samedi 18 janvier 2020

" Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça sera fini."

La faute de l'abbé Mouret
Emile Zola
Livre de poche, 1967.

Serge Mouret est le prêtre d'un pauvre village, quelque part sur les plateaux désolés et brûlés du Midi de la France. Barricadé dans sa petite église, muré dans les certitudes émerveillées de sa foi, assujetti avec ravissement au rituel de sa fonction et aux horaires maniaques que lui impose sa vieille servante, il vit plus en ermite qu'en prêtre. A la suite d'une maladie, suivie d'une amnésie, il découvre dans un grand parc, le Paradou, à la fois l'amour de la femme et la luxuriance du monde. Une seconde naissance, que suivra un nouvel exil loin du jardin d'Eden. Avec cette réécriture naturaliste de la Genèse, avec ce dialogue de l'ombre et du soleil, des forces de vie et des forces de mort, du végétal et du minéral, Zola écrit. certainement l'un des livres les plus riches, stylistiquement et symboliquement, de sa série des Rougon-Macquart.

Voici mon douzième Rougon-Macquart après La curée, Le ventre de Paris, L'assommoir, Une page d'amour, Nana, Pot-Bouille, Au bonheur des dames, Germinal, La terre, Le rêve et La bête humaine
Je ne vous cache pas que La faute de l'Abbé Mouret faisait partie des tomes que j'appréhendais le plus. Parfois adulé, parfois détesté, ce roman laisse peu de monde insensible. Je l'ai ouvert un peu sur la défensive. Je vous rassure, j'ai tout de suite été prise par l'histoire. Je reconnais quelques faiblesses à cette oeuvre qui ne sera pas dans mes Rougon-Macquart préférés, mais j'ai énormément apprécié ma lecture et je suis ravie d'avoir lu un nouveau titre de la série. 
J'ai embarqué dès les premières pages. Le village un peu sinistre, l'église, son odeur, son ambiance, les égarements spirituels de Serge, la naïveté de Désirée, ... j'ai aimé cette atmosphère religieuse et campagnarde. Je dois reconnaître que j'ai été surprise et un peu déçue par le début de la deuxième partie. Bien sûr, c'est volontaire de la part de Zola de créer une impression de rêve, mais j'ai été étonnée de retrouver Serge chez Albine, de les voir si intimes, alors que dans le chapitre précédent ils se sont à peine adressés la parole. J'ai trouvé leur personnalité totalement changée, surtout celle d'Albine. De sauvageonne mal éduquée de la première partie, elle ressemble soudainement à une jeune fille pure, blanche et douce. Je dois reconnaître avoir été déstabilisée. J'ai longtemps pensé que Serge divaguait et que je ne lisais que le fruit de son imagination. Zola casse le fil du récit, fait une ellipse de plusieurs jours et bouscule son lecteur. Une fois passé mon étonnement, je me suis lovée dans ce récit onirique et beau
Zola reste Zola et ce texte est aussi cruel que les autres romans des Rougon-Macquart. Je pense notamment aux scènes finales comme l'égorgement du cochon, la naïveté un peu malsaine de Désirée, l'horrible pragmatisme des gens de la terre, le choix d'Albine, la colère du docteur Pascal. 
Il faut accepter de ne pas avoir toutes les clés en fermant ce roman. Certains points restent obscurs. Serge est mystérieux, Albine déroutante, Désirée presque angoissante, certains moments sont élidés, certains personnages presque anecdotiques. 
J'ai donc passé un beau moment et j'ai été ravie de relire Zola. Le nombre de Rougon-Macquart baisse considérablement. Je suis à la fois ravie de voir qu'il me reste 8 tomes à lire mais je suis également triste qu'il m'en reste si peu. Commencé à l'âge de 15 ans, je ne me lasse pas de déguster ces textes à la fois cruels et beaux
"Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que, depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues."
(Photos : Romanza2020)

lundi 30 décembre 2019

Petit bilan de mes lectures 2019

Voilà un petit moment cher à mon cœur, le moment du bilan. Je ressors mon carnet de lectures, relis mes notes, repense à chacune de mes lectures. J'en profite également pour réfléchir à ce qui a pu me frustrer ou me manquer cette année, afin de poser sur le papier des belles intentions livresques pour l'année à venir.
 Alors cette année, quelles sont les lectures marquantes?


