vendredi 26 janvier 2018

" Shimamura se disait que si l'homme avait la peau dure et l'épaisse fourrure de l'ours, son univers serait bien différent ".

Pays de neige
Yasunari Kawabata

Le livre de poche, 1991.

À trois reprises, Shimamura se retire dans une petite station thermale, au cœur des montagnes, pour y vivre un amour fou en même temps qu'une purification. Chaque image a un sens, l'empire des signes se révèle à la fois net et suggéré. Le spectacle des bois d'érable à l'approche de l'automne désigne à l'homme sa propre fragilité. 

Pays de neige est ma troisième lecture de Kawabata, après La danseuse d'Izu et Les belles endormies, et comme toujours j'ai beaucoup de mal à parler de cet auteur. Kawabata me berce par sa prose extrêmement poétique tout en me déstabilisant complètement. 
Pays de neige est un roman très lent, plein de symboles et de métaphores. Shimamura retrouve Komako dans une station thermale de montagne. Leur relation est très particulière. Je crois que j'aurai beaucoup de mal à la décrire. Shimamura et Komako ne sont pas attachants. Ils sont étranges, réagissent bizarrement, ne disent pas les choses franchement ... sûrement par pudeur. Pour la lectrice occidentale que je suis, leurs attitudes ne sont pas très compréhensibles. Je dois admettre ne pas avoir tout compris. Quels sentiments éprouvent-ils réellement l'un pour l'autre? Quel est le rôle de la mystérieuse Yoko? Quelle symbolique donner à cette fin particulière? Kawabata est un auteur qui me fruste beaucoup. Je ressors constamment de ses lectures avec un sentiment d'inachevé. Pourtant, il y a cette plume si délicate, si envoûtante qui emporte et bouleverse. Sans comprendre toutes les nombreuses subtilités des romans de Kawabata, j'y vogue comme on se perd dans la contemplations d'une estampe. 
Kawabata est un auteur à lire. Ses romans nous emmènent loin, nous font sortir de notre zone de confort, nous berce de leur belle poésie. Cependant, malgré le nombre de pages limité, ces textes sont complexes, pleins d'implicites, parfois difficiles à lire pour nous occidentaux. 
"Oh ! la Voie lactée… elle est splendide » s'exclama Komako, courant toujours devant lui, les yeux levés vers le ciel.La Voie lactée… En la regardant lui aussi, Shimamura eu l'impression d'y nager, tant sa phosphorescence lui parut proche, comme si elle l'eût aspiré jusque-là. le poète Bashô en voyage, était-ce sous l'impression de cette immensité resplendissante, éblouissante, qu'il l'avait décrite comme une arche de paix sur la mer déchaînée ? Car c'était juste au-dessus de lui qu'elle inclinait sa voûte, enserrant la terre nocturne de son étreinte pure, indéchiffrable, sans émoi. Image pure et proche d'une volupté terrible, sous laquelle Shimamura, un bref instant, se représenta sa propre silhouette découpée en une ombre aussi multiple qu'il y avait d'étoiles, aussi innombrablement multipliées qu'il y avait là-haut de particules d'argent dans la lumière laiteuse et jusque dans le reflet miroitant des nuages, dont chaque gouttelette infime et rayonnante de lumière se confondait avec son infinité, tant le ciel était clair, d'une limpidité et d'une transparence inimaginables. Cette écharpe sans fin, ce voile infiniment subtil, subtilement tissé dans l'infini, Shimamura ne pouvait en détacher son regard".(Pays de neige, Kawabata, Livre de poche, 1991)
(Romanza2018)

mercredi 17 janvier 2018

Blues et concerto

Corps et âme
Frank Conroy

Folio, 2011.

