissances au milieu même de la solitude. Mais, hélas! Ce gout fut pour elle la cause de ses infortunes et de ses erreurs ".Adeline Mowbray, Amelia Opie.
(Photos : Romanza2019)

le mois anglais, le mois anglais 2017

dimanche 12 mai 2019

" En temps de guerre, aucun de nous n’espère mourir dans un lit "

Suite française
Irène Némirovsky
Denoël 2004.


Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard... Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent... 
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi de notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), Suite françaiseressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.


Suite française est un témoignage unique. Rare roman écrit durant la seconde guerre mondiale, il narre en direct l'exode, la peur, les tensions, l'occupation. Parfois décousu, mais toujours pertinent, ce récit nous présente plusieurs personnes prises dans les feux de l'Histoire. La plume d'Irène Némirovsky est très belle. On sent une maturité, un recul qui donne au texte un souffle unique. Lorsque l'on connaît, de plus, sa triste histoire, le texte prend davantage d'ampleur.
La première partie conte l'exode de plusieurs personnages, tous venant de milieux différents, certains sont généreux d'autres opportunistes. Cette galerie de personnages, qui est dans les premières pages déstabilisante, est très bien menée. On les rencontre, les quitte, les retrouve. Tout comme l'incertitude de la guerre, nous ne sommes jamais sûrs de revoir les personnages de ce roman dès qu'une  page est tournée. 
Pourtant plus classique, ma préférence va à la seconde partie : Dolce. J'ai été très émue par Lucile. Cette douce histoire, sans mièvrerie, sans envolée romanesque, est peinte avec délicatesse et retenue. J'ai aimé les passerelles qui existent entre la première et la seconde partie. Au premier abord, nous avons la sensation qu'ils s'agit de deux histoires distinctes. Même si c'est le cas dans un sens, les deux parties se répondent et se font suite. J'ai dévoré cette seconde partie jusqu'à tard en apnée dans mon lit.
Je reconnais qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans le roman. Au départ, ce fut une rude épreuve pour mon cœur qui attendait beaucoup de ce texte. J'ai finalement embarqué dans ce témoignage unique et bouleversant. Si j'ai aimé la première partie de l'oeuvre, j'ai succombé à la seconde qui est une pure merveille.
Les bottes... Ce bruit de bottes... Cela passera. L'occupation finira. Ce sera la paix, la paix bénie. La guerre et le désastre de 1940 ne seront plus qu'un souvenir, une page d'histoire, des noms de batailles et de traités que les écoliers ânonneront dans les lycées, mais moi, aussi longtemps que je vivrai, je me rappellerai ce bruit sourd et régulier des bottes martelant le plancher.Suite française, Irène Nemirovsky, Denoël.
(Photos : Romanza2019)