dimanche 13 janvier 2019

Parfois, l'amour prend un certain temps avant de pointer le bout de son nez.

La maison d'Âpre-Vent (Bleak house)
Charles Dickens

La Pléiade, Gallimard, 1979.

Sur fond d’un interminable procès, impliquant une cinquantaine de personnages, Bleak House est le grand roman juridique de Dickens, qui dénonce une institution devenue folle. Raconté par deux personnages différents, de manière très moderne, le récit met en jeu tout un réseau de coïncidences, plusieurs fausses pistes et nombre d’espoirs déçus ou trahis. Roman foisonnant où la justice tourne à l’absurde, où l’on enquête et juge à l’infini, Bleak House est aussi un roman policier dont le véritable héros est Londres, la ville à l’atmosphère empoisonnée par la révolution industrielle. Dans une veine à la fois satirique, sombre et constamment drôle, Dickens décrit un monde où la nature est peu à peu corrompue par l’homme, et signe là son passage définitif vers le roman total. (Edition Folio)

C'est la première fois qu'un roman me fait cet effet. Durant la lecture de ce roman de plus de 1000 pages, je suis passée de la plus grande déception à l'immense coup de cœur
Ce roman est le seul que je possède en Pléiade. Je lorgnais depuis longtemps sur ce gros livre, trésor de ma bibliothèque. Lorsque j'ai décidé de l'ouvrir au mois de décembre dernier, j'étais confiante et enthousiaste. Ce fut pourtant le drame. Je pense que le principal responsable de ce drame est mon esprit préoccupé par la vie quotidienne et professionnelle. Quoi qu'il en soit, impossible de me retrouver dans les nombreux personnages du roman, ni même d'être intéressée par l'intrigue. Seules les pages où Esther prenait la parole trouvées grâce à mes yeux. Je me suis immédiatement attachée à ce doux personnage. J'étais terriblement triste de ne pas apprécier l'oeuvre. Certains chapitres m'enchantaient, mais la plupart m'ennuyait. J'hésitais presque à arrêter ma lecture, à le reprendre dans quelques mois ou années. J'ai finalement continué ... grâce à Esther, je pense. J'ai eu une belle idée car ce fut le choc. Je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé. D'un coup, je suis rentrée dans l'oeuvre. Tout ce qui me semblait obscur m'a paru soudainement très clair. L'intrigue m'a passionnée, captivée. J'ai dévoré la dernière moitié du roman avec passion. J'ai retrouvé le ton vif de Dickens, son humour, sa sensibilité. J'ai tourné la dernière page extrêmement émue. J'ai laissé des amis. 
Dickens nous plonge dans cette Angleterre du XIXème dont il parle si bien. Comme toile de fond, un procès. Il faut accepter de ne pas avoir toutes les billes. Ce procès est un fantôme qui plane sur tous les personnages de l'histoire. Beaucoup de protagonistes se succèdent et ont tous de près ou de loin un lien avec ce procès. Dickens nous offre des pages pleines de fougue. Tantôt un sourire pointe sur nos lèvres, parfois c'est un rire franc qui s'en échappe, à d'autres moments, c'est notre gorge qui se serre. Charlie a un don incroyable pour écrire des scènes tragiques. Il m'a coupé le souffle. Quelle écriture! Il nous fait passer du rire aux larmes en quelques secondes. Je lui ai pardonné ce début de lecture difficile, tout en espérant que lui aussi me pardonne d'avoir mis autant de temps à rentrer dans l'histoire. 
Il y a tant à dire sur ce texte que je ne trouve rien à en dire. La maison d'Âpre-Vent est un roman fabuleux et passionnant qu'il faut prendre le temps de déguster. C'est une porte ouverte vers un monde parallèle. J'ai aimé Esther, Ada, Richard, Allan, le si bon M. Jarndyce, Jo, ... Je les emmène tous avec moi ... dans mes souvenirs. 
Il y a quelques jours, je pensais vous écrire ma grande déception à la lecture de ce monument dickensien. J'en étais extrêmement triste. Je repensais très fort à l'amour que j'ai pour cet auteur pour trouver le courage d'ouvrir d'autres romans de lui. J'essayais de repenser aux Grandes espérances ou au Conte de deux villes. Finalement, je viens vers vous pleine d'enthousiasme et de joie. Oui, ce roman a finalement fait ma conquête. Je l'aime profondément. Il a mis beaucoup de temps à me séduire. J'ai fait ma coquette. Je suis finalement tombée dans ses filets avec passion. Dickens est un génie. Je suis ravie de vous dire que j'ouvrirai toujours avec joie une de ses œuvres. 