A New York, dans les années quarante, un enfant enfermé dans un sous-sol regarde les chaussures des passants. Pauvre, sans autre protection que celle d'une mère excentrique, Claude Rawlings semble destiné à demeurer spectateur d'un monde inaccessible. Mais dans la chambre du fond, enseveli sous une montagne de vieux papiers, se trouve un petit piano désaccordé. En déchiffrant les secrets de son clavier, Claude va se découvrir lui-même : il est musicien.
Ce livre est l'histoire d'un homme dont la vie est transfigurée par un don. Son voyage, jalonné de mille rencontres, amitiés, amours, le conduira dans les salons des puissants, et jusqu'à Carnegie Hall ...
La musique, évidemment, est au centre du livre - musique classique, grave et morale, mais aussi la pulsation irrésistible du jazz. Autour d'elle, en une vaste fresque foisonnante de personnages, Frank Conroy brosse le tableau fascinant, drôle, pittoresque et parfois cruel d'un New York en pleine mutation.

Première lecture 2018 et énorme coup de cœur.
Corps et âme est un roman qui traîne dans mes étagères depuis plusieurs années, acheté sur un coup de tête et oublié pendant longtemps. Je n'explique pas ce qui m'a poussé à repenser à ce livre et ce qui m'a décidé à l'ouvrir. Toujours est-il que j'ai dégusté les 680 pages de ce roman sublime et que j'en ressors bouleversée.
Corps et âme est écrit avec un mélange de simplicité et de virtuosité. Un texte puissant, au style recherché et pourtant, d'une infinie justesse, d'un naturel et d'une humanité à couper le souffle. On plonge dans le New-York des années 40 à 60. Une fois la première ligne lue, c'est tout un monde qui s'ouvre. Nous suivons Claude, un enfant solitaire, maigrichon, oublié par tous ... même par sa mère. Cet enfant a un don : la musique. Il nous prend alors par la main, on embarque avec lui dans les rues enfumées et poussiéreuses de New-York, dans la boutique de l'attachant Weisfeld, dans les couloirs de son école et sur ses premières grandes scènes. J'ai été émue par l'histoire de Claude. J'ai tremblé avec lui, j'ai stressé avant de jouer devant mon public, je me suis révoltée. 
Corps et âme pourrait être une simple saga, un page-turner vite lu et vite oublié, l'histoire d'un petit gosse sans prétention, ses aventures et ses rencontres. En réalité, c'est bien plus que cela. On dévore les pages avec passion et pourtant, le texte prend son temps, le rythme est lent. Durant de longues périodes, rien ne se passe réellement. Frank Conroy égraine son histoire. C'est ce qui la rend si belle, si juste, si vraie. Ce roman est sans pathos, sans drames réels, sans révélations éclatantes. Il raconte la vie avec ses doutes, ses joies et ses peines. Corps et âme est l'histoire d'un petit garçon qui avait tout pour devenir délinquant et qui deviendra un virtuose du piano grâce à des rencontres. Ce roman parle de ces personnes que l'on croise au bon moment, qui nous font prendre d'autres chemins, qui nous aident à nous relever. 
Je ne suis pas musicienne, je ne lis pas la musique. J'aime l'entendre uniquement. Ce texte est un hymne à la musique. Ceux qui la joue et la comprenne doivent avoir une autre lecture que celle que j'ai eue. Certains termes musicaux, certaines descriptions m'ont échappé. Pourtant, à aucun moment, je me suis sentie mise de côté ou perdue. J'ai embarqué, j'ai suivi. 
Ma lecture de Corps et âme fait parti de celles qui prennent par surprise. Je n'attends rien de particulier, j'ouvre, je lis et soudain ... le plaisir. Ce plaisir si unique que seuls les lecteurs connaissent. 
Un roman à lire absolument. Une merveille.
" Ses mains voulaient jouer Bach, la petite Fugue en sol mineur. Les trois premières notes - la note fondamentale, la quinte et la tierce mineure - semblèrent entièrement magiques. Dans leur simplicité, il entendait la signification de toute la pièce, et, de là, de la compréhension de la fugue, lui vint la conscience totale de toute la musique, comme si toute la musique était sous-entendue dans n'importe quelle petite parcelle de musique, comme si toutes les notes étaient contenues dans n'importe quelle note."(Corps et âme, F. Conroy, Folio 2011)

(Photos : Romanza2018)

jeudi 4 janvier 2018

Des squelettes dans mes placards

Le trésor de Benevent
Patricia Wentworth

10/18, 1998.

