samedi 17 août 2019

" Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? "

Illusions perdues
Honoré de Balzac

Folio, 2013.

Illusions perdues raconte le destin de deux amis, l'imprimeur David Séchard et le poète Lucien de Rubempré. L'un restera à Angoulême, l'autre partira pour Paris à la recherche de la gloire. Comédie des mœurs provinciales et parisiennes, fresque sur les milieux de la librairie, du théâtre et du journalisme à Paris aux alentours de 1820, ce roman est plus qu'un roman. Il est tous les romans possibles. En lui coexistent l'épopée des ambitions déçues, le poème lyrique des espérances trompées, l'encyclopédie de tous les savoirs. Avec Illusions perdues, Balzac nous donne le premier roman total, réflexion métaphysique sur le sens d'une société et d'une époque placées, entre cynisme et mélancolie, sous le signe de la perte et de la désillusion.

Je pense que je devrais principalement accuser mon manque de disponibilité comme seul responsable de cette lecture en demie-teinte. Cependant, je pense sincèrement que ce n’est pas le seul.
Je suis une habituée de Balzac. Je l’ai lu 17 fois, je l’aime passionnément et les pavés ne me font pas peur. Au contraire, j’en suis friande. Pourtant, même si j’ai aimé Illusions perdues (que je guettais depuis tant d’années), je ne peux pas vous dire que j’ai adoré … et mon esprit occupé de ces derniers mois n’est pas seul en cause.
Illusions perdues nous offre des pages sublimes typiquement balzaciennes. Croiser les différents personnages de La comédie humaine est littéralement un régal et ne donne qu’une envie, se précipiter sur les autres titres. J’ai aimé, comme toujours, la plume d’Honoré toujours juste et sublime. L’histoire m’a également touchée et je compte bien retrouver les personnages du roman dans la suite, Splendeurs et misères des courtisanes. Mais voilà … je le confesse j’ai trouvé l’ensemble très long et trop bavard. Oui, vous pouvez me flageller en place de Grève, que voulez-vous c’est ainsi ! J’en suis bien meurtrie. Je soutiens que mon manque de disponibilité a fait que j’ai eu une lecture hachée de ce texte. Ce qui n’a forcément pas aidé à rentrer complètement dans le roman. Mais il faut dire aussi que le monde dépeint par Balzac est complexe. Certaines pages sur le monde de l’édition et du journalisme m’ont perdue. La dernière partie fut vraiment difficile à lire. Quel dommage lorsque l'on voit avec quel plaisir j’ai lu la première partie du roman! Même si je ne me suis pas attachée à Lucien, bien trop inconstant pour moi, j’ai aimé le suivre dans Paris, ses mésaventures, ses amitiés et ses amours. J'ai été en colère comme lui, j'ai aimé et j'ai souffert. Mais la dernière et bien trop longue partie fut franchement difficile. Peut-être n'ai-je pas été à la hauteur de Balzac cette fois? Je le reconnais sans honte (enfin ... peut-être un peu!). 
Illusions perdues ne sera pas un de mes Balzac préféré. Je ne renierai jamais cet auteur que j'aime profondément. Honoré m'a une nouvelle fois prouvé son immense talent, mais ce roman est bien trop long. Quoi qu'il en soit je retrouverai Balzac avec plaisir ... comme toujours.
Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers avec l’arme qui devrait ne nous servir qu’à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n’obtiendrez rien par les beaux sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé, ne quittez jamais votre maîtresse sans l’avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, même vos amis, faites pleurer les amours-propres : tout le monde vous caressera. 
Illusions perdues, Balzac.

(Photos : Romanza2019)

vendredi 9 août 2019

" Ce qui était grand, puissant, original en lui, elle ne le voyait pas ou - pire - elle ne le comprenait pas ".

Martin Eden
Jack London

Phébus, Libretto, 2010.

Ce magnifique roman paru en 1909, le plus riche et le plus personnel de l’auteur, raconte la découverte d’une vocation, entre exaltation et mélancolie. Car la réussite de l’œuvre met en péril l’identité de l’écrivain. Comment survivre à la gloire, et l’unir à l’amour, sans se perdre soi-même? Telle est la quête de Martin Eden, le marin qui désire éperdument la littérature.