(Je me suis beaucoup rappelée durant ma lecture de la passionnante biographie de Dickens écrite par Marie-Aude Murail. J'ai parfois imaginé l'auteur lire à voix haute La maison d'Âpre-Vent).
" Cet épouvantail de procès s'est tellement compliqué avec le temps que nul être vivant ne sait ce qu'il signifie.  Nul ne le comprend moins bien que les parties au procès  ; mais on a pu remarquer qu'il n'y a pas deux juristes attachés à la Chancellerie qui puissent en parler pendant cinq minutes de suite sans se trouver en désaccord complet sur toutes les données de base. D'innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance  ; d'innombrables jeunes gens par le mariage  ; d'innombrables vieillards ont cessé de l'être en mourant. Des dizaines et dizaines de personnes se sont trouvées impliquées de manière affolante dans l'affaire Jarndyce et Jarndyce sans savoir comment ni pourquoi  ; des familles entières ont hérité de haines légendaires en même temps que du procès. " (Bleak house, Dickens)
(Photos : Romanza2019)

dimanche 23 décembre 2018

Petit bilan de mes lectures de 2018

11ème bilan. 11 an de blog! Le temps passe. 
Faisons un point sur 2018.

Voici mes lectures marquantes de l'année :

  • Corps et âme de Conroy. Plus je repense à ce roman et plus je l'aime. Un énorme coup de cœur que ce roman. A découvrir ABSOLUMENT!
  • Anna Karenine de Tolstoï. 2018 a annoncé ma relecture de mes romans favoris, ceux qui ont construit la lectrice et la femme que je suis. J'ai donc relu Anna Karenine cette année et j'ai pris un plaisir monstre à le faire. C'est une oeuvre magistrale! Je n'étais jusqu'à maintenant pas une "relectrice". Maintenant, je compte bien relire chaque année un de mes romans fétiches. Anna Karenine a ouvert ce nouveau rituel et j'en suis ravie. Il y a quelque chose de tellement jouissif de connaître sur le bout des doigts une oeuvre, de la lire, de découvrir un nouvel aspect à chaque lecture. Je compte bien le relire une troisième fois, une quatrième et ... plus.
  • Le destin de Mr Crump de Lewisohn. Un roman glaçant et maîtrisé de bout en bout.
  • Ursule Mirouët de Balzac. Un excellent roman de cet auteur prodigieux. Que serait une année de lecture sans Honoré? 
  • La vie d'Arséniev de Bounine. Un roman d'une poésie rare. J'ai délaissé quelques temps la littérature russe alors que je l'adore. Je compte bien remédier à cet abandon impardonnable. 
  • L'auberge du pèlerin de Goudge. J'aime d'amour cette grande dame pleine de douceur et de générosité. Elle aime l'être humain et ça fait du bien. Les livres d'Elizabeth Goudge sont clairement une thérapie contre la dépression.
  • Loin de la foule déchaînée de Hardy. Un roman que j'ai longtemps rêvé de lire. Même si elle n'a pas le génie de Jude l'obscur, cette belle histoire nous suit plusieurs semaines après l'avoir finie.

En 2018, j'ai aussi poursuivi ma découverte de Vita Sackwille-West que j'apprécie énormément, enrichi ma connaissance de Duras que j'aime de plus en plus et retrouvé avec jubilation Amelia Peabody. Et bien d'autres choses.
J'ai aussi lu 3 livres qui ne sont pas des romans : Prenez le temps d'e-penser de Bruce Benaram ; Le grand roman des maths de Michaël Launay et Les lois naturelles de l'enfant de Cécile Alvarez. Je ne les ai pas tous chroniqués ici, mais j'ai réellement apprécié de ne pas  lire QUE des romans. Ces coupures "essais, documentaires, ..." m'ont appris plein de choses.


En 2019, je me souhaite plein de choses. Mais plus particulièrement :

  • Relire mon autre coup de cœur absolu avec Anna Karenine : Jane Eyre de Charlotte Brontë. J'en suis déjà fébrile!
  • Continuer à lire régulièrement malgré l'emploi du temps chargé et la fatigue. En toute honnêteté, j'aimerais vraiment lire plus. Je suis un brin frustrée de mon rythme irrégulier. Je peux parfois engloutir des pages et à d'autres moments traîner un roman durant des semaines. J'aimerais que ce rythme soit plus stable.
  • Poursuivre mes lectures offertes avec mes enfants. Je leur lis des livres depuis toujours bien sûr, mais maintenant on lit des livres "pour plus grands" ensemble (Comtesse de Ségur, Roald Dahl, etc ...). Un chapitre par ci par là. Des moments que j'affectionne.
  • Continuer à lire 2 ou 3 livres dans l'année qui ne sont pas des romans : essais, biographies, documentaires, ... 
J'ai pris le temps de parcourir ma PAL. Parmi les étagères de ma bibliothèque, quelques envies de lecture se peaufinent. Vous croiserez sûrement sur mon blog en 2019 : Watership down, Illusions perdues, Gabriële, Bleu de Sèvres, Martin Eden, La nuit du bûcher, La marche de Radetsky, Dark Island, Le lys de Brooklyn, Le maître des illusions, Kristin Lavransdatter, ... Mais aussi un Joyce Carol Oates, un Jules Verne, un Laura Kasischke, un Daphné du Maurier, .... Bref, quand je vous dis que je rêverais de LIRE PLUS!!