Quelque part parmi la poussière et les toiles d'araignée de la propriété familiale des Benevent se dissimule leur légendaire trésor. Mais une mort horrible attend quiconque osera le dévoiler au grand jour. Lorsqu'elle arrive chez ses deux vieilles grand-tantes, Candida chasse ces idées de son esprit. Mais, très vite, elles reviennent la hanter. Bientôt elle pressent, sans savoir où ni comment, que sous les voûtes sombres du manoir des Benevent les anciennes prédictions vont se réaliser d'une manière terrifiante. Il faudra toute l'ingéniosité de miss Silver pour déjouer la malédiction des Benevent.

Voici ma seconde lecture d'une oeuvre de Patricia Wentworth, auteure de romans policiers. Je suis, de nouveau, charmée par son écriture très simple et prenante. 
Parfaits lorsque l'on manque de temps ou lorsque notre esprit est occupé par mille et une choses, les romans de Wentworth permettent de lâcher prise et de se détendre. Mais ces textes n'en sont pas pour autant superficiels. Le trésor des Benevent possède une solide intrigue et l'univers du roman est particulièrement bien rendu. J'ai adoré la scène d'ouverture. J'ai été totalement captivée
Candida est attachante. C'est une jeune fille douce et simple, mais également courageuse et déterminée. Les personnages qui gravitent autour d'elle sont très bien décrits. J'ai aimé le personnage de Miss Olivia, cette femme glaçante. Miss Silver, qui enquête discrètement, est très peu présente et n'a pas la prestance d'un Hercule Poirot, mais j'aime cette façon de s’éclipser pour ne pas faire de l'ombre aux autres protagonistes. 
J'ai frissonné par moment, mais j'ai surtout pris beaucoup de plaisir à suivre cette enquête sans prétention mais très bien menée. Je poursuivrai les aventures de Miss Silver avec joie. 
" Il eu un rire bref.- Et personne ne vous a parlé de la marée montante?Vous vous êtes laissé surprendre et vous avez tenté d'escalader la falaise. Quel âge avez-vous?- Quinze ans et demi. Évidement que je connais les marées. Je me suis renseignée... tout spécialement.- Qui vous a renseignée?- Quelqu'un de l'hôtel. Deux dames âgées... elles ont dit que la marée haute c'était à onze heure, et j'ai pensé que j'avais largement le temps de faire un tour sur la plage.- Si plage il y a ! La marée est haute à neuf heures moins le quart.Elle se tourna vers lui. Il n'était qu'une silhouette au crépuscule. Une silhouette et une voix. Mais Candida avait autre chose en tête... ses paroles concernant la marée. Si elle était haute à neuf heures moins le quart...- Alors pourquoi a-t-elle dit onze heure? demanda t'elle dans un souffle."(Le trésor des Benevent, P. Wentworth, 10/18, 1998, p13)
(Photos : Romanza2018)

mercredi 3 janvier 2018

Bilan 2017

Tradition oblige, je reviens sur mes lectures de cette année 2017.


Une année principalement marquée par ma reconversion professionnelle. Les six premiers mois de l'année ont été consacrés à la préparation de mon concours et j'ai du mettre mes lectures de côté. J'ai repris un rythme plus agréable depuis. Même si je ne lis pas autant que je le souhaiterai, j'arrive à lire quelques pages par jour et toujours avec beaucoup de bonheur. 
Ceci dit, mon nouvel emploi me prend BEAUCOUP de temps et au bout du compte, cette année fut pauvre en lecture. J'ai lu moitié moins de romans que les années précédentes. Mais je compte me venger en 2018. Enfin, essayer du moins ...


Voici quelques lectures marquantes :

Le maire de Casterbridge. Thomas Hardy est un auteur que j'aime énormément. Je compte bien lire Loin de la foule déchaînée en 2018.
La renarde de Mary Webb. Un roman sans prétention, un peu tombé dans l'oubli, qui m'a envoûtée. 
Les boucanières de ma chère Edith Wharton, auteure chère à mon cœur. 
Un barrage contre le Pacifique. Marguerite Duras m'étonne à chaque lecture. J'aime son style épuré. 
Itinéraire d'enfance de Duong Thu Huong fut un petit délice.
Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides. J'aime les romans "campus américain" où le vernis se craque et laisse place aux doutes et aux angoisses. 
A la grâce des hommes de Hannah Kent. L'ambiance islandaise m'a particulièrement séduite dans ce roman juste et très bien écrit.
Une page d'amour d'Emile Zola. Je ne peux pas ne pas le citer. Zola, le grand, l'immortel.
Lettres des Isles girafines et Le journal d'Emma d'Albert Lemant. Deux œuvres de jeunesse magnifiques.