Voici un roman que je rêvais de lire depuis plusieurs mois déjà. Je suis ravie de m'être plongée dans ce texte durant l'été, période de l'année où je peux lire davantage. Même si ce ne fut pas le coup de cœur flamboyant que j'attendais, j'ai adoré ce roman et je compte bien relire Jack London afin de retrouver sa plume si bouleversante et vivante
Martin Eden est un personnage magnifique qui, je pense, restera gravé dans mon cœur pendant des années. Cet homme simple, ce marin dynamique et plein de fougue change de vie du jour au lendemain pour être à la hauteur de la douce Ruth. Il décide de se cultiver et passe son temps à lire et étudier. Il y trouve la joie de l'apprentissage et de la connaissance, mais progressivement il découvre également l'hypocrisie de la société, sa violence, son injustice. La vie de Martin Eden est bouleversante. Comment ne pas être touché par cet homme? J'ai été tellement écœurée par les dernières pages que j'en frissonne encore. Je ne peux en parler librement sans divulgâcher l'histoire, je me tairai donc. Voir cet homme se heurter à tout ce qu'il y a de plus bas chez l'être humain est difficilement supportable. Certes, la violence est moins sanglante que les anciennes bagarres de Martin. Il n'y a pas de coups, de bras cassés ou d'insultes. Pourtant, le parallèle que London crée entre les deux est saisissant. La violence froide, la perfidie, la supériorité de certains êtres ne sont-elles pas bien plus dures que des heurts de marins? Je n'ai pu m'empêcher de penser au Jude de Thomas Hardy ou au Stoner de John Williams. Les trois héros ont des similitudes frappantes. 
Plus que l'histoire qui marque les esprits pour longtemps, c'est la langue de Jack London qui fut une vraie découverte. Martin Eden est un texte de toute beauté. Affûtée au couteau, chaque phrase est juste et puissante. Les mots disent tout. Ils disent la violence, l'absurdité, l'amour, la déception, la reconnaissance, la paix. Martin Eden fait partie de ces textes qu'il faut relire plusieurs fois dans sa vie. On y trouvera une vérité à chaque moment de son existence. 
Je suis heureuse d'avoir enfin découvert ce texte si célèbre. Célébrité qu'il mérite amplement. Je pense que je ne resterai pas si longtemps sans relire du Jack London. Je ne suis pas prête d'oublier Martin et son obsession de l'écriture. 
" Avant, je ne savais pas que la beauté avait un sens. Je l’acceptais comme telle, comme une réalité sans rime ni raison. J’étais dans l’ignorance. A présent, je sais, ou plus exactement, je commence à savoir. Cette herbe me paraît beaucoup plus belle maintenant que je sais pourquoi elle est herbe, par quelle alchimie du soleil, de la pluie et de la terre elle est devenue ce qu’elle est. "
Martin Eden, Jack London. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 28 juillet 2019

" Sauf ton respect, fille, tu n'es pas la feuille la plus avantageuse de notre arbre généalogique ".

La Passe-miroir 
Tome 1 - Les fiancés de l'hiver
Christelle Dabos

Folio, 2018.

«Écoute-moi bien, fille... Tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne.» 

Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Fiancée de force à l'un des héritiers d'un clan du Pôle, elle quitte à regret le confort de sa famille. La jeune femme découvre ainsi la cour du Seigneur Farouk, où intrigues politiques et familiales vont bon train. Loin de susciter l'unanimité, son entrée dans le monde devient alors l'enjeu d'un complot mortel.