Je vous souhaite (un peu en avance) une année 2019 pleine de belles lectures!

Le son du vent dans les blés

 Loin de la foule déchaînée
Thomas Hardy
Archi poche, édition collector, 2017.

Jeune femme d’une grande beauté et au caractère impétueux, Bathsheba Everdene hérite à vingt ans d’un beau domaine, qu’elle dirige seule. Quand un incendie se déclare dans sa propriété, un ancien soupirant ayant connu des revers de fortune, Gabriel Oak, apporte une aide précieuse pour sauver ses récoltes. Elle lui procure un emploi parmi ses gens, mais devient l’élue de deux autres prétendants, bien décidés à obtenir sa main.

Je rêve littéralement de ce roman depuis de nombreux mois. Je l'ai longtemps observé, guetté, cherché au détour d'un rayon de librairie. Certains soirs, si je l'avais eu sous la main, je l'aurai attaqué direct ... comme une soif intense à étancher immédiatement. Je l'ai enfin acheté le mois dernier et je l'ai lu. Thomas Hardy est un de mes auteurs favoris depuis ma lecture de Jude l'obscur il y a quelques années. Loin de la foule déchaînée n'arrive pas au niveau de Jude l'obscur, mais j'ai cependant adoré ce roman. Ce que j'aime chez Hardy, ce sont les champs de blé, les grands espaces, les forêts, les ruisseaux. Hardy aime la campagne anglaise et chaque page nous le prouve. J'aime aussi son analyse de l'esprit humain. Ces personnages sont toujours complexes, pleins de doutes et de contradictions. Hardy ne tombe pas dans la facilité. Loin de la foule déchaînée nous offre encore des personnages difficiles à comprendre. Il est impossible de les catégoriser. Ceux qui semblent bons ne le restent pas forcément. Quant aux personnages négatifs, ils apparaissent toujours bien plus profonds qu'on ne le pensait au départ. Bathsheba pourrait passer pour capricieuse, alors que c'est une femme indépendante et moderne. Troy pourrait passer pour un égoïste sans scrupule alors qu'il s'avère aussi émouvant, bouleversant et même tendre. Le personnage sublime de ce roman reste Gabriel Oak pour moi. Cet homme doux, intelligent, honnête est un bijou de la littérature. La relation qu'il entretient avec Bathsheba est juste, vraie, humaine
J'ai totalement embarqué dans cette histoire. J'en ignorais totalement le dénouement, je suis donc restée en apnée jusqu'à la dernière ligne. 
Même si je reconnais, comme pour Le maire de Casterbridge, une qualité d'écriture moins transcendante que pour Jude l'obscur, je reste à genou devant le génie de Thomas Hardy. J'aime son univers à la fois rude et doux, j'aime ses ambiances, ses descriptions, ses personnages. j'ai refermé ce livre des images plein la tête. Un roman à lire absolument!

A peine le roman refermé, j'ai visionné l'adaptation cinématographique avec Carey Mulligan. Ce film est sublime et met parfaitement en image l'histoire de Thomas Hardy. A voir absolument!

" Parmi les nombreux devoirs que Bathsheba s’était imposés en ne prenant pas d’intendant se trouvait celui de faire chaque soir une tournée dans la propriété, afin de s’assurer que chaque chose se trouvait bien en sûreté pour la nuit. Gabriel l’avait presque toujours précédée dans cette ronde, veillant sur les intérêts de la jeune fille aussi strictement qu’aurait pu le faire un homme préposé à cet effet ; mais son tendre dévouement était en grande partie inconnu de la fermière, ou, du moins, accepté sans gratitude. Les femmes ne cessent de déplorer l’inconstance du sexe fort ; mais elles semblent se rire de sa fidélité. " 
(Photos : Romanza2018)

Mieux vaut tard que jamais

Gloire tardive
Arthur Schnitzler
Livre de poche, biblio, 2017.


La vie du vieux fonctionnaire Edouard Saxberger bascule le jour où un inconnu frappe à sa porte. Un jeune poète vient lui dire son admiration et celle de ses camarades pour l'unique œuvre lyrique qu’il a publiée jadis... Ramené au souvenir de ses lointaines ambitions, grisé par ce groupe qui l'adule et l'invite à rejoindre son cercle, Saxberger oscille entre le rêve de débuter une nouvelle carrière littéraire et la tentation de retrouver la « sourde et molle quiétude » de son existence bourgeoise.