Pour cette année 2018, je me souhaite
  • Plus (beaucoup plus!) de lectures qu'en 2017.
  • De continuer à lire un peu tous les jours (même si ce n'est pas toujours facile).
  • De relire Anna Karenine (et ainsi instaurer une relecture par an de ces œuvres que j'aime tant).
  • De poursuivre mes lectures "duo" avec mon Romanzino où nous lisons un roman sur plusieurs jours ensemble.
  • De lire parfois autre chose que des romans (un recueil de poèmes que l'on grignote de temps à autre, une soirée volée avec un beau livre (histoire, arts, sciences, ...), une soirée BD ou encore pièce de théâtre ...)


Pour finir, mes petits nouveaux de Noël :


Je vous souhaite une belle année 2018 ... pleine de lectures et de sourires.

dimanche 24 décembre 2017

Joyeux noël

Je vous souhaite de belles fêtes, des chocolats, du champagne, des sourires et des étoiles plein les yeux.

mardi 12 décembre 2017

De l'importance de ne pas trop abuser de l'alcool

Le maire de Casterbridge
Thomas Hardy


Michael Henchard est un jeune saisonnier qui vit avec sa femme, Susan, et sa fille, Elizabeth-Jane, dans un village du Wessex.
Un jour, sous l’empire de l’alcool, après une violente dispute avec sa femme, il décide de la vendre avec sa fille à un marin de passage, M. Wenson. Dégrisé, il mesure l’étendue du désastre et, plus seul que jamais, se promet de ne plus jamais s’approcher d’un goulot…
Dix-huit années après, devenu un marchand prospère, Michael est élu maire de la ville de Casterbridge. Tous le croient veuf.


C'est avec beaucoup d'émotions que j'ai ouvert un nouveau roman de Thomas Hardy, l'auteur qui, en trois lectures, s'est hissé sur mon podium littéraire. Sans avoir le souffle de Jude l'obscur (qui reste, pour l'instant, indétrônable), j'ai passé un agréable moment de lecture avec Le maire de Casterbridge
Moins sombre que l'histoire de Jude ou Tess, celle de Michael Henchard reste tout de même triste et mélancolique. Nous suivons cet homme rattrapé par un passé trouble. Malgré ses faiblesses et son caractère parfois désagréable, je me suis attachée à Mr Henchard. Cet être profondément humain et complexe fait de nombreuses erreurs et finit toujours par en avoir cruellement conscience. Autour de lui gravitent plusieurs personnages : Susan, Elizabeth-Jane, Donald et les habitants de Casterbridge. J'avoue avoir un faible pour Elizabeth-Jane. C'est une jeune fille très digne, toujours positive et la façon qu'elle a de mener sa vie avec détermination et courage est vraiment touchante.
L'intrigue se tisse, les caractères s'affirment, les secrets se révèlent, ... j'ai tourné les pages les unes après les autres sans m'en rendre compte. Le maire de Casterbridge se lit très facilement. Presque trop facilement. Je ne sais pas si c'est la traduction qui en est la cause, mais je n'ai pas retrouvé la plume fine et magnifique de Thomas Hardy. Dans sa forme, le texte n'a pas la profondeur que j'attendais d'un roman de Hardy
Malgré ça, j'ai aimé ma lecture et l'Angleterre décrite par Hardy est toujours un délice. C'est un auteur que j'aime profondément. Même si Le maire de Casterbridge n'arrive pas à la cheville de Jude l'obscur, ni au genou de Tess d'Urberville, c'est un texte agréable, maîtrisé, envoûtant.
Il faut lire et relire Thomas Hardy. De mon côté, je lorgne déjà depuis longtemps sur Loin de la foule déchaînée.
« Je ne vois pas pourquoi un homme qui a une femme et n’en veut plus, ne s’en débarrasserait pas comme ces bohémiens-là font de leurs cheveux. […] Pourquoi ne pas les mettre aux enchères, et les vendre à ceux qui recherchent l’article ? Hein ? Moi, bon Dieu ! je vends la mienne à l’instant, si quelqu’un veut l’acheter. »
(Le maire de Casterbridge, T. Hardy, Archipoche, 2015) 
(Photos : Romanza2017)

