mercredi 26 juin 2019

Prisonnière d'être trop libre




Adeline Mowbray
Amelia Opie
Le mois anglais
Archi poche, 2013. 

Adeline Mowbray a été élevée à Rosevalley par une mère célibataire, indépendante d’esprit, habituée à vivre selon son caprice. Nourrie des penseurs de la Révolution française, la jeune fille s’éprend de Frederick Glenmurray, auteur d’un virulent traité contre l’institution du mariage, et décide de le rejoindre afin de devenir sa maîtresse. Mais est-il aussi simple d’accorder ses idées et ses sentiments ?

Je prends enfin le temps (dans cette folle course de fin d'année) de vous poster un bref avis sur Adeline Mowbray d'Amelia Opie.
Voici un texte un peu oublié aujourd'hui que j'ai été ravie de découvrir. Il est vrai que l'écriture est très simple et que, pour être transportée réellement, j'ai besoin d'une écriture fine, précise et belle. Quelque chose d'unique. Le mot qui dit tout, la phrase qui sonne juste. Cependant, j'ai aimé l'histoire d'Amelia et j'ai apprécié cette lecture malgré ses défauts. J'ai vite pardonné la plume fragile et j'ai adoré les déboires de la pauvre Adeline. Comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille trop moderne et trop pure ? 
Tout comme Jude et Sue, le couple Adeline et Glenmurray n'arrivera pas à vivre heureux dans la bonne société. Les deux amants refusent de suivre le chemin tracé pour eux et de se marier. Les réactions des personnages qui apprenaient la nature de l'attachement entre Adeline et Glenmurray m'ont scandalisée.
Les mésaventures d'Adeline sont nombreuses. Certains lecteurs regretteront une histoire un peu rocambolesque, en ce qui me concerne le charme désuet de ce roman a eu raison de moi. J'y ai retrouvé mes chers textes du XVIIIème : Manon Lescaut, Paul et Virginie, un brin de Diderot, une pointe d'Ann Radcliffe dans les pleurs et les évanouissements … 
Un roman au charme fou, certes un peu branlant parfois, mais touchant. Les dernières pages m'ont émue. J'en garderai un doux souvenir littéraire et une envie forte de retrouver quelques auteurs au style désuet mais envoûtant.
A découvrir!
" Elle avait pour la littérature un penchant décidé, qu'avait fait naître en elle la sœur de Mr Woodville. Cette dernière, élevée au milieu de gens de lettres, avait acquis pour l’étude de la philosophie un gout qu'elle eut peu de peine a communiquer a l’âme ardente de sa jeune nièce.Sans doute cet amour de l’étude, dirigé vers un but raisonnable, eut fait le charme de la vie d’Édith et lui eut appris qu'il existe une source de bonheur et de jouissances au milieu même de la solitude. Mais, hélas! Ce gout fut pour elle la cause de ses infortunes et de ses erreurs ".Adeline Mowbray, Amelia Opie.
(Photos : Romanza2019)

le mois anglais, le mois anglais 2017

dimanche 12 mai 2019

" En temps de guerre, aucun de nous n’espère mourir dans un lit "

Suite française
Irène Némirovsky
Denoël 2004.


Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'Exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard... Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et frustrations des habitants se réveillent... 
Roman bouleversant, intimiste, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l'âme de chaque Français pendant l'Occupation (enrichi de notes et de la correspondance d'Irène Némirovsky), Suite françaiseressuscite d'une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.