Dans ce texte inédit récemment découvert, Schnitzler fait le portrait d'un vieil homme tourmenté par l'impossible désir de rajeunir, en même temps qu'il brosse le tableau drôle et impitoyable d'un microcosme artistique plus actuel qu'il n'y paraît, où règnent la prétention, la vacuité, la mesquinerie et l'obsession de la publicité.

D'Arthur Schnitzler, je n'avais lu que le sublime Mademoiselle Else. J'ai retrouvé avec plaisir la plume délicate de l'écrivain allemand. Même si Gloire tardive ne m'a tenue en haleine aussi bien que Mademoiselle Else, j'ai dégusté ce court roman. L'histoire d'Edouard Saxberger est touchante. J'ai aimé la critique fine et sensible de Schnitzler sur ce monde de paraître et de faux semblants. Le personnage de mademoiselle Gasteiner est délicieusement énervant et exaspérant. Ce monde qui se complaît dans l'autosatisfaction est merveilleusement bien décrit. On suit avec tendresse Saxberger dans cette gloire tardive qui vient bousculer son train-train. Cette histoire m'a rappelé, en bien moins tragique, l'histoire du vieux professeur de L'ange bleu qui chamboule toute sa vie pour les beaux yeux de Marlene Dietrich. Saxberger est moins passionné, moins romantique que le professeur du film, il ne se laisse pas longtemps berner par les artifices de ses nouveaux amis. Cependant, l'image de cet homme tranquille bousculé dans ses habitudes et sa routine est assez similaire. 
Un roman de qualité à découvrir. Je compte lire très vite Vienne au crépuscule qui me fait terriblement envie.
" C'est toujours la même chose. Au début on se contente du plaisir que l'on prend à créer et de l'approbation des rares personnes qui nous comprennent. Mais en cours de route quand on voit tout qui monte à côté de soi, tout ce qui se fait un nom, et même, accède à la célébrité, on en vient à se dire qu'il serait même bon d'être enfin écouté et reconnu à son tout. Mais à partir de là, gare aux déceptions ! La jalousie de ceux qui n'ont aucun talent, la superficialité et la malveillance des critiques et surtout l'effroyable indifférence de la multitude. On finit par se sentir las, las, las. On aurait encore beaucoup à dire mais personne ne veut écouter et on finit par oublier qu’on été soi-même l'un de ceux qui voyaient grand, qui avaient peut-être créé quelque chose de grand ".
(Photos : Romanza2018)

mercredi 14 novembre 2018

Mes trois dernières lectures

Une fois n'est pas coutume, voici un rapide avis de mes trois dernières lectures : Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Le secret de lady Audley de Mary Elizabeth Braddon et Titus n'aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai.


Juste avant le bonheur - Agnès Ledig 

Cela fait longtemps que Julie ne croit plus aux contes de fées. Caissière dans un supermarché, elle élève seule son petit Lulu, unique rayon de soleil d’une vie difficile. Pourtant, un jour particulièrement sombre, le destin va lui sourire. Ému par leur situation, un homme les invite dans sa maison du bord de mer, en Bretagne. Tant de générosité après des années de galère : Julie reste méfiante, elle n’a pas l’habitude. Mais pour Lulu, pour voir la mer et faire des châteaux de sable, elle pourrait bien saisir cette main qui se tend…

Je ne m'attendais à rien de particulier en commençant ce roman que l'on m'a offert récemment. Je l'ai finalement dévoré. Si j'ai adoré la première moitié du livre, la seconde a manqué selon moi de simplicité et de réalisme. Les premières pages m'ont par contre transportée. J'ai aimé ces pages au bord de la mer, cette description des petits bonheurs simples, cet amour qui unit Julie et Lulu. Mon cœur a vraiment été touchée et j'ai aimé les personnages de ce roman. A partir de l' "événement marquant" qui a lieu au milieu du roman, j'ai été étrangement plus distante face au texte. 
Un joli roman, une plume simple. A découvrir!


Le secret de lady Audley - Mary Elizabeth Braddon

Après trois années à chercher fortune en Australie, George Talboys est de retour au pays. Accueilli par son ami Robert Audley, avocat, il s'apprête à retrouver sa femme Helen, quand il apprend que celle-ci est mystérieusement décédée. À Audley Court, la propriété familiale où Robert a invité son ami, d'autres événements curieux se produisent. La tante de Robert, Lady Audley, évite de croiser George. Lequel, après s'être fait montrer un portrait d'elle, disparaît brusquement. Presque aussitôt, Lady Audley se rend à Londres pour mettre la main sur les lettres d'Helen... ; lancé à ses trousses, Robert ne trouve qu'un livre annoté de la main de celle-ci, dont l'écriture rappelle à s'y méprendre celle de Lady Audley...