dimanche 3 décembre 2017

Club des cinq nouvelle génération

Le club des cinq junior
Tome 1 - Un après-midi bien tranquille ...
Enid Blyton

Hachette jeunesse, 2017.

Alors que les Cinq s'apprêtent à faire une bonne sieste sous les arbres, deux bandits, non loin d'eux, tentent de dissimuler leur butin. Les enfants ont tout vu. Vite, il faut prévenir la police. Ce n'est plus le moment de dormir!

Mon Romanzino a eu ce roman de la bibliothèque verte en cadeau. Même si je ne suis pas fan de ces versions simplifiées, tirées d'œuvres originales, je dois avouer que c'est une bonne façon de rentrer doucement dans la lecture. Mon petit garçon a donc (avec mon aide) lu le tome 1 du Club des cinq junior ... en attendant de lire les vraies versions (pleines de passés simples et aux illustrations bien plus agréables). Il a bien aimé et a ensuite joué plusieurs jours à faire des aventures comme le Club des cinq.
En attendant, je laisse le clavier à mon petit garçon :

J'ai aimé le Club des cinq junior. Ils ont fait une enquête. Mon personnage préféré est le chien Dagobert. Je lirai le tome 2 : Le mystère de l'île
" - Comme il fait chaud! soupire François en s'éventant avec une feuille. Qu'est-ce qu'on va faire, cet après-midi?- Rien, réponds Mick, catégorique. Sinon, je vais fondre! Même pour se baigner, il fait trop chaud ... "(Le club des cinq junior, Tome 1, E. Blyton, Hachette, 2017)
(Photos : Romanza2017)

jeudi 23 novembre 2017

" Il faut aimer héroïquement ".

L'héritage d'Esther
Sandor Marai

Le livre de poche, 2003.

La fin de l’empire austro-hongrois et ses prolongements crépusculaires ont inspiré des écrivains majeurs comme les Autrichiens Joseph Roth, Stefan Zweig ou Arthur Schnitzler. Il faut y ajouter le Hongrois Sándor Márai (1900-1989) qui, aujourd’hui, est enfin reconnu comme un immense écrivain européen. L’Héritage d’Esther, publié en 1939, rassemble en un bref récit tout ce qui fait l’art de Márai. Retirée dans une maison qui menace ruine, engourdie dans une solitude qui la protège, une femme déjà vieillissante voit soudain ressurgir le seul homme qu’elle a aimé et qui lui a tout pris, ou presque, avant de disparaître vingt ans plus tôt. La confrontation entre ces deux êtres complexes Esther la sage, ignorante de ses propres abîmes et Lajos l’insaisissable, séducteur et escroc est l’occasion d’un de ces face à face où l’auteur des Braises et de La Conversation de Bolzano excelle. Un face à face où le passé semble prêt à renaître de ses cendres, le temps que se joue le dernier acte du drame, puisque « la loi de ce monde veut que soit achevé ce qui a été commencé ». La tension dramatique extrême, l’atmosphère somnambulique, l’écriture sobre et précise font de ce court roman un véritable chef-d’œuvre.

La plume de Sandor Marai fait inévitablement penser à celle à Stefan Zweig, auteur que j'aime profondément. Ils possèdent tous deux une plume délicate et nostalgique. L’héritage d'Esther est un court texte, profond et beau. Sandor Marai est un auteur tout en sensibilité, en retenue. 
Le cœur d'Esther ne nous est pas réellement dévoilé. La relation qui la lie à Lajos reste énigmatique. Lire Sandor Marai, c'est accepter de ne pas avoir toutes les clefs. La lecture est facile et les pages se tournent sans difficultés, pourtant les romans de Marai sont complexes et pleins d'implicites. Le lecteur doit travailler, soulever les blancs, combler les non-dits. Mais il peut aussi se laisser aller par la poésie de l'écriture de Marai, sans chercher à comprendre ou expliquer. Cet auteur est un beau mélange de simplicité et de complexité. L'héritage d'Esther est très travaillé, les personnages sont difficiles à cerner et l'intrigue est floue, pour autant c'est un texte très simple, vrai et juste.
Ce roman est ma troisième lecture de Sandor Marai. Je l'avais découvert avec Les mouettes que je n'avais pas particulièrement aimé. C'est avec Le premier amour que j'ai enfin compris le génie de Marai. L'héritage d'Esther vient me confirmer la grande sensibilité de cet auteur que je compte bien retrouver pour de prochaines lectures.
- Où sont tes limites, Lajos ? Dis-je enfin. Les yeux papillotants, il regardait la cendre de sa cigarette.
- Drôle de question ! Quelles limites ? S'enquit-il d'une voix hésitante.
- Quelles limites ? Répétai-je. Je pense que tout homme possède une limite intérieure qui sépare le bien du mal, une limite que rend possible les relations entre les êtres humains. Mais toi, tu n'as pas de limites.
- Ce sont des mots, dit-il, en esquissant un geste comme s'il s'ennuyait. Limites, possibilités. Bien et mal. Ce ne sont que des mots, Esther. As-tu remarqué, continua-t-il, que la plupart de nos actes n'ont aucun sens, qu'ils ne visent aucun but ? On doit les accomplir, même si l'on n'en tire ni profit ni plaisir. Si tu jettes un œil sur l'ensemble de ta vie, tu es bien obligée d'admettre que tu as fait beaucoup de choses pour la seule et bonne raison que tu en avais la possibilité.
- Tout ça est un peu trop compliqué pour moi, fis-je, découragée.
- Mais non, voyons ! Déplaisant, tout au plus. Quand on atteint la fin de sa vie, Esther, on se lasse de tout ce qui vise à un but quelconque. Moi, j'ai toujours aimé les actes inexplicables.
(L'héritage d'Esther, Sandor Marai, Le livre de poche, 2003). 

(Photos : Romanza2017)

samedi 18 novembre 2017

" ... c'était la vie qui scintillait dans ses yeux."

La renarde
Mary Webb

J'ai lu, 1973.

Comme un conte, imprégné de mystérieuses légendes et de nature frémissante, se déroule la tragique histoire de Hazel, la fille des bois, sauvage et libre comme la petite renarde sa compagne, qui ne découvre l'homme que pour lutter contre sa convoitise. 

Voici une vieux roman qui repose dans ma bibliothèque depuis des temps immémoriaux. J'ai lu Sarn de Mary Webb il y a quelques années. Même si j'ai peu de souvenirs de l'histoire, je me souviens avoir aimé ce roman original et cette plume à la fois douce et violente. En voyant l'automne s'installer, les arbres devenir rouges et la nature s'endormir doucement, j'ai eu envie de sortir de mes étagères La renarde, autre roman de Mary Webb
Ce roman m'a totalement charmée. J'ai été enveloppée par cette histoire sentant bon la forêt et le vent d'automne. Le style de Mary Webb oscille entre langage populaire et écriture poétique. La renarde nous offre de belles pages de descriptions, mais également des dialogues rustres de la campagne profonde. Je peux comprendre que cette ambivalence perturbe certains lecteurs. de mon côté, j'ai été conquise. 
Même si Hazel est un personnage très complexe que j'ai parfois eu du mal à suivre et comprendre, j'ai été touchée par cette jeune fille, libre et sauvage. Son histoire est violente, belle et révoltante. Dans ce roman, il est impossible de réellement savoir qui est coupable ou innocent. Les personnages semblent lutter contre des forces extérieures qui les poussent à faire les mauvais choix. Autour de Hazel gravitent deux hommes, le bon pasteur Edward et le terrible Reddin. Ces deux personnages sont particulièrement bien traités. Edward est touchant et généreux, tandis que Reddin est égoïste et tyrannique. Hazel, quant à elle, est tenaillée entre son corps et son âme et lorsqu’enfin ces deux parties d'elle-même se réunissent, il est déjà trop tard. 
Un roman et une auteure oubliés à ressortir très vite de nos armoires. Un sublime texte, envoûtant, charmant, à la fois cruel et beau. 
" Le manoir de Undern et ses nombreuses fenêtres à petits carrreaux regardaient vers le Nord avec un air buté. C'était un endroit dont ni la vue ni la poésie n'étaient rassurantes. Même en mai, quand les lilas se couvraient d'écume mauve, pavaient les allées d'ombre, embaumaient l'air, quand des feuilles s'effleuraient l'une l'autre comme de douces lèvres qui se consolent ; quand les merles chantaient, se laissaient tomber sans effort de vertes hauteurs en vertes profondeurs et chantaient de nouveau ; même alors quelque chose qui hantait ce domaine faisait battre le coeur pesamment."
(La renarde, M. Webb, J'ai lu, 1973, p35)
(Photos : Romanza2017)