- La maison d'Âpre-vent de Dickens : Même si j'ai été lente à lire ce long roman et qu'il a mis du temps à me convaincre, j'ai finalement aimé ce texte. 
- Michel Strogoff de Jules Verne : Un roman d'aventures fascinant.
- La nuit du bûcher de Maraï : Un texte riche et sublime.
- Jane Eyre de Charlotte Brontë : Mon gros coup de cœur de jeune lectrice que j'ai enfin relu. Cette histoire me fascine toujours autant. 
- Martin Eden de London : Un roman qui mériterait une relecture. Une histoire bouleversante, une écriture puissante.
- Les fiancés de l'hiver (La Passe-Miroir Tome 1) de Dabos : Mon gros coup de cœur de l'été. J'ai adoré ce 1er tome, cependant les suivants perdent en charme et qualité. 
- Le voyage d'Anna de Gougaud : Un joli conte murmuré au creux de l'oreille.
- Watership Down d'Adams : Plus les semaines passent et plus j'aime ce roman. Une expérience unique.

J'ai également relu Racine avec un bonheur sans pareil. Andromaque est une oeuvre sublime. Je conte bien relire plus régulièrement du théâtre classique. J'en lisais beaucoup étudiante, mais nettement moins désormais. 
J'ai de nouveau adhéré au style Kasischke avec En un monde parfait, découvert la plume de Richard Yates, frissonné avec Un bébé pour Rosemary et Basil. Et bien d'autres choses encore!

Pour 2020, je me souhaite plus de lectures. Tous les ans je me le dis et chaque fin d'année je vois le nombre de romans lus diminuer. Le plus important reste le plaisir bien sûr et il est bien là, mais il existe aussi un brin de frustration. Etudiante, je lisais entre 50 et 60 romans par an. Cette année, j'en ai lu 26 ... et cela me rend triste. J'ai dégusté ces 26 ... mais il y en a tellement d'autres que j'aurai aimé lire.


Bonnes intentions livresques de 2020 

- Lire tous les jours et atteindre le nombre de 40 romans lus dans l'année

- Lire davantage de BD. Le fait d'inscrire mes élèves à un prix littéraire de BD m'a permise de lire plusieurs BD cette année et j'ai énormément apprécié ces petites soirées entre parenthèses. J'aimerais aussi relire mes Yoko Tsuno et finir ma collection. Ainsi que découvrir (enfin) les Blake et Mortimer.

- Relire un classique que j'ai aimé (comme Jane Eyre cette année et Anna Karenine l'an passé). J'hésite encore sur le titre! 

- Finir le 1er tome de Harry Potter que je lis à mon fils. Tellement de bonheur de lui faire découvrir cette histoire.

Relire des textes antiques ou traitant de la mythologie. J'ai une passion pour les mythes et cela fait longtemps que je n'ai pas erré du côté des dieux.

- Lire au moins une oeuvre de la littérature fantastique ... Ne plus mettre 3 ans avant d'en lire!


Je vous souhaite une douce et belle année 2020. Qu'elle soit pleine de joie et de tendresse .... et aussi de lectures!

Un peu plus que cela même ...

La tempête des échos
La Passe-miroir Tome 4
Christelle Dabos

Gallimard Jeunesse, 2019.

Les effondrements se multiplient, de plus en plus impressionnants: Babel, le Pôle, Anima... aucune arche n'est épargnée. Pour éviter l'anéantissement total il faut trouver le responsable. Trouver l'Autre. Mais comment faire sans même savoir à quoi il ressemble? Plus unis que jamais, Ophélie et Thorn s'engagent sur des chemins inconnus où les échos du passé et du présent les mèneront vers la clef de toutes les énigmes.
Au sommet de son art, Christelle Dabos signe le final éblouissant d'une saga devenue un phénomène et une référence de la littérature fantastique.
Voilà ... j'ai terminé la saga de La Passe-miroir hier soir devant mon feu de cheminée. Je suis envahie depuis par de nombreux sentiments contradictoires. Je suis triste tout d'abord d'avoir quitté Ophélie et les Arches. Je suis heureuse cependant d'avoir vécu cette belle expérience littéraire ... mais je suis aussi déçue par ce dernier tome. 
Dès le deuxième tome, je reconnais avoir senti un tournant par rapport au premier tome. L'intrigue se complexifiait trop, elle partait trop dans toutes les directions et Christelle Dabos me perdait par moment. Cependant, l'univers, l'écriture, l'ambiance, ... tout dans ces 2ème et 3ème tomes me plaisait. J'ai donc poursuivi avec autant d'enthousiasme. Ma lecture du tome 4 fut différente. 
J'affirme avant tout haut et fort mon admiration pour cette histoire, les personnages, l'univers créé. Mais voilà, le texte a pris la tournure que je craignais, il devient confus et tarabiscoté. J'ai souvent eu envie de crier STOP et de revenir au si parfait 1er tome. J'aime La Passe-miroir, cette histoire fait désormais partie de moi, j'ai littéralement adoré lire cette série qui a su me redonner le goût de la littérature fantastique et je me suis régalée à lire les 4 tomes. Cependant, j'aurai aimé que l'intrigue soit plus simple. Je suis déçue que certains personnages soient totalement oubliés. J'ai eu le sentiment, en lisant le tome 4, que Christelle Dabos n'avait pas réfléchit à la fin de son histoire et qu'elle essayait de rattacher les wagons comme elle pouvait. Où est Berenilde? Le Pôle? La famille de Thorn? Archibald? Il y avait tant à exploiter dans le tome 1 qui a ensuite été oublié ... Quel dommage! Ayant peu lu de littérature fantastique young adult, j'ai peu d'éléments de comparaison. Je peux cependant comparer La Passe-miroir avec Harry Potter. Même si l'univers à la Miyazaki de La Passe-miroir me plaît davantage que celui de Harry Potter (que j'aime ÉNORMÉMENT aussi), je reconnais le talent bien supérieur de J K Rowling. Tout se tient dans son oeuvre, les 7 tomes du petit sorcier sont parfaits d'un bout à l'autre. Il n'y a rien en trop, rien de surfait, le moindre détail est utilisé et exploité. J K Rowling a trouvé l'équilibre parfait entre simplicité et complexité. C'est là que je vois les limites de La Passe-miroir, l'idée de départ est sublime, l'écriture également, l'univers est grandiose, mais tenir la longueur sans tomber dans une intrigue trop tirée par les cheveux est une tâche difficile. Je dois vous paraître un peu dure, mais ce dernier tome est une vraie frustration pour moi. Il y avait tant à dire de pertinent et passionnant après le premier tome que je suis déçue que Christelle Dabos ait pris cette voie alambiquée. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce tome 4 et à retrouver cette univers tant aimé ... mais voilà ... le charme du premier tome est oublié dans le dernier.
Malgré ces quelques défauts, La Passe-miroir fut une merveilleuse découverte. Le tome 1, Les fiancés de l'hiver, restera un coup de cœur à vie. J'ai tout aimé et je me réfugierai souvent dans cet univers. Ophélie et Thorn vont me manquer. Heureusement, la fin de ce dernier tome laisse présager de nouvelles aventures ...
En tout cas, grâce à La passe-miroir, je ne resterai plus aussi longtemps sans lire du fantastique. Adolescente, j'en lisais une ou deux fois par an. Maintenant, cela devient rare. J'ai tellement aimé me réfugier dans ce monde parallèle, magique, envoûtant, que je compte bien lire plus souvent de la littérature fantastique.
"- Un seul mot de toi, dit-il, et je te sors de cet observatoire dès cette nuit. Nous n’avons plus beaucoup de temps, mais c’est encore faisable. Nous trouverons un endroit où tu n’auras à craindre ni d’être expulsée ni d’être repérée.
- Tu veux que je m’en aille ? que je m’enfuie ?
L’expression de Thorn se fit ambiguë dans la lumière des veilleuses.
- Ce qui importe, c’est ce que toi tu veux. Tu as et tu auras toujours le choix.
« Les dés de ma propre existence », songea Ophélie."
(La tempête des échos, La Passe-Miroir tome 4) 
 (Photos : Romanza2019)

samedi 14 décembre 2019

Par ma queue de coton, je n'en crois pas mes yeux!

Watership down
Richard Adams
Monsieur Toussaint louverture, 2016.

" La terre tout entière sera ton ennemie. Chaque fois qu'ils t'attraperont, ils te tueront. Mais d'abord, ils devront t'attraper ..."
Dans la garenne de Sandleford, Fyveer, un jeune lapin qui possède des dons de voyance, a une vision effrayante relative à la destruction imminente de sa garenne. Son frère Hazel et lui ne parviennent pas à convaincre leur Maître Lapin de la nécessité de fuir, ils se mettent alors en route de leur propre chef avec un petit groupe de onze lapins pour chercher un nouveau foyer, et échappent de justesse à la Hourda, la caste militaire de la garenne.

Cela fait plusieurs mois que je lorgne sur ce roman. J'ai mis du temps à le lire, mais uniquement parce que je manquais de temps. J'ai aimé ce livre, j'ai aimé gambader sur la colline et braver les dangers.

Watership down est célèbre dans le monde littéraire. Ecrit dans les années 70, ce texte raconte l'histoire d'un groupe de lapins qui cherchent à créer une nouvelle garenne. Richard Adams a créé tout un monde à la manière des auteurs de fantasy. Dès les premières pages, c'est au lecteur de faire son choix. Vais-je embarquer ou rester au seuil de cette histoire absurde? Le choix a été vite fait pour ma part. M'imaginer en lapin bondissant ne fut pas une tâche difficile. 
Je suis épatée par l'univers créé par Adams. Nous plongeons dans un monde à la frontière du naturalisme et du fantastique. J'ai appris beaucoup de choses sur le mode de vie des lapins, tout en embarquant totalement dans cette cosmogonie incroyable imaginée par l'auteur. Richard Adams invente une religion, une langue, une philosophie "lapines", bluffantes de complexité. Ce roman est écrit dans une langue simple et facile pourtant il est infiniment fouillé et riche. Il y aurait tant à dire sur Watership down qu'un article de blog sans prétention n'en arriverait pas à bout. Je pourrais parler du rapport à l'Homme, le lien avec la nature, des sublimes comparaisons avec la société humaine, des relations entre êtres vivants, ... bref, Watership down est un monument. Je suis bien embêtée de ne pas avoir quelqu'un en face de moi avec qui en discuter. J'aimerais discuter d'Effrefa, mais également de la première et si glaçante garenne que nos compagnons croisent, parler d'Hazel, de Bigwig ou de Fyvver. 
Je n'irai pas jusqu'à dire que ce texte est une révélation ou un coup de cœur. Cependant, c'est une expérience littéraire unique, un roman qui aborde des sujets essentiels, un livre que l'on n'oublie pas, auquel on pense et repense. Durant toute ma lecture de cette oeuvre et pendant mes longs trajets quotidiens au milieu des bois, j'ai pensé à mes petits héros à la queue de coton. J'imaginais la suite de leurs aventures, tremblais pour eux lorsque je croisais un renard sur la route, songeais à leur fourrure toute mouillée les jours de pluie ... C'est un roman qui fait rêver ... N'est-ce pas la définition même d'un bon livre? 
Watership down est un GRAND livre
" Les hommes n'ont pas conscience que le jour n'est pas celui qui chasse la nuit. Pour eux, même lorsqu'elle est voilée de nuages, la présence du soleil est l'état naturel de la terre et du ciel. Quand ils pensent aux collines, ils ne les imaginent pas dans l'obscurité, de même qu'ils ne se représentent jamais un lapin sans fourrure. Ils oublient le squelette sous la chair, ils oublient le clair de lune et prennent le jour pour acquis, alors que celui-ci ne fait pas partie des collines. Le clair de lune est inconstant, il décroît puis croît à nouveau. Les nuages peuvent l'obscurcir bien plus qu'ils n'obscurcissent le soleil. On ne peut vivre sans eau, mais on peut se passer de cascades. Elles sont jolies, elles sont un luxe. On a besoin du jour, il est donc utile, mais pas du clair de lune. Quand il descend, il ne satisfait aucun besoin. Il transforme. Il se pose dans les vallons et sur les prairies, et distingue la longue tige de la voisine ; d'un seul monceau de feuilles couvertes de givre, il fait une myriade d'éclats étincelants ; il file son trait tremblant le long des branches humides comme si la lumière elle-même était malléable. "
(Watership down, R. Adams)
(Photos : Romanza2019)

dimanche 1 décembre 2019

Pour le meilleur ... et surtout pour le pire.

Basil
William Wilkie Collins

Phébus, Libretto, 2005.


Basil, un jeune homme, s'engage dans un mariage qui ne tarde pas à se révéler un guet-apens... Où la bonne société victorienne nous découvre le dessous - peu reluisant - de ses crinolines. Basil (1852), le plus sexué des romans de Collins, en tout cas l'un des plus délicieusement inconvenants, ne fait pas beaucoup de cadeaux à son lecteur... qui n'attend d'ailleurs que cela, l'hypocrite. A ne pas lire la nuit si l'on veut dormir.


Cela faisait longtemps que je n'avais pas mis le nez dans un Wilkie Collins et j'ai bien apprécié ce moment. C'est toujours un régal de retrouver la plume palpitante de cet auteur. Certes, Basil n'a pas la fougue et l'ambition d'un Pierre de lune mais il n'a pas à rougir. C'est un roman passionnant et très bien écrit
La quatrième de couverture exagère un peu en disant que les nuits du lecteur seront rétrécies, ceci dit il est vrai que l'intrigue est efficace. J'ai apprécié que Wilkie Collins prenne le temps d'installer le décor et l'ambiance. Le roman s'accélère uniquement dans le dernier tiers. Basil est principalement un roman à atmosphère. Le lecteur sait que le roman va basculer au bout d'un moment, mais il ne sait pas quand. Pour les puristes des thrillers contemporains, sachez que vous risquez de trouver le roman long. Pour les passionnés de romans classiques anglais, foncez! 
Même si les personnages principaux de l'histoire sont un brin caricaturaux, je me suis attachée à eux. Mention particulière pour Mrs Sherwin et son terrible destin, mais également à Ralph, le frère du narrateur, qui donne un souffle supplémentaire au récit et une pointe d'humour. 
Basil est extrêmement moderne. Certains thèmes sont abordés avec franchise notamment celui du désir et de la sexualité. Cependant, tout est teinté de bienséance et de pudeur. Basil est un roman qui mêle beau langage et scandale et c'est un vrai régal de s'y plonger. 
Encore quelques romans de Wilkie Collins m'attendent encore dans ma bibliothèque (Armadale et Cache-cache) ... et d'autres en librairie. Tout ça pour mon plus grand plaisir. Savoir que plusieurs belles heures de lecture captivantes m'attendent encore me ravit. 
Un auteur à découvrir si ce n'est pas encore fait!
(...), tout en elle portait la marque d'une vie de craintes et de contraintes perpétuelles; d'une disposition pétrie de générosités modestes et de sympathies discrètes, qui avaient été écrasées sans espoir de résurrection.Là, dans cet aimable visage blême, dans les soubresauts douloureux et la précipitation de ses mouvements, dans ses paroles tremblantes, presque imperceptibles, là, je voyais se dérouler devant mes yeux l'une de ces effroyables tragédies du coeur qui sont jouées, scène après scène, année après année, au théâtre secret des familles; sur ces tragédies descend lentement un rideau noir, un peu plus bas chaque jour; il descend, libéré par la main de la mort, qui dissimule tout.
(Basil, W. Collins)  
(Photos : Romanza2019) 

jeudi 31 octobre 2019

Petit roman, grandes émotions.

Le voyage d'Anna
Henri Gougaud

Points, Grands romans, 2015.

Novembre 1620 : Prague la protestante est mise à sac par les troupes catholiques. Anna, une servante, recueille l'enfant de son maître, massacré sous ses yeux. Elle ne sait pas encore que sa vie vient de prendre un cours radicalement nouveau.
Fuyant Prague avec le petit miraculé, elle rencontrera, dans la tourmente de la guerre, la rage et la beauté de vivre. 
Voici un petit roman peu connu qu'il faut absolument sortir des librairies et dévorer. J'ai entendu parler du Voyage d'Anna lors d'une spéciale "Valise idéale" de La grande librairie. Je l'avais noté en entendant une libraire parler de ce court texte passionnant. Noté depuis dans mon petit répertoire "Envies livresques", je l'ai enfin acheté récemment très heureuse de voir la sublime couverture qu'avait choisi Points
Le voyage d'Anna est une belle histoire susurrée au creux de l'oreille, tel un conte. J'ai aimé ce doux roman. L'histoire aurait pu servir à écrire un best-seller romanesque et larmoyant. Henri Gougaud s'est saisi de l'histoire d'Anna et en a fait un roman tout en finesse et en délicatesse. Je me suis plongée dans les aventures d'Anna avec délectation. Tout commence à Prague. Anna est servante. Son maître se fait assassiner par des troupes protestantes. Sa maîtresse fuit en abandonnant son bébé, Jan. Anna, incapable d'abandonner l'enfant, le prend et quitte la ville. A partir de là, une belle histoire d'amour entre Anna et Jan va se créer. Autour d'eux, plusieurs personnages vont graviter. Certains aidants, d'autres perturbateurs. Aucun manichéisme dans ce texte où chaque personne peut être parfois bonne et parfois violente. Bien sûr, l'un des personnages les plus attachants du roman est Simon. Mais ... je n'en dis pas plus! Lisez Le voyage d'Anna pour rencontrer "l'ours".
Je reconnais que Gougaud aurait pu apporter un côté plus historique à son texte, plus de détails sur Prague, son contexte, ses tensions, son ambiance. Mais je confesse avoir eu un vrai coup de cœur pour la tendre simplicité de ce roman. Gougaud veut seulement nous conter une histoire, un brin de vie, semée d’embûches et de souffrances, mais aussi pleine d'amour et d'entraide. Cela m'a suffit. L'absence d'Histoire était comblée par la beauté et la délicatesse de l'histoire elle-même. Le fait que le contexte historique soit au final peu présent participe à l'ambiance du roman qui glisse doucement vers le conte.
Un coup de cœur en cette fin d'octobre. Une lecture qui m'a ravie et que je vous invite à lire absolument. 
"On ne peut imaginer son propre destin. Il demeure invisible même à la lumière des songes. Anna Marten le rencontra dans cette demeure cossue des bords de la Vltava au lendemain de la bataille de la Montagne Blanche, que remportèrent les troupes catholiques de Maximilien de Bavière".
Le voyage d'Anna, H. Gougaud. 
(Photos : Romanza2019)

" Certains livres vivent bel et bien, dit-elle, l'air songeur. Ils sont jeunes et vieillissent en même temps que nous ".

Nuit et jour
Virginia Woolf
Signatures, Points, 2011.


Vouée à une vie de femme au foyer, Katherine est fiancée à l'écrivain William et la perspective de ce mariage fait le bonheur de ses parents. Elle n'arrive cependant pas à nier ses sentiments pour Ralph, modeste avocat, qui la courtise bien qu'il s'intéresse aussi de près à Mary la suffragette... qui elle-même n'a d'yeux que pour William ! Virginia Woolf décrit avec beaucoup d'humour les mœurs de la haute société londonienne pour mieux défendre le droit des femmes à travailler et à épouser qui bon leur semble.


Alors que ce roman de Woolf possède une trame plus classique et accessible que d'autres de ses célèbres romans, j'ai moins adhéré à Nuit et jour qu'à d'autres romans plus complexes de Woolf. 
Nuit et jour est un beau roman. La plume de Woolf, encore un peu timide, reste magnifique. On aperçoit les prémices des Vagues ou de La promenade au phare, cette façon qu'elle a de figer l'instant et de nous faire entrer dans l'esprit de ses personnages. Cependant, il ne s'agit que de son deuxième roman et la maîtrise de la langue woolfienne n'est pas encore totalement là. On la perçoit, mais c'est tout. 
L'histoire est, aux premiers abords, très simple. Katherine se fiance à William, sans être sûre de l'aimer. Ralph tombe malgré lui amoureux de Katherine. Mary aime Ralph. Durant 400 pages, le lecteur assiste à un "je t'aime-moi non plus" permanent. Si l'écriture m'a ravie, je me suis lassée (je l'avoue) de ce chassé-croisé amoureux. Bien sûr, Virginia Woolf montre toute la complexité de l'amour dans ce livre, la contradiction des sentiments mais également le carcan social où vivent les femmes, mais c'est long ... c'est très long! J'ai aimé observer cette opposition nuit/jour dont chacun de nous est composé. Ce que l'on révèle, ce que l'on cache, fait qui nous sommes. C'est beau, c'est bien écrit, mais mon attention est parfois partie en vadrouille. Là où Jane Austen nous tient en haleine dans ses histoires de mariage avec des revirements permanents, Woolf reste Woolf, elle cherche les silences, les complexités, la contradiction. J'ai aimé, mais mon intérêt s'est relâché parfois.
Plus facile que d'autres romans de Woolf, je dirais bien à des novices de commencer par celui-là, mais au final, c'est le contraire que je conseille. Lisez Nuit et jour si vous aimez Woolf, que vous la connaissez et saurez apprécier ce roman malgré ses défauts. Une belle lecture, mais bien trop longue à mon goût. 
" Je crois que je suis amoureux. En tout cas, j'ai perdu la tête. Je ne peux plus réfléchir. Je ne peux plus travailler. Tout m'est indifférent. Mon dieu, Mary ! Je suis au supplice ! Je suis heureux et malheureux tour à tour. Je la hais une demi-heure et ensuite je donnerais ma vie entière pour être avec elle dix minutes ; je ne sais plus ce que je sens ni pourquoi; c'est de la folie pure et pourtant c'est parfaitement raisonnable. Pouvez-vous y comprendre quelque chose ?comprenez-vous ce qui m'arrive? Oui je délire; ne m'écoutez pas, Marie. "
Nuit et jour, V. Woolf 
(Photos : Romanza2019)

lundi 21 octobre 2019

" Voilà peut-être pourquoi je suis perpétuellement déçu : j'attends du monde qu'il soit bon ".

Le fils 
Philipp Meyer
Le livre de poche, 2016.

Eli McCullough, le Colonel, marqué à vie par trois années de séquestration chez les Comanches, prend part à la conquête de l'Ouest avant de s'engager dans la guerre de Sécession et de bâtir un empire. Peter, son fils, révolté par l'ambition dévastatrice du père, ce tyran autoritaire et cynique, profite de la révolution mexicaine pour faire un choix qui bouleverse son destin et celui des siens.
Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, ambitieuse et sans scrupules, se retrouve à la tête d'une des plus grosses fortunes du pays, prête à parachever l'œuvre de son arrière-grand-père.
De 1850 à nos jours, une réflexion sur la condition humaine et le sens de l'Histoire à travers les voix de trois générations d’une famille texane.



Voici déjà plusieurs semaines que j'ai fini ce roman ... et je dois avouer ne pas encore trop savoir ce que je vais vous dire. Globalement, je n'ai pas été emballée par ce livre, je dois le confesser. Je lui reconnais des qualités, mais je crois que je suis passée à côté. Ce qui m'a principalement gênée, c'est le ton très dur de l'oeuvre. Je ne suis pas dérangée par les romans difficiles et sombres. J'aime beaucoup d'auteurs (Zola, Hardy, Zweig, Kasischke, ...) pessimistes et noirs, mais chez eux il y a toujours quelque chose de beau qui ressort, quelque chose d'honnête et de sincère ... malgré tout. Un sentiment, une émotion, un rayon de soleil. Chez Philipp Meyer, j'ai eu la sensation d'étouffer. J'ai lu des scènes bien pires que celles écrites dans Le fils, mais ici plus que les scènes dures c'est le ton général froid et désabusé qui est gênant. Il n'y a pas de belles émotions, pas d'amour pur. 
Je me rends compte que je ne suis pas très juste avec le texte. Je repense notamment à Peter et je me dis que lui sauve un peu le reste. Pourtant, en refermant ce texte, on n'a plus envie de croire en l'être humain, on est persuadé de sa violence, son égoïsme, sa cupidité. Je ne suis pas ressortie de ce roman avec un état d'esprit positif. Je ne me sens pas grandie après la lecture de ce texte. Je n'ai pas la sensation non plus d'avoir passé de beaux moments de détente, des moments riches, dépaysants, enrichissants ... 
Bref, ce fut une lecture trop dure pour moi, trop pessimiste, trop sombre. Moi qui aime l'ambiance des états-unis du XXème siècle, je me tournerai vers d'autres auteurs que Philipp Meyer. 
" Un être humain, une vie — ça méritait à peine qu’on s’y arrête. Les Wisigoths avaient détruit les Romains avant d’être détruits par les musulmans, eux-même détruits par les Espagnols et les Portugais. Pas besoin d’Hitler pour comprendre qu’on n’était pas dans une jolie petite histoire. Et pourtant, elle était là. À respirer, à penser tout cela. Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait. "
Philipp Meyer, le fils. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 29 septembre 2019

" Il voit comment, à force de souffrir, les gens deviennent méchants et laids, et quelque chose meurt en eux ".

Le cœur est un chasseur solitaire
Carson McCullers 
Le livre de poche, 2015.

De ce roman foisonnant de personnages se détache la figure adolescente de Mick, qui ressemble étrangement à Carson McCullers. Pauvre, passionnée de musique, elle rôde dans les cours des immeubles pour surprendre les accents d’une symphonie qui s’échappent d’un poste de TSF : « Cette musique ressemblait parfois à de petits morceaux de cristal colorés et, quelquefois, c’était la chose la plus douce, la plus triste que l’on pût imaginer. »

Mick et bien d’autres personnages s’entrecroisent dans ce roman qui emprunte ses décors au Sud des Etats-Unis où vécut Carson McCullers dans l’immédiat avant-guerre. Elle avait vingt-deux ans quand elle publia ce premier livre, qui est sans doute son chef-d’œuvre.

J'ai terminé ce roman il y a déjà plusieurs semaines, mais je vais tenter de vous en parler un peu. Le coeur est un chasseur solitaire est un livre difficile à chroniquer. Ce roman est assez particulier. Non pas qu'il soit difficile à lire, mais c'est un texte sans beaucoup d'intrigues, un texte qui est bouleversant tout en étant très distant, un texte au final assez perturbant.
Plusieurs personnages se croisent dans ce roman. Nous les suivons, les regardons évoluer, se parler ou s'ignorer. Un muet, sage et patient, est le point qui relie tous les protagonistes. Je crois que ce personnage est le plus intéressant et marquant de ce roman. L'incipit, les visites à l'hôpital, les heures silencieuses à écouter les confessions du voisin et la fin, sont des scènes qui m'ont beaucoup marquées. Si j'ai parfois décroché à certains moments, ce personnage de l'aveugle a toujours réussi à me captiver et m'émouvoir. 
L'autre aspect agréable du Cœur est un chasseur solitaire est l'immersion dans le sud et la chaleur des Etats-Unis des années 30. Je n'ai pu m'empêcher de penser à l'excellent Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee. Même si le ton et le propos sont bien différents, j'ai retrouvé la même ambiance, la même atmosphère (mais le roman de Lee est pour moi bien supérieur à celui de McCullers)
Le coeur est un chasseur solitaire n'a pas réellement de début ou de fin. Ce roman est fait de moments de vie. J'avoue ne jamais encore avoir lu un tel texte. C'est une oeuvre très mature alors que Carson McCullers l'a écrit à seulement 22 ans. L'écrivaine fait preuve d'une analyse très fine des hommes ainsi qu'un regard aiguisé sur le monde. 
Pour finir, je citerai un passage de la préface écrit par Denis de Rougemont qui nous raconte un entretien avec McCullers. Il lui affirme qu'il n'y a pas d'histoires d'amour dans Le coeur est un chasseur solitaire. Nous ne pouvons qu’acquiescer dans un premier temps. C'est vrai qu'il n'y a pas d'histoires d'amour à proprement parler. McCullers à cette affirmation répondra indignée : "Il n'y a que cela!". Et c'est vrai. Le coeur est un chasseur solitaire n'est fait que d'histoires d'amour ... dont la plus belle est celle des deux muets.
Un classique de la littérature américaine à découvrir!
" Dans son cerveau, il y avait comme deux compartiments : la chambre intérieure et la chambre extérieure. L’école, la famille et les incidents de chaque jour étaient dans la chambre extérieure. M. Singer était dans les deux. Les pays étrangers, les plans et la musique étaient dans la chambre intérieure. Les chants qu’elle composait s’y trouvaient aussi. […] La chambre intérieure était un lieu très secret. Elle pouvait se trouver dans une maison remplie de gens et se sentir comme enfermée toute seule ".
Le coeur est un chasseur solitaire, Carson McCullers, Livre de poche, p208. 