Depuis que j'ai lu la première page de La passe-miroir, je suis totalement imprégnée par ce monde. Je n'avais prévu de lire que le tome 1 cet été, mais force est de constater que j'ai une envie folle de lire la suite immédiatement.
J'ai noté ce roman depuis quelques temps déjà. Plus que sa 4ème de couverture que je trouve peu vendeuse, c'est la sublime illustration en 1ère page qui m'a donné envie de le lire. Comment ne pas craquer pour cette belle gravure en noir et blanc ? Je n'avais pas forcément prévu de lire ce premier tome si vite. Je laisse toujours passer un peu de temps avant de lire des succès littéraires … et encore si je les lis car je ne suis pas toujours tentée. J'ai reçu ce roman en cadeau, ce qui a précipité ma lecture et j'en suis plus que ravie. Certes, j'espérais intérieurement aimer cette histoire, mais je ne m'attendais pas à un tel coup de cœur. Etant une lectrice d’œuvres classiques, les coups de cœur contemporains ne sont pas fréquents, alors je les savoure. J'ai lu beaucoup de textes merveilleux ces derniers temps. Des romans à l'écriture transcendante, sublime ou d'autres à l'atmosphère grandiose, mais cela faisait longtemps que je n'avais pas été autant plongée au sens littéral dans un roman. Cette plongée qui nous envahit totalement, où l'on pense au roman du matin au soir, où l'ouverture du roman ressemble à l'ouverture d'une porte vers un autre monde, celle que décrit Michael Ende dans L'histoire sans fin.
Je lis peu de romans fantastiques (ou merveilleux, fantasy, etc …). Mais j'en lis de temps en temps, souvent des classiques (on ne se change pas!) ou des incontournables, et toujours avec un grand plaisir. Je resterai à vie imprégnée par Les dames du lac, L'assassin royal ou Harry Potter. Pour que ce genre littéraire me tente, il faut un monde à l'imagination débordante, une histoire humaine et sensible, des personnages complexes et profonds et une belle écriture intelligente et efficace. En ouvrant La passe-miroir, j'ai constaté avec émotion que ce roman possédait tout cela.
Bien sûr, dès les premières pages, j'ai pensé à Hayao Miyazaki. En tant que TRÈS GRANDE fan, retrouver un monde tel que celui du Château ambulant fut une magnifique surprise. Je n'ai pas été étonnée d'apprendre plus tard que l'auteur avait bien évidemment été inspirée par le réalisateur et que tous les lecteurs ont pensé à Miyazaki durant leur lecture. On y retrouve les cités volantes, les aéronefs, mais également une ambiance générale particulière, celle qui reprend des éléments de notre monde tout en y mélangeant des éléments fantastiques. Tout dans l'univers de La passe-miroir m'a conquise : les dons et les personnalités des membres des différents clans, les arches, la Déchirure, … J'ai trouvé toutes les idées fabuleuses. Tout comme pour Harry Potter, autant d'imagination me laisse bouche bée. Quant aux personnages, ils sont tous parfaits … même dans leur bassesse et leur méchanceté. Ophélie est une héroïne attachante qui brise un peu les codes des personnages féminins habituels. Elle est discrète, maladroite, malingre, déterminée. J'ai adoré ce personnage et je m'y suis totalement identifiée. J'ai toujours aimé ces personnages discrets que l'on ne remarque pas tout de suite et qui se distinguent grâce à leur intelligence tels que Jane Eyre, Anne Elliot ou Joe March. Le personnage de Thorn est magnifique. A la fois antipathique et fascinant, je ne sais que penser de lui. Mon petit cœur n'a pas résisté à la relation qu'entretiennent ces deux personnages principaux. J'ai aimé les jeux de regard, les non-dits et les doutes. Je suis vraiment curieuse de savoir ce qui se passera dans les prochains tomes. Autour d'eux, on voit la touchante Roseline, la capricieuse Berenilde, l'attachant Renard, Gaëlle et son caractère bien trempé, l'étrange Archibald, le terrifiant Chevalier et bien d'autres personnages plus fascinants les uns que les autres. Christelle Dabos a réussi à créer des personnages plus complexes qu'ils n'y paraissent d'abord. Rien n'est jamais acquis avec eux et nos convictions sont vite ébranlées. L'histoire, quant à elle, est tout simplement addictive. J'aurai pu engloutir ce roman en une journée enfermée dans ma chambre si j'avais pu me le permettre. Si on franchit la porte de La Passe-miroir, il est difficile de la refermer. Les chapitres efficaces s'enchaînent sans pour autant se précipiter. Christelle Dabos est dans la maîtrise totale. Elle prend son temps, installe l'ambiance, tout en ajoutant ce qu'il faut d'aventures et d’énigmes. 
Moi qui lis beaucoup de littérature classique, je constate souvent avec la littérature contemporaine (il y a plusieurs exceptions bien sûr) un manque de finesse dans l'écriture. On tombe parfois sur de vrais page-turners passionnants, mais qui au final nous laissent peu de choses. Christelle Dabos a réussi à écrire une histoire qui se dévore, à l'écriture juste et qui nous transporte longtemps encore après avoir refermé le livre. Pour un premier roman, je suis scotchée. 
En refermant ce tome, je me suis demandée que faire. J'avais choisi quelques romans pour cet été. Je ne m'attendais pas en ouvrant La Passe-miroir n'avoir qu'une seule envie après, celle de continuer l'aventure. Quatre tomes sont prévus. Le 2 et le 3 sont déjà disponibles en poche. Je file dès demain en librairie et je croise très fort les doigts pour qu'ils y soient. Cela ne m'est pas arrivée très souvent de courir en librairie pour trouver une lecture précise que je veux ouvrir là tout de suite maintenant. Ce sentiment est si bon. C'est l'été, je suis en congés, j'ai devant moi des soirées et des nuits entières, je vais pouvoir me lover et dévorer cette histoire avec passion. Tout en sachant qu'il me restera le tome 4 à découvrir dans quelques mois lorsqu'il sortira. 
Les fiancés de l'hiver fait typiquement partie de ces romans qui nous poussent à soupirer en disant " Mon Dieu! Que je plains ceux qui n'aiment pas lire!".
"Le charme est la meilleure arme offerte aux femmes, il faut t'en servir sans scrupule."Alors que l'ascenseur reprenait sa montée, Ophélie se fit la promesse de ne jamais suivre le conseil de sa sœur. Les scrupules étaient très importants. Tant qu'Ophélie aurait des scrupules, tant qu'elle agirait en accord avec sa conscience, tant qu'elle serait capable de faire face à son reflet chaque matin, elle n'appartiendrait à personne d'autre qu'à elle-même."(La Passe-miroir tome 1, Les fiancés de l'hiver, Christelle Dabos)




(Photos : Romanza2019)

samedi 20 juillet 2019

Doucement ... mais sûrement!

Passé imparfait
Julian Fellowes
10/18, 2017.

Une invitation de Damian Baxter ? Voilà qui est inattendu ! Cela fait près de quarante qu’ils sont fâchés ! Inséparables durant leurs études à Cambridge, leur indéfectible amitié s’est muée en une haine féroce, suite à de mystérieux événements survenus lors de vacances au Portugal en 1970. Après de déconcertantes retrouvailles, la révélation tombe : riche, à l’article de la mort, Damian charge le narrateur, sur la foi d’une lettre anonyme, de retrouver parmi ses ex-conquêtes – six jeunes filles huppées qu’ils fréquentaient alors – la mère de son enfant. Un voyage vers le passé plein de fantômes et de stupéfiantes révélations… Avec une verve élégante, le créateur de la série Downton Abbey signe un portrait au vitriol de l’aristocratie anglaise bousculée par les sixties.

En tant que grande fan de Downton abbey, cela fait plusieurs années que je louche sur les romans de Julian Fellowes. Pourtant, ma rencontre avec l'un d'entre eux ne fut pas simple.