J'ai pris beaucoup de plaisir, durant cette saison d'automne, à me blottir près de la cheminée pour lire ce roman victorien. Même si Wilkie Collins est bien supérieur à Mary Elizabeth Braddon, les péripéties de Lady Audley m'ont beaucoup divertie. A cause d'une quatrième de couverture trop bavarde (et surtout mensongère), j'ai su très vite le pourquoi du comment de l'intrigue. Cela ne m'a pas empêchée de plonger dans cette sombre histoire. Le personnage principal est assez caricatural mais surtout drôle et touchant. J'ai trouvé Lady Audley diabolique à souhait. Un chassé-croisé très efficace, un roman au charme désuet passionnant.
A lire ... surtout pour les amateurs du genre.


Titus n'aimait pas Bérénice - Nathalie Azoulai

Titus n'aimait pas Bérénice alors que Bérénice pensait qu'il l'aimait. Titus est empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine. Ils vivent et s'aiment au Ie siècle après Jésus-Christ. Racine, entre autres, raconte leur histoire au XVIIe siècle. Mais cette histoire est actuelle : Titus quitte Bérénice dans un café. Dans les jours qui suivent, Bérénice décide de revenir à la source, de lire tout Racine, de chercher à comprendre ce qu'il a été, un janséniste, un bourgeois, un courtisan. Comment un homme comme lui a-t-il pu écrire une histoire comme ça ? Entre Port-Royal et Versailles, Racine devient le partenaire d'une convalescence où affleure la seule vérité qui vaille : si Titus la quitte, c'est qu'il ne l'aime pas comme elle l'aime. Mais c'est très long et très compliqué d'en arriver à une conclusion aussi simple.

J'ai, comme beaucoup d'étudiants en Lettres, dévoré les tragédies de Racine vers l'âge de 20 ans. J'avais appris par cœur une réplique de Phèdre et je la récitais souvent avec passion. Découvrir la vie de ce grand auteur a été un vrai régal. Les mots de Nathalie Azoulai sont emprunts de respect. Elle nous parle de Racine tout en gardant beaucoup de discrétion, presque de distance. J'ai retrouvé avec bonheur l'époque moderne, Louis XIV, Versailles, le théâtre. J'ai, par contre, peu accroché à l'histoire de la Bérénice moderne. J'aurais presque aimé un roman qui ne parle que de l'histoire de Racine. Je n'ai pas compris la passerelle entre les deux histoires et je n'y ai pas été sensible
Un roman très bien écrit, fin et intelligent qui donne envie de se précipiter sur l'oeuvre de Racine. 

(Photos : Romanza2018)

samedi 20 octobre 2018

Douceur de vivre

L'auberge du pèlerin
Elizabeth Goudge

Livre de poche, 1966.

L'herbe de grâce est le nom d'un domaine niché au cœur de la nature. Plusieurs personnages pleins de doutes se retrouvent dans ce lieu et y trouvent apaisement et sérénité. 