(Photos : Romanza 2019)

jeudi 19 septembre 2019

" Raconter le passé en refusant de raconter la guerre, c'est mentir ".


La Passe-miroir
 Tome 2 Les disparus du Clairdelune
Tome 3 La mémoire de Babel
Christelle Dabos

Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours plus périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions de personnalités influentes à la cour ? Sont-elles liées aux secrets qui entourent l’esprit de famille Farouk et son Livre ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l’entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d’une redoutable vérité (Quatrième de couverture du tome 2).

Voilà plusieurs semaines que j'ai terminé la lecture de la saga de La Passe-miroir et j'avoue en être encore toute imprégnée. J'ai même eu un peu de mal à me concentrer sur la lecture qui a suivie. Après ma découverte du tome 1, j'ai dévoré les deux autres tomes qui sont, eux aussi, excellents. C'est une vraie réussite du début à la fin et je compte bien me précipiter sur le quatrième et dernier tome de la série lorsqu'il sortira. 
Cependant, mon coup de cœur va essentiellement vers le premier tome, Les fiancés de l'hiver. Je pense que cela tient au fait que ce roman met en place l'univers, les personnages, que l'on découvre petit à petit les belles inventions de l'autrice etc … Je garde également un souvenir littéraire très fort car ce coup de cœur était totalement inattendu et ces longues heures de lecture sans interruption furent un régal. Les tomes 2 et 3 sont efficaces, passionnants, impossibles à lâcher, ils tiennent incontestablement leurs promesses, mais je reste tout de même plus enthousiaste sur le tome 1. Le tome 1 est original, innovant, et surprenant, même si les deux autres tomes sont fantastiques aussi, ils se rapprochent de ce que l'on a pu déjà lire. Je sais déjà que je relirai de temps en temps certains passages des Fiancés de l'hiver régulièrement.
Après le premier tome, c'est le 3, La mémoire de Babel, que j'ai préféré. La première partie se rapproche davantage du 1er par le fait qu'Ophélie est un peu perdue dans un nouveau monde, elle doit faire ses preuves et se montrer courageuse. Bien sûr, j'ai continué à suivre la relation Ophélie/Thorn avec passion. Je trouve ces deux personnages magnifiques et parfaitement traités. Ophélie est attachante dans sa maladresse, intelligente, courageuse. Quant à Thorn, il est si émouvant malgré son caractère antipathique que j'ai complètement adhéré à ce personnage. J'ai hâte de retrouver certains visages peu présents dans le tome 3 comme Archibald ou Berenilde. 
Cet univers fait un peu partie de moi désormais. Je repense souvent au monde des Arches, à leur mystère, aux pouvoirs des différentes familles et à l'avenir d'Ophélie et Thorn. J'ai eu beaucoup de mal à quitter ce monde. Quand la dernière page fut tournée, je suis restée plusieurs jours sans avoir envie de lire quoi que ce soit d'autre. Cette série est une vraie réussite et un coup de cœur totalement inattendu en ce qui me concerne. Je vais garder un magnifique souvenir de cet été 2019 où je dévorais jusque tard dans la nuit les pages de La Passe-miroir
" Elle oublia l'appréhension, elle oublia la chaleur, elle oublia jusqu'à la raison de sa présence ici et, quand elle fut vide d'elle-même, elle posa les mains sur la botte de la statue.
L'ombre du mémorial reflua comme une marée, tandis que le soleil faisait marche arrière dans le ciel. Le jour céda la place à la nuit, aujourd'hui devint hier et le temps explosa sous les doigts d'Ophélie. Ce n'étaient plus ses doigts à elle. C'étaient des centaines, des milliers d'autres doigts qui caressaient la botte de la statue, jour avant jour, année avant année, siècle avant siècle.Pour porter chance.Pour réussir.Pour guérir.Pour de rire.Pour grandir.Pour survivre.Et soudain, alors qu'Ophélie se diluait dans cette foule de mains anonymes, elle retrouva ses mains à elle. Ou plutôt des mains qui étaient les siennes sans être les siennes. Et ce fut à travers des yeux qui étaient les siens sans être les siens qu'elle observa la statue. D'un métal brillant, le soldat brandissait fièrement son fusil sous les mimosas en fleur, sa tête emportée par l'obus qui avait détruit le porche de l'école derrière lui." Il sera une fois, dans pas si longtemps, un monde qui vivra enfin en paix."

La mémoire de Babel, Christelle Dabos, Folio. 
(Photos : Romanza2019)