Malgré les années qui passent et la trentaine bien entamée, je n'arrive toujours pas à abandonner une lecture commencée ... même lorsque je sens que mon esprit n'est pas disponible ou que le moment n'est pas le bon. Rien à faire, je n'arrive pas à laisser le livre, je continue de le lire jusqu'au bout. Parfois, l'enthousiasme ne vient jamais et je regrette amèrement de ne pas avoir eu le courage (ou l'intelligence) de remettre cette lecture à plus tard. A d'autres moments, grâce à ma persévérance, la magie finit par opérer et je suis ravie d'avoir continuer et rien n'avoir lâché. Pour Passé imparfait, après plusieurs semaines fastidieuses, j'ai fini par embarquer dans cette histoire et j'en suis ravie. 
Les premiers jours de lecture ont été vraiment durs. La tête plongée dans des préoccupations familiales et professionnelles, je n'arrivais pas à plonger dans le roman. Julian Fellowes a échoué à me décrocher de mon quotidien. J'ouvrais le livre avec difficulté et lisais sans enthousiasme. Finalement, quand la vie est devenue plus tranquille et mon esprit plus à même d'entrer dans l'histoire, j'ai lu la seconde partie du roman en peu de temps. 
Je dois admettre que plusieurs points ne m'ont pas convaincue dans ce roman. L'histoire est bien trop rocambolesque pour moi. Est-ce réellement possible que tant de femmes autour de Damian soient tombées enceinte au même moment, hors mariage et à la suite d'une relation avec lui? Cependant, j'ai tout de même suivi la quête du narrateur ... sans rentrer totalement dedans. Ce qui m'a séduite par contre ce sont les nombreux flash-backs de cette histoire. J'ai aimé découvrir le passé de cette bande par bribes. Les pièces s’emboîtent au fur et a mesure avec beaucoup de maîtrise. Ce que j'ai aimé également dans la construction de ce texte, c'est l'émotion qui nous saisit dans les dernières pages sans qu'on s'y attende. L'histoire nous prend tellement de haut avec sa haute bourgeoisie anglaise, ces personnages peu attachants et parfois un brin pédants que la fin nous gifle avec efficacité. J'ai compris et j'ai été émue. Tout comme dans Downton abbey, certaines choses ne sont pas dites, par convenance ou éducation. Il faut des gens extérieurs à ce milieu pour délier les langues, bousculer les cœurs et ouvrir les esprits. 
Un roman que j'ai finalement apprécié. Je garde Snobs et Belgravia notés dans mon carnet de "livres à acheter". 
Londres est désormais pour moi une ville hantée et je suis la fantôme qui erre dans ses rues. Chaque rue, chaque place, chaque avenue semble me susurrer les souvenirs d'une autre époque de mon existence. Même un tout petit tour a Chelsea ou a Kensington me ramène a des endroits ou je fus jadis bienvenu et ou aujourd'hui je serais étranger. Je me vois apparaitre, soudain redevenu jeune, vêtu, pour quelque surprise-partie depuis longtemps oubliée, accoutré de vêtements qui ressemblent au costume local d'une contrée des Balkans en pleine guerre. Ah! C'est pattes d'eph évasées, ces chemises a jabots avec col en V a lacets.... Quel gout avions-nous !
(Photos : Romanza2019)

mercredi 26 juin 2019

Prisonnière d'être trop libre




Adeline Mowbray
Amelia Opie
Le mois anglais
Archi poche, 2013. 

Adeline Mowbray a été élevée à Rosevalley par une mère célibataire, indépendante d’esprit, habituée à vivre selon son caprice. Nourrie des penseurs de la Révolution française, la jeune fille s’éprend de Frederick Glenmurray, auteur d’un virulent traité contre l’institution du mariage, et décide de le rejoindre afin de devenir sa maîtresse. Mais est-il aussi simple d’accorder ses idées et ses sentiments ?

Je prends enfin le temps (dans cette folle course de fin d'année) de vous poster un bref avis sur Adeline Mowbray d'Amelia Opie.
Voici un texte un peu oublié aujourd'hui que j'ai été ravie de découvrir. Il est vrai que l'écriture est très simple et que, pour être transportée réellement, j'ai besoin d'une écriture fine, précise et belle. Quelque chose d'unique. Le mot qui dit tout, la phrase qui sonne juste. Cependant, j'ai aimé l'histoire d'Amelia et j'ai apprécié cette lecture malgré ses défauts. J'ai vite pardonné la plume fragile et j'ai adoré les déboires de la pauvre Adeline. Comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille trop moderne et trop pure ? 
Tout comme Jude et Sue, le couple Adeline et Glenmurray n'arrivera pas à vivre heureux dans la bonne société. Les deux amants refusent de suivre le chemin tracé pour eux et de se marier. Les réactions des personnages qui apprenaient la nature de l'attachement entre Adeline et Glenmurray m'ont scandalisée.
Les mésaventures d'Adeline sont nombreuses. Certains lecteurs regretteront une histoire un peu rocambolesque, en ce qui me concerne le charme désuet de ce roman a eu raison de moi. J'y ai retrouvé mes chers textes du XVIIIème : Manon Lescaut, Paul et Virginie, un brin de Diderot, une pointe d'Ann Radcliffe dans les pleurs et les évanouissements … 
Un roman au charme fou, certes un peu branlant parfois, mais touchant. Les dernières pages m'ont émue. J'en garderai un doux souvenir littéraire et une envie forte de retrouver quelques auteurs au style désuet mais envoûtant.
A découvrir!
" Elle avait pour la littérature un penchant décidé, qu'avait fait naître en elle la sœur de Mr Woodville. Cette dernière, élevée au milieu de gens de lettres, avait acquis pour l’étude de la philosophie un gout qu'elle eut peu de peine a communiquer a l’âme ardente de sa jeune nièce.Sans doute cet amour de l’étude, dirigé vers un but raisonnable, eut fait le charme de la vie d’Édith et lui eut appris qu'il existe une source de bonheur et de jouissances au milieu même de la solitude. Mais, hélas! Ce gout fut pour elle la cause de ses infortunes et de ses erreurs ".Adeline Mowbray, Amelia Opie.
(Photos : Romanza2019)

le mois anglais, le mois anglais 2017

dimanche 12 mai 2019

" En temps de guerre, aucun de nous n’espère mourir dans un lit "

Suite française
Irène Némirovsky
Denoël 2004.


Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard... Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent... 
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi de notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), Suite françaiseressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.


Suite française est un témoignage unique. Rare roman écrit durant la seconde guerre mondiale, il narre en direct l'exode, la peur, les tensions, l'occupation. Parfois décousu, mais toujours pertinent, ce récit nous présente plusieurs personnes prises dans les feux de l'Histoire. La plume d'Irène Némirovsky est très belle. On sent une maturité, un recul qui donne au texte un souffle unique. Lorsque l'on connaît, de plus, sa triste histoire, le texte prend davantage d'ampleur.
La première partie conte l'exode de plusieurs personnages, tous venant de milieux différents, certains sont généreux d'autres opportunistes. Cette galerie de personnages, qui est dans les premières pages déstabilisante, est très bien menée. On les rencontre, les quitte, les retrouve. Tout comme l'incertitude de la guerre, nous ne sommes jamais sûrs de revoir les personnages de ce roman dès qu'une  page est tournée. 
Pourtant plus classique, ma préférence va à la seconde partie : Dolce. J'ai été très émue par Lucile. Cette douce histoire, sans mièvrerie, sans envolée romanesque, est peinte avec délicatesse et retenue. J'ai aimé les passerelles qui existent entre la première et la seconde partie. Au premier abord, nous avons la sensation qu'ils s'agit de deux histoires distinctes. Même si c'est le cas dans un sens, les deux parties se répondent et se font suite. J'ai dévoré cette seconde partie jusqu'à tard en apnée dans mon lit.
Je reconnais qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans le roman. Au départ, ce fut une rude épreuve pour mon cœur qui attendait beaucoup de ce texte. J'ai finalement embarqué dans ce témoignage unique et bouleversant. Si j'ai aimé la première partie de l'oeuvre, j'ai succombé à la seconde qui est une pure merveille.
Les bottes... Ce bruit de bottes... Cela passera. L'occupation finira. Ce sera la paix, la paix bénie. La guerre et le désastre de 1940 ne seront plus qu'un souvenir, une page d'histoire, des noms de batailles et de traités que les écoliers ânonneront dans les lycées, mais moi, aussi longtemps que je vivrai, je me rappellerai ce bruit sourd et régulier des bottes martelant le plancher.Suite française, Irène Nemirovsky, Denoël.
(Photos : Romanza2019)

jeudi 9 mai 2019

" Vis heureux et libre! "

La marche de Radetzky
Joseph Roth
Points, 2008.


Lors de la bataille de Solférino, le lieutenant d'infanterie Joseph Trotta sauve la vie de l'empereur d'Autriche François-Joseph, qui le récompense en lui accordant le grade de capitaine et le titre de Baron.
Mais cette distinction éloigne notre homme de ses compagnons et de son père, modeste paysan slovène. 
Coupé de son milieu familial et de ses troupes, il se retrouve enfermé dans une position sociale qui ne lui convient pas. 
Des années plus tard, découvrant par hasard que le pouvoir a falsifié la réalité historique de son acte de bravoure, tous ses repères volent en éclat. 
Il quitte l'armée et se retire dans son domaine de Bohème, amer et désabusé. Et c'est à travers son fils, préfet enfermé dans une loyauté et une foi aveugles dans l'Empire, et son petit-fils, poussé à intégrer l'armée dans le respect de la légende des Von Trotta, que l'on suivra le déclin de la lignée, en parallèle avec l'effondrement du régime.


Voici un roman et un auteur dont je ne connaissais absolument rien hormis le bel avis d'Eliza. Je l'ai ouvert très simplement. Ce fut un début de lecture serein où l'on ne sait rien de l'oeuvre, où l'on ne s'attend à rien de particulier, où on se laisse tout simplement mener. Je suis ressortie 400 pages plus loin et quelques jours plus tard, tout aussi sereine mais également ravie de ma lecture.
J'ai été avant tout conquise par la plume de Joseph Roth. Il a une telle façon de tourner ses phrases, de dire presque tout en évoquant presque rien, qu'on en est saisi. Ce fut pour moi le premier atout de ce roman. J'ai découvert une écriture à la fois simple et érudite, douce et pleine de fougue. Mais ce roman possède d'autres points positifs. Même si je reconnais ne pas avoir eu durant toute l'histoire une profonde empathie pour les membres de la famille Von Trotta et les avoir parfois même suivis avec beaucoup de recul, j'ai lu leurs aventures avec délice. J'ai aimé ce militaire qui devient propriétaire terrien malgré lui et ce petit-fils obligé d'embrasser l'armée alors qu'il rêverait de cultiver ses terres. Il y a une tragédie familiale qui se joue en silence devant le lecteur et qui fait écho à la tragédie historique qui est sur le point d'être amorcée. J'ai aimé ce double plan mené d'une main de maître. Quand les dernières pages s'annoncent, les mains deviennent moites, la tête comprend ce qui se joue, le cœur se serre. 
L'autre aspect que j'ai aimé est tout personnel. J'ai lu La marche de Radetzy en écoutant en boucle les valses de Strauss. Je me suis régalée. J'ai revu toutes les scènes de Sissi dans ma tête et je me suis délectée de cette ambiance austro-hongroise
Une belle immersion, un roman fin et intelligent, une belle découverte. Pour tous les amoureux des classiques ... et pour tous les autres.
Comme si on avait échangé sa propre vie contre une vie étrangère toute neuve, fabriquée dans un atelier, chaque nuit; avant de s'endormir, chaque matin, après son réveil, il se répétait son nouveau grade et son nouvel état, se plantait devant son miroir et s'assurait qu'il avait toujours le même visage. Pris entre la familiarité maladroite dont usaient ses camarades pour essayer d'effacer la distance qu'une incompréhensible destinée avait soudain établie entre eux et lui, et ses propres efforts pour afficher devant tout le monde son habituelle désinvolture, le capitaine Trotta, nouveau noble, sembla perdre son équilibre. "La marche de Radetzky, Joseph Roth, p 13. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 24 mars 2019