Pour ceux qui n'aiment pas les vieilles éditions poussiéreuses, sachez que La renarde a été réédité chez Archipoche.

mercredi 15 novembre 2017

Un hiver avec Anna


Je ne relis jamais les romans que j'ai lus. Même ceux que j'aime profondément, auxquels je pense régulièrement, que je feuillette de temps à autre. Toujours attirée par les romans que je n'ai pas encore lus, j'oublie de revenir vers mes anciennes lectures. 
Pourtant, plus les années passent, plus l'envie de relire les œuvres chères à mon cœur est grande. J'ai envie de retrouver l'histoire, les mots, les personnages. J'ai envie de ressentir de nouvelles émotions en découvrant ces romans pour la seconde fois. Plusieurs titres me viennent. Jane Eyre, La reine Margot, Une vie, Orgueil et préjugés, Les Hauts de Hurle-vent, Anna Karenine, ... J'ai envie, maintenant, de prendre le temps de relire les romans que j'ai aimé. Je veux m'offrir ce luxe une fois de temps en temps

Ma lecture d'Anna Karenine fut un véritable tsunami. Tout comme celle de Jane Eyre, je me suis retrouvée submergée par cette histoire. Je pensais à Anna toute la journée. Elle m'a hantée bien après la lecture de ce roman. Je ne vois jamais un train sans penser à elle, j'ai remué ciel et terre pour voir les adaptations cinématographiques. Une vraie passion qui m'a habité durant plusieurs années. En une seule lecture, Léon Tolstoï était devenu pour moi un dieu, au point de donner son prénom à mon fils quelques années plus tard. 

En 2014, Eliza de Lectures and co organisait une lecture commune de Guerre et paix qui m'a permise de redécouvrir Léon Tolstoï et de savourer de nouveau sa plume magnifique. 
Il y a quelques jours, j'ai eu une envie folle de relire Anna Karenine, de retrouver la Russie, Levine et Kitty. Je me suis décidé à le relire cet hiver. Me souvenant du joli partage autour de Guerre et paix il y a bientôt 4 ans, je me suis dit que cette relecture pouvait être une belle occasion pour discuter et échanger.

Si cela vous dit, je vous propose donc de lire ou relire Anna Karenine cet hiver et/ou de voir une ou plusieurs adaptations cinématographiques réalisées. Nous pourrons ainsi échanger et discuter. 



Comme principales adaptations, vous avez :
  • 1935 : Anna Karénine  de Clarence Brown avec Greta Garbo.
  • 1948 : Anna Karénine de Julien Duvivier avec Vivien Leigh.
  • 1967 : Anna Karénine d'Alexandre Zarkhi 
  • 1997 : Anna Karénine  de Bernard Rose avec Sophie Marceau.
  • 2009 : Anna Karénine de Sergueï Soloviov 
  • 2012 : Anna Karénine  de Joe Wright avec Keira Knightley.


Je sais que je risque de manquer de temps, d'être engloutie par tout autre chose, mais je veux prendre ce temps, m'offrir ce plaisir, celui de relire un des romans qui a construit la lectrice que je suis. J'espère que cette relecture en appellera d'autres et que cela deviendra un petit rituel occasionnel.