Elizabeth Goudge est une valeur sûre pour moi. Voici la 7ème fois que je la lis et je plonge toujours dans ces textes comme je plonge dans un bain chaud. Je suis enveloppée et sereine. Si je ne devais garder qu'un mot pour désigner la plume de Goudge ce serait "douceur". Ou peut-être "amour". Elizabeth Goudge aime la vie, aime les gens, croit aux bons sentiments et à la gentillesse ... et Mon Dieu, que ça fait du bien! (... surtout après avoir lu American psycho ...). 
L'auberge du pèlerin fait en réalité partie d'une trilogie, celle des Eliot de Damerosehay. Il s'agit ici du 2nd tome. Les romans peuvent facilement se lire indépendamment. Je n'ai absolument pas été perdue durant ma lecture. Mais je reconnais, après réflexion, que j'aurais préféré découvrir le tome 1 avant. La lecture de ce deuxième tome aurait été encore plus émouvant.
Nous suivons plusieurs personnages assez atypiques (comme souvent chez Goudge), mais vrais, beaux, humains. Je reste toujours aussi émerveillée devant le génie de Goudge pour créer des héros aussi touchants, enfantins, pleins de candeur. Goudge transforme le quotidien en monde merveilleux. On voit dans ses romans des héros se prenant pour des personnages de littérature et qui s'aventurent dans des bois perdus en quête de merveilles, on voit aussi des légendes qui prennent vie et des contes murmurés au coin du feu. Goudge n'essaie pas de masquer ses noirceurs et ses réalités, mais à travers ses yeux, nous les voyons autrement. On prend de la distance, on voit toutes les belles choses que la vie nous offre. Lire un roman de Goudge, c'est se mettre à croire aux fées et aux lutins, c'est s'émerveiller devant un feu de cheminée, être bouleversé par un sourire, un coucher de soleil, une feuille qui frissonne sous le vent. Elizabeth Goudge était connue pour sa grande piété. Sa vision de la religion est sublime. Elle est ce qu'elle devrait toujours être : un amour sincère pour son prochain, une gratitude infinie pour la nature et une pleine conscience de chaque instant passé. 
Même si Le pays du dauphin vert, La colline aux gentianes et Le jardin de Bellmaray restent dans mon top 3, cette lecture de L'auberge du pèlerin est tombé à un moment de ma vie où j'avais besoin de douceur et beauté. Ce fut un délice de me lover entre ces pages. 
" Mais Sally ne tenait pas à avoir du temps libre ; c'était la vie même qu'elle adorait. Elle se plaisait à allumer un vrai feu de bûches et de pommes de pin, pour griller les tartines au bout d'une longue fourchette. Elle aimait la courbe gracieuse des vieux escaliers, et la joie qu'on éprouve à monter et descendre en courant. Et elle préférait de beaucoup écrire une lettre et aller la mettre à la poste, plutôt que de prendre le téléphone /.../ " '
" Le chemin disparaissait sous une mousse épaisse, et de petites feuilles toutes neuves, couleur de corail, brillaient comme des cierges sur les branches des vieux chênes noueux, couverts de lichen. Comme c'est étrange, pensa Nadine, que de petites créatures aussi merveilleusement fraîches et jeunes que ces feuilles luisantes puissent tirer leur vie de vétérans usés et contrefaits comme ces chênes ... Cela donne de l'espoir. "(L'auberge du pèlerin, E.Goudge, Livre de poche, 1966)
(Photos : Romanza2018)

samedi 29 septembre 2018

Swap traditionnel

Comme chaque année, me revoilà avec ma tendre amie UnlivreUnthé pour notre partage annuel autour d'un swap. Cette année, nous avions choisi le thème : Un titre, un lieu.


J'ai été comme toujours bien trop gâtée. Ce moment tout en douceur fut fort apprécié en cette période chargée de rentrée scolaire. Une petite bulle égoïste qui réchauffe le coeur!


J'ai reçu 4 romans : Retour à Brideshead d'Evelyn Waugh, un auteur que je ne connais toujours pas. Un été à Cold Spring de Richard Yates, lui aussi encore inconnu. J'ai hâte de les découvrir. Un roman que j'ai noté depuis longtemps, Le lys de Brooklyn de Betty Smith. Pour finir, une auteure que j'aime énormément, Vita Sackwille-West et son roman Dark island. J'ai hâte de découvrir tous ces textes.
J'ai eu aussi des petites gourmandises. Une tisane bio qui embaume et des biscuits (eux aussi bio) à la noix de coco. Miam! 
Enfin, j'ai reçu un sublime et élégant bracelet turquoise. Je l'ai tout de suite mis à mon poignet. 


Merci ma tendre amie. Ce fut un régal. Tu m'as encore énormément gâtée.
Pour voir le colis d'UnlivreUnthé, c'est ici!

Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance!

American psycho
Bret Easton Ellis

Points, 1998.

Patrick Bateman, 26 ans, flamboyant goldenboy de Wall Street, fréquente les endroits où il faut se montrer, sniffe quotidiennement da ligne de coke, et surtout ne se pose aucune question. parfait yuppie des années quatre-vingt, le jour il consomme. Mais la nuit, métamorphosé en serial killer, il tue, viole, égorge, tronçonne, décapite.
Portrait lucide et froid d'une Amérique autosatisfaite où l'argent, la corruption et la violence règnent en maîtres, American Psycho, qui fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis, est aujourd'hui un best-seller mondial.
American psycho est à ce jour le roman le plus trash, glauque, immonde que j'ai lu. Il m'a fallu du courage pour le terminer. J'ai tenu car sous la violence se cachait une critique acerbe de la société américaine qui valait le coup. Mais honnêtement, je vais mettre ce roman très haut dans ma bibliothèque et hors de portée de mes enfants. J'ai du très vite ouvrir un roman doux et beau après avoir terminé ce texte de B.E Ellis.
Peter Ackroyd dit d'American psycho que c'est "un roman laid". Je ne peux que le rejoindre. Tout y est horrible : les personnes, les sentiments humains, les émotions, ... Le lecteur est plongé dans un enfer où les scènes violentes, pornographiques ou dénuées d'intérêt humain et spirituel se succèdent. J'ai souvent refermé le roman, le cœur au bord des lèvres. Ce texte rend tout laid et difforme. Bateman, le héros, transpire la haine, le racisme, l'antisémitisme, la misogynie, ... Il est écœurant.
Je pense qu'American psycho est un roman à lire pour sa virulente critique de certains working boys superficiels, égoïstes, humainement inintéressants. Cependant, il faut être préparé au pire. Même si j'ai interprété les actes de Patrick Bateman comme des fantasmes qui n'ont en réalité pas lieu, il n'en reste pas moins que nous ne sommes pas épargnés par les détails, les mots crus, l'absence totale d'humanité.
Une lecture traumatisante
" Je possédais tous les attributs d'un être humain - la chair, le sang, la peau, les cheveux - , mais ma dépersonnalisation était si profonde, avait été menée si loin, que ma capacité normale à ressentir de la compassion avait été annihilée, lentement, consciencieusement effacée. Je n'étais qu'une imitation, la grossière contrefaçon d'un être humain. "
(Photos : Romanza2018)

dimanche 2 septembre 2018

" Ah! ces chutes de neige, la Russie, la nuit, la tempête et le chemin de fer! "

La vie d'Arséniev
Ivan Bounine

Le livre de poche, Biblio, 2014.

À travers le personnage d’Arséniev, l’écrivain russe Ivan Bounine décrit sa propre jeunesse à la campagne, dans la région des steppes. D’emblée, La Vie d’Arséniev nous plonge dans l’univers intime d’un enfant solitaire élevé dans une nature dépouillée, qui s’étend à perte de vue... Accomplissant un intense travail de mémoire, Bounine bâtit le canevas précis d’une enfance, à une époque d’extrême déchéance de la noblesse russe. Les périples au cœur d’une Russie poétique, chaleureuse, interlope, la rencontre avec des personnages insolites, la vie sentimentale – marquée par la violence – d’un homme aussi despote que séduisant forment la trame de ce magnifique et puissant exercice de réminiscence et d’écriture. Avec, en toile de fond, un monde destiné à disparaître…

J'ai clôturé mes lectures estivales avec ce texte d'Ivan Bounine découvert grâce à Eliza
Lorsque je pense à La vie d'Arséniev, je revois instinctivement les champs de blés et les étendues de neige. Ce roman est d'une sensibilité rare ... comme son héros. Fait de sensations, d'images, d'émotions, de ressentis, ce texte est nimbé de poésie. J'ai été envoûtée par les premières pages, au point d'avoir du mal à refermer le livre. J'ai noté plusieurs extraits dans mon carnet de lecture et je fermais régulièrement les yeux pour savourer la chanson des phrases d'Ivan Bounine. 
" Quelle merveille l'épanouissement printanier d'un arbre! Surtout si le printemps est brusque et allègre! Alors la force invisible qui travaille sans cesse en lui se manifeste, se dévoile miraculeusement. Un beau matin, quand on regarde l'arbre, on es surpris par la profusion des bourgeons qui l'ont recouvert pendant la nuit. Un peu plus tard les pousses éclatent subitement, et les noires résilles des ramures sont soudain parsemées, mouchetées de tendres taches vertes. Et puis survient la première nuée, gronde le premier coup de tonnerre, s'abat la première ondée tiède, et un nouveau miracle s'accomplit : l'arbre qui présentait hier encore une mâture dépouillée est maintenant si touffu, si riche, il étale un feuillage si majestueux, si éclatant de verdure, si volumineux et dense, il se dresse si beau et fort en sa jeune et vigoureuse parure qu'on en reste incrédule ... " (p164-165)
La vie d'Arséniev, c'est la beauté des mots, de la langue. J'ai beaucoup pensé à Virginia Woolf ou à Marcel Proust en lisant ce texte. Ivan Bounine arrive en quelques mots à saisir la magie d'un instant, la beauté d'un geste, l'émotion d'un paysage. On lit et on contemple. 
Ce roman est un texte érudit, jalonné de citations d'auteurs russes qui accompagnent Arséniev dans sa vie. Mais ce n'est pas pour autant un roman prétentieux ou élitiste. Le roman de Bounine est un hymne à la douceur de vivre, aux instants simples et aux émotions pures.
Le personnage d'Arséniev est, il est vrai, assez particulier. Tel un Chateaubriand ou un Rousseau russe, il s’apitoie beaucoup sur lui-même et ne vit que pour la création littéraire. Il peut-être parfois agaçant, surtout dans sa relation avec Lika. 
Si c'est un fait que je me suis un peu essoufflée dans le dernier quart du roman (mon état d'esprit préoccupé par la reprise du travail n'est pas innocent à cela), il n'en reste pas moins que j'ai adoré ma lecture. Ouvrir cette si belle édition, sentant l'encre fraîche, et y retrouver la langue si sublime d'Ivan Bounine fut un délice. Moi qui aime passionnément la Russie, sa langue, sa culture, ses paysages, je me suis régalée à parcourir les pages de ce texte où chaque phrase nous parle de la Russie intime et grandiose, de ses beautés et ses contradictions.
" Que de domaines désertés, de parcs abandonnés, dans la littérature russe, et avec quelle tendresse ils sont toujours décrits! Comment se fait-il que l'âme russe trouve tant de charme et de jouissance dans l'abandon, la solitude, le déclin? Je m'avançais vers la maison, passais dans le parc qui s'élevait en pente derrière cette demeure ... Les écuries, les isbas des domestiques, les granges et autres dépendances dispersées autour de l'enclos désert, tout était immense, délavé, délabré et paraissait aussi sauvage que les broussailles et herbes folles qui envahissaient les potagers et, plus loin, les aires de battage confondues désormais avec les champs. " (p153-154)
(Photos : Romanza2018)

jeudi 23 août 2018

Week-end de Pâques


Plus jamais d'invités!
Vita Sackwille-West

Le livre de poche, Biblio, 2009.

"Ils avaient si longtemps mené des vies séparées, se rencontrant seulement à la surface des choses, qu'il fut stupéfait de surprendre ce regard si tendre, si inquiet. Elle avait essayé de capter son attention par un sourire, pour lui montrer qu'elle était avec lui, mais il s'était détourné pour échanger quelques mots avec Juliet. Il pouvait faire confiance à Rose pour qu'elle le protège, mais il n'était pas question de la laisser pénétrer dans son intimité.
A l'instigation de Rose, sa femme, Walter Mortibois invite son frère, sa belle-soeur, son beau-frère et leur fils, ainsi qu'une excentrique lady, à passer le week-end dans leur splendide demeure d'Anstey. Toutefois, il leur préfère la compagnie de Svend, son berger allemand adoré... Rien d'étonnant chez cet esthète d'une froideur de glace, qui depuis des décennies ignore jusqu'à sa propre femme, malgré les efforts désespérés de Rose, obstinément amoureuse. Ce n'est pas l'irruption d'invités engoncés dans leurs petits égoïsmes qui risque d'y changer grand-chose ! Jusqu'à ce que, brusquement, un double drame ne vienne brouiller les cartes et (enfin) réchauffer les cœurs. 

Dans ce court roman, Vita Sackwille-West nous amène, le temps d'un week-end pascal, au fond des cœurs. Comme toujours, Vita Sackwille-West offre une fine analyse de l'esprit humain dans tout ce qu'il a de complexe et incompréhensible
J'ai été embarquée dans ce roman. J'ai trouvé dans ce huis-clos un soupçon de Hitchcock, mêlé à une pincée de Zweig, le tout arrosé d'une subtile ironie. J'ai retrouvé avec beaucoup de joie la plume très belle de Sackwille-West, son ton "British" irrésistible et son univers délicat. Sous cette couche de vernis se cachent les doutes, les secrets, les frustrations. Vita Sackwille-West ne nous livre pas tout et on referme le roman plein d'interrogations, mais c'est ce qui fait l'intérêt de Plus jamais d'invités!. Le lecteur ignore beaucoup de choses, il imagine, suppose, déduit ... sans être sûr. Ce qui fait de ce roman, une lecture prenante, singulière et mystérieuse
Plus jamais d'invités! me confirme, même si cela n'était pas nécessaire, tout le talent de Vita Sackwille-West et mon envie de découvrir davantage son oeuvre. 

(Mes autres chroniques sur l'auteure : Paola, Au temps du roi Edouard, Toute passion abolie, Infidélités)
" Il avait réfléchi pendant des longues années avant d'arriver à cette conclusion qui lui paraissait d'une logique absolue. Ce n'était pas un cynique professionnel, amateur de ces petites phrases à la Voltaire, piquantes et faciles, que l'on attendrait volontiers de la part d'une vedette du barreau. Au contraire, on était souvent surpris de déceler de la tendresse dans ses propos. Venant d'un homme moins dur, elle aurait pu révéler une certaine sentimentalité. Mais la profonde humanité de Walter Mortibois était aussi célèbre que sa cruauté. Parfois, au cours d'une discussion, un mot, une petite phrase pouvaient révéler qu'il avait saisi au plus profond de lui-même la souffrance et la folie de la race humaine. On avait un jour entendu son frère Gilbert remarquer que Walter était à ce point tourmenté et bouleversé par son amour pour l'humanité en général qu'il ne lui restait plus aucune compassion à dispenser à son pauvre prochain ! "Si vous observez l'horizon lointain", avait dit Gilbert, "vous ignorez le brin d'herbe qui se trouve à vos pieds". "Plus jamais d'invités!, V. Sackwille-West
(Photos : Romanza2018)