Suite française est un témoignage unique. Rare roman écrit durant la seconde guerre mondiale, il narre en direct l'exode, la peur, les tensions, l'occupation. Parfois décousu, mais toujours pertinent, ce récit nous présente plusieurs personnes prises dans les feux de l'Histoire. La plume d'Irène Némirovsky est très belle. On sent une maturité, un recul qui donne au texte un souffle unique. Lorsque l'on connaît, de plus, sa triste histoire, le texte prend davantage d'ampleur.
La première partie conte l'exode de plusieurs personnages, tous venant de milieux différents, certains sont généreux d'autres opportunistes. Cette galerie de personnages, qui est dans les premières pages déstabilisante, est très bien menée. On les rencontre, les quitte, les retrouve. Tout comme l'incertitude de la guerre, nous ne sommes jamais sûrs de revoir les personnages de ce roman dès qu'une  page est tournée. 
Pourtant plus classique, ma préférence va à la seconde partie : Dolce. J'ai été très émue par Lucile. Cette douce histoire, sans mièvrerie, sans envolée romanesque, est peinte avec délicatesse et retenue. J'ai aimé les passerelles qui existent entre la première et la seconde partie. Au premier abord, nous avons la sensation qu'ils s'agit de deux histoires distinctes. Même si c'est le cas dans un sens, les deux parties se répondent et se font suite. J'ai dévoré cette seconde partie jusqu'à tard en apnée dans mon lit.
Je reconnais qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans le roman. Au départ, ce fut une rude épreuve pour mon cœur qui attendait beaucoup de ce texte. J'ai finalement embarqué dans ce témoignage unique et bouleversant. Si j'ai aimé la première partie de l'oeuvre, j'ai succombé à la seconde qui est une pure merveille.
Les bottes... Ce bruit de bottes... Cela passera. L'occupation finira. Ce sera la paix, la paix bénie. La guerre et le désastre de 1940 ne seront plus qu'un souvenir, une page d'histoire, des noms de batailles et de traités que les écoliers ânonneront dans les lycées, mais moi, aussi longtemps que je vivrai, je me rappellerai ce bruit sourd et régulier des bottes martelant le plancher.Suite française, Irène Nemirovsky, Denoël.
(Photos : Romanza2019)

jeudi 9 mai 2019

" Vis heureux et libre! "

La marche de Radetzky
Joseph Roth
Points, 2008.


Lors de la bataille de Solférino, le lieutenant d'infanterie Joseph Trotta sauve la vie de l'empereur d'Autriche François-Joseph, qui le récompense en lui accordant le grade de capitaine et le titre de Baron.
Mais cette distinction éloigne notre homme de ses compagnons et de son père, modeste paysan slovène. 
Coupé de son milieu familial et de ses troupes, il se retrouve enfermé dans une position sociale qui ne lui convient pas. 
Des années plus tard, découvrant par hasard que le pouvoir a falsifié la réalité historique de son acte de bravoure, tous ses repères volent en éclat. 
Il quitte l'armée et se retire dans son domaine de Bohème, amer et désabusé. Et c'est à travers son fils, préfet enfermé dans une loyauté et une foi aveugles dans l'Empire, et son petit-fils, poussé à intégrer l'armée dans le respect de la légende des Von Trotta, que l'on suivra le déclin de la lignée, en parallèle avec l'effondrement du régime.


Voici un roman et un auteur dont je ne connaissais absolument rien hormis le bel avis d'Eliza. Je l'ai ouvert très simplement. Ce fut un début de lecture serein où l'on ne sait rien de l'oeuvre, où l'on ne s'attend à rien de particulier, où on se laisse tout simplement mener. Je suis ressortie 400 pages plus loin et quelques jours plus tard, tout aussi sereine mais également ravie de ma lecture.
J'ai été avant tout conquise par la plume de Joseph Roth. Il a une telle façon de tourner ses phrases, de dire presque tout en évoquant presque rien, qu'on en est saisi. Ce fut pour moi le premier atout de ce roman. J'ai découvert une écriture à la fois simple et érudite, douce et pleine de fougue. Mais ce roman possède d'autres points positifs. Même si je reconnais ne pas avoir eu durant toute l'histoire une profonde empathie pour les membres de la famille Von Trotta et les avoir parfois même suivis avec beaucoup de recul, j'ai lu leurs aventures avec délice. J'ai aimé ce militaire qui devient propriétaire terrien malgré lui et ce petit-fils obligé d'embrasser l'armée alors qu'il rêverait de cultiver ses terres. Il y a une tragédie familiale qui se joue en silence devant le lecteur et qui fait écho à la tragédie historique qui est sur le point d'être amorcée. J'ai aimé ce double plan mené d'une main de maître. Quand les dernières pages s'annoncent, les mains deviennent moites, la tête comprend ce qui se joue, le cœur se serre. 
L'autre aspect que j'ai aimé est tout personnel. J'ai lu La marche de Radetzy en écoutant en boucle les valses de Strauss. Je me suis régalée. J'ai revu toutes les scènes de Sissi dans ma tête et je me suis délectée de cette ambiance austro-hongroise
Une belle immersion, un roman fin et intelligent, une belle découverte. Pour tous les amoureux des classiques ... et pour tous les autres.
Comme si on avait échangé sa propre vie contre une vie étrangère toute neuve, fabriquée dans un atelier, chaque nuit; avant de s'endormir, chaque matin, après son réveil, il se répétait son nouveau grade et son nouvel état, se plantait devant son miroir et s'assurait qu'il avait toujours le même visage. Pris entre la familiarité maladroite dont usaient ses camarades pour essayer d'effacer la distance qu'une incompréhensible destinée avait soudain établie entre eux et lui, et ses propres efforts pour afficher devant tout le monde son habituelle désinvolture, le capitaine Trotta, nouveau noble, sembla perdre son équilibre. "La marche de Radetzky, Joseph Roth, p 13. 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 24 mars 2019

" Comme il est vrai que la beauté réside dans le regard de qui la contemple ".