" Comme il est vrai que la beauté réside dans le regard de qui la contemple ".

Jane Eyre
Charlotte Brontë
Le livre de poche, 1967.

Jane Eyre est une orpheline recueillie par sa tante qui ne l'aime pas. Trop franche, trop intelligente, elle subit les humiliations et les violences de son tyrannique cousin. Un jour, à 10 ans, elle est emmenée au pensionnat de Lowood. La vie est dure, mais elle y rencontre sa première amie et se forge une éducation solide, seul moyen de gagner son indépendance. 

Après Anna Karenine l'année dernière, je poursuis la relecture des œuvres qui me sont chères. J'ai donc ouvert Jane Eyre que j'avais lu il y a de ça environ 15 ans. Jane Eyre est, avec Anna Karenine, le roman que je cite le plus souvent lorsque l'on me demande le titre d'un de mes coups de cœur littéraires. J'ai découvert cette histoire à l'adolescence en visionnant une adaptation avec ma mère (celle avec Charlotte Gainsbourg). Je tombai immédiatement amoureuse de cette histoire. La vie de Jane, cette femme sans attraits apparents, son intelligence, ses malheurs et ses joies m'avaient éblouie. Le lendemain, je tombai par hasard sur une version abrégée pour enfant au supermarché. Je la dévorai à peine rentrée à la maison tant j'avais hâte de retrouver cette héroïne. Bien sûr, cette version lue en à peine 2h me laissa sur ma faim.  C'est plus tard que j'ai enfin découvert le texte d'origine. Je lus avidement. Depuis, j'ai vu toutes les adaptations possibles, des plus anciennes au plus récentes. Je me replonge une fois l'an dans celle de 2006 qui est fabuleuse. Je savais bien qu'un jour, je relirais ce roman que j'avais tant aimé. 
Ce que j'aime dans Jane Eyre réside vraiment dans l'histoire. Je n'avais pas remarqué à l'époque que l'écriture du roman était si simple. Je reconnais que la plume de Brontë n'est pas transcendante (chose que je n'aurais pas admise avant ma relecture). L'écriture est fluide, belle, efficace. Mais nous sommes loin d'un Tolstoï ou d'un Balzac. Je n'avais pas pensé à cet aspect là à l'époque tant j'étais prise par l'histoire. Cette fois-ci, j'ai remarqué à quel point j'aimais l'histoire passionnément, sans jamais pour autant rester à genou face au style. Ce qui n'enlève rien à l'amour que je porte pour ce roman. 
Je ne saurais dire à quel point cette histoire me touche. J'aime ces destins d'héroïnes délaissées, celles que les personnages n'admirent pas au premier regard, celles qui sont discrètes, intelligentes, qu'il faut apprendre à connaître pour les aimer (comme Anne Elliot de Persuasion ou encore la narratrice de Rebecca). L'indifférence avec laquelle Jane est traitée m'émeut. J'aime que cette héroïne ne brille pas par sa beauté, mais éclipse avec son tempérament et sa force de caractère les plus belles femmes de la littérature. Que dire également de Mr Rochester? L'un des plus beaux personnages masculins de la littérature. Je me suis régalée des joutes verbales entre Jane et lui. J'aime ce sombre personnage, bourru et mystérieux. J'avais oublié certains aspects de son caractère et de son passé. Cela m'a surprise. J'avais oublié le côté sensuel de cette histoire. 
Dès les premières pages, j'ai été embarquée : la terrible chambre rouge, Lowood, Helen Burns, l'arrivée à Thornfield, la chute de Mr Rochester, l'arrogance de Blanche Ingram, la folie de Bertha, l'errance de Jane, le presbytère. Je connais cette histoire par cœur et ne m'en lasse pas. Ouvrir ce roman chaque soir sous ma couette, c'était comme rentrer chez moi après une dure journée de travail et glisser mes pieds dans mes pantoufles. J'ai aimé chaque page, chaque intrigue, chaque événement de ce roman. J'y suis bien. Je m'y sens comme chez moi. Ça se lit tout seul, c'est passionnant, beau, touchant. J'aime écouter Jane me murmurer son histoire au creux de l'oreille. J'ai lu chaque scène clef avec délectation. Un vrai régal de lecture! Bien sûr, à peine le roman fermé, j'ai voulu faire durer cette ambiance si envoûtante et particulière en visionnant une des adaptations. Quant au texte, je le relirai encore de nombreuses fois dans ma vie de lectrice (mais j'achèterai une autre édition. Mon roman tombe littéralement en lambeaux).
Merci mille fois Charlotte Brontë pour cette histoire si parfaite. 
"Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?"
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
"En enfer, m'écriai-je.
-- Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?
-- C'est un gouffre de flammes.
-- Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?
-- Non, monsieur.
-- Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?"
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
"Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir."
(Jane Eyre, C. Brontë)
(Photos : Romanza2019)

mercredi 6 mars 2019

Une huître peut cacher une perle

En un monde parfait
Laura Kasischke
Le livre de poche, 2011.

Jiselle, la trentaine et toujours célibataire, croit vivre un véritable conte de fées lorsque Mark Dorn, un superbe pilote, veuf et père de trois enfants, la demande en mariage. Sa proposition paraît tellement inespérée qu'elle accepte aussitôt, abandonnant sa vie d'hôtesse de l'air pour celle, plus paisible croit-elle, de femme au foyer. C'est compter sans les absences répétées de Mark, les perpétuelles récriminations des enfants et la mystérieuse épidémie qui frappe les États-Unis, leur donnant des allures de pays en guerre. L'existence de Jiselle prend alors un tour dramatique...

Voici mon quatrième roman de Laura Kasischke et j'en ressors de nouveau très enthousiaste. N'arrivant pas à la hauteur d'Esprit d'hiver qui reste indétrônable, En un monde parfait m'a cependant extrêmement surprise et j'ai beaucoup aimé cette lecture. Prendre un roman de Kasischke, pour moi, c'est être sûre d'ouvrir un "page-turner" intelligent, percutant et marquant. Moi qui suis une grande amoureuse des classiques et qui ne lit presque que ça, je suis surprise d'aimer beaucoup cette autrice américaine écrivant des histoires actuelles assez sombres, satiriques, parfois violentes. Mais Laura Kasischke a une vision intéressante de la société et j'aime retrouver cet univers typiquement américain qui se fissure et ces personnages qui s'étiolent
En un monde parfait m'a surprise car je m'attendais, tout comme dans Esprit d'hiver, Rêve de garçons et A moi pour toujours, à une montée en puissance pour finir par une révélation finale glaçante. Il n'en est rien ici ... et c'est cela qui m'a énormément séduite. En un monde parfait est un huis clos extrêmement émouvant. Dans ce roman, on revient aux bases de ce que devraient être les rapports humains. Isolée de force avec ses trois beaux-enfants, la fragile Jiselle va se découvrir à elle-même, mûrir, prendre confiance. Les liens qui se tissent entre chaque personnage sont sublimes et d'une grande émotion.  Je me suis peu attardée sur l'épidémie qui oblige Jiselle à se retrancher, bien que ce sujet soit très bien traité. Même si le lecteur se pose automatiquement la question de ce qu'il ferait dans pareil cas, je dois admettre ne pas être totalement rentrée dans cet aspect là du roman. J'ai surtout été fascinée par la psychologie des personnages, les émotions de chacun, leurs faiblesses, leurs blessures. Je me suis vraiment attachée à cette famille isolée, à leur rythme de vie bouleversé, leurs joies simples et leurs partages. Comme dans tous les romans de Kasishke, les petits riens du quotidien sont très importants. Certains lecteurs risquent de s'y ennuyer. En ce qui me concerne, je m'y love avec bonheur à chaque lecture. Comme toujours également, il a fallu accepter de terminer le livre où Kasischke avait décidé de le finir, accepter de ne pas tout savoir, de laisser les secrets et les non-dits là où ils étaient. 
Un roman à lire et surtout, une autrice à découvrir. 

" Sa mère lui avait demandé : "Quel genre de femme consent à épouser un homme qu'elle connaît depuis trois mois ? Un homme qui a trois enfants? Un homme dont elle n'a pas rencontré les enfants ? "Si Jiselle avait été un type différent de fille ou de femme, elle aurait pu répondre : "Le genre de femme que je suis maman" ; mais même au temps de son adolescence, alors que sa meilleure amie lançait communément à la tête de sa propre mère "Salope, je te déteste!" Jiselle présentait des excuses à la sienne pour n'avoir pas dit "s'il te plaît" en redemandant de la salade.Au lieu de cela, elle répondit : "Je l'aime, maman". Sa mère eut un reniflement dégoûté. "(En un monde parfait, L. Kasischke)

(Photos : Romanza2019)

jeudi 28 février 2019

" Oh, ce n'est pas Dieu qui leur fait peur. Pas le diable non plus. Non, ils ont peur des hommes ... "

La nuit du bûcher
Sandor Marai
Le livre de poche, 2017.

Rome, 1598. L'Inquisition sévit contre les hérétiques. Enfermés, torturés, ces derniers reçoivent à la veille de leur exécution la visite d'inquisiteurs pour les inciter à se repentir. Venu prendre des « leçons d'Inquisition », un carme d'Avila demande à suivre la dernière nuit d'un condamné. On lui accorde. L’hérétique, qui résiste depuis sept ans, s’appelle Giordano Bruno. L'Espagnol assiste aux dernières exhortations, vaines, des inquisiteurs, puis accompagne au petit matin le prisonnier au bûcher. Saisi par la violence de cette expérience, il voit toutes ses certitudes vaciller...

Nourri de l'expérience de la guerre, du fascisme, et du stalinisme qui poussera Márai à l'exil, ce roman, écrit en 1974, expose le regard lucide d'un homme sur l'idéologie totalitaire, conçue pour broyer la volonté et la dignité humaines.



Gros coup de cœur pour ce roman! Dès les premières mots, je me suis laissée totalement embarquer dans la confession de ce prêtre. J'ai lu son récit, j'ai senti le froid, vu la faible lumière de sa bougie, entendu le crissement de la plume sur le papier.
J'ai découvert l'existence de ce roman récemment. Je venais de lire un court article sur la vie de Giordano Bruno. Sa vie m'avait totalement captivée ... autant qu'elle m'avait faite frissonner. Avant Galilée, il y a Giordano Bruno. L'obstination de Bruno jusqu'à la mort a guidé Galilée qui lui a choisi la prudence. J'étais triste en apprenant qu'une statue de Bruno est dressée place Campo dei fiori à Rome. J'y suis passée plusieurs fois lors de mon séjour là-bas il y a quelques années et je ne me souviens pas de cette statue. Si j'y retournais aujourd'hui, ça serait avec émotion que je regarderais cet homme. Aimant de plus en plus la plume de Sandor Marai et ayant découvert que son roman La nuit du bûcher parlait de Bruno, je l'ai acheté très rapidement. 
J'ai été surprise par ce roman. Je m'attendais à un long échange entre le narrateur et Giordano Bruno la veille de son exécution. Un long discours qui viendrait chambouler les idées du jeune prêtre. Mais non. Marai est bien plus subtile que ça. De Giordano Bruno, on n'entendra pas un mot. Il y aura son regard. Il va être très difficile pour moi de parler de ce roman qui aborde beaucoup de thèmes en moins de 300 pages. Marai n'a pas cherché la simplicité. En fermant ce livre, on ne sait pas quoi penser des paroles écrites par le narrateur. Quelle finesse dans l'écriture et la pensée! Il faudrait relire ce roman, le décrypter, aller au fond. A la lecture, souvent, on se scandalise. Parfois, on comprend. La nuit du bûcher est un texte extrêmement complexe, bien qu'ils se lisent très facilement et soit prenant. Complexe déjà dans son sujet, l'Inquisition. Marai n'a pas écrit un traité anti-clérical. Sa pensée est bien plus riche et quelque soit nos idées sur la religion, on trouvera de quoi réfléchir. Je tiens aussi à vous rassurer, il n'y a aucun voyeurisme, aucun sadisme. J'ai apprécié cette retenue de l'auteur. Vous pouvez lire ce roman sans crainte de tomber sur une description détaillée du supplice de Bruno. Complexe également par le discours très engagé des personnages. Chacune de leurs pensées peut être analysée, discutée, étudiée. Enfin, complexe par la double lecture de cette oeuvre. Chaque page est une critique virulente du fascisme. Ce roman terriblement moderne nous rappelle que Marai a connu la seconde guerre mondiale. Chaque mot prononcé par l'Inquisition pourrait être prononcé par le IIIème Reich : " Puis il voulait savoir si l'acte de dénonciation était obligatoire chez nous. Quand je lui eus répondu que, oui, chaque fidèle était tenu de signaler à l'Inquisition tout comportement suspect - par exemple, au cours d'une conversation, si quelqu'un ne manifestait pas assez d'enthousiasme concernant l’exécution d'un hérétique par le feu -, le consulteur approuva du chef cette démarche avisée. Après avoir réfléchi, il demanda si cette conduite s'appliquait aux membres de la famille. J'eus la satisfaction de le rassurer sur ce point également : en effet, chez nous en terre espagnole, où l'Inquisition veille sur l'ordre et la sécurité publique, les enfants et les parents ont obligation de s'espionner les uns les autres. " (p32). "Ces gens-là critiquent nos méthodes! ... Ils oublient que tout moyen, tout accessoire est justifié quand il s’agit d'atteindre le But Sacré ..." (p36). Les pages à double sens abondent. J'ai corné énormément de pages dans ce court livre, soit pour leur beauté, soit pour leur justesse, soit pour le questionnement qu'elle soulèvent
Il y a tant à dire que je ne sais plus quoi écrire. J'aimerais en discuter, reprendre chaque ligne pour en débattre. Marai nous offre un roman à l'ambiance fascinante, étouffante. Sa plume d'une finesse absolue traite avec intelligence de liberté, de savoir, de croyance. Un texte qui me hantera longtemps. Un très grand texte à découvrir!
"Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie, à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues .... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps. Un tel lieu de détention, ceinturé de barrières de fer, permettra de surveiller en même temps des groupes plus importants ..." 
" Il est à craindre que tant qu’un tel homme existe quelque part, il soit vain de faire frire les autres sur le gril, de les cuire dans l’huile et de les casser sur la roue. J’avais appris que la Sainte Cause était plus important que tout, qu’il fallait un Seul Berger et un Seul Troupeau. Mais c’était avant d’être frappé comme par la foudre par un doute effrayant : un homme peut compter plus qu’un troupeau."(La nuit du bûcher, Sandor Marai)
(Photos : Romanza2019)