Jane Eyre
Charlotte Brontë
Le livre de poche, 1967.

Jane Eyre est une orpheline recueillie par sa tante qui ne l'aime pas. Trop franche, trop intelligente, elle subit les humiliations et les violences de son tyrannique cousin. Un jour, à 10 ans, elle est emmenée au pensionnat de Lowood. La vie est dure, mais elle y rencontre sa première amie et se forge une éducation solide, seul moyen de gagner son indépendance. 

Après Anna Karenine l'année dernière, je poursuis la relecture des œuvres qui me sont chères. J'ai donc ouvert Jane Eyre que j'avais lu il y a de ça environ 15 ans. Jane Eyre est, avec Anna Karenine, le roman que je cite le plus souvent lorsque l'on me demande le titre d'un de mes coups de cœur littéraires. J'ai découvert cette histoire à l'adolescence en visionnant une adaptation avec ma mère (celle avec Charlotte Gainsbourg). Je tombai immédiatement amoureuse de cette histoire. La vie de Jane, cette femme sans attraits apparents, son intelligence, ses malheurs et ses joies m'avaient éblouie. Le lendemain, je tombai par hasard sur une version abrégée pour enfant au supermarché. Je la dévorai à peine rentrée à la maison tant j'avais hâte de retrouver cette héroïne. Bien sûr, cette version lue en à peine 2h me laissa sur ma faim.  C'est plus tard que j'ai enfin découvert le texte d'origine. Je lus avidement. Depuis, j'ai vu toutes les adaptations possibles, des plus anciennes au plus récentes. Je me replonge une fois l'an dans celle de 2006 qui est fabuleuse. Je savais bien qu'un jour, je relirais ce roman que j'avais tant aimé. 
Ce que j'aime dans Jane Eyre réside vraiment dans l'histoire. Je n'avais pas remarqué à l'époque que l'écriture du roman était si simple. Je reconnais que la plume de Brontë n'est pas transcendante (chose que je n'aurais pas admise avant ma relecture). L'écriture est fluide, belle, efficace. Mais nous sommes loin d'un Tolstoï ou d'un Balzac. Je n'avais pas pensé à cet aspect là à l'époque tant j'étais prise par l'histoire. Cette fois-ci, j'ai remarqué à quel point j'aimais l'histoire passionnément, sans jamais pour autant rester à genou face au style. Ce qui n'enlève rien à l'amour que je porte pour ce roman. 
Je ne saurais dire à quel point cette histoire me touche. J'aime ces destins d'héroïnes délaissées, celles que les personnages n'admirent pas au premier regard, celles qui sont discrètes, intelligentes, qu'il faut apprendre à connaître pour les aimer (comme Anne Elliot de Persuasion ou encore la narratrice de Rebecca). L'indifférence avec laquelle Jane est traitée m'émeut. J'aime que cette héroïne ne brille pas par sa beauté, mais éclipse avec son tempérament et sa force de caractère les plus belles femmes de la littérature. Que dire également de Mr Rochester? L'un des plus beaux personnages masculins de la littérature. Je me suis régalée des joutes verbales entre Jane et lui. J'aime ce sombre personnage, bourru et mystérieux. J'avais oublié certains aspects de son caractère et de son passé. Cela m'a surprise. J'avais oublié le côté sensuel de cette histoire. 
Dès les premières pages, j'ai été embarquée : la terrible chambre rouge, Lowood, Helen Burns, l'arrivée à Thornfield, la chute de Mr Rochester, l'arrogance de Blanche Ingram, la folie de Bertha, l'errance de Jane, le presbytère. Je connais cette histoire par cœur et ne m'en lasse pas. Ouvrir ce roman chaque soir sous ma couette, c'était comme rentrer chez moi après une dure journée de travail et glisser mes pieds dans mes pantoufles. J'ai aimé chaque page, chaque intrigue, chaque événement de ce roman. J'y suis bien. Je m'y sens comme chez moi. Ça se lit tout seul, c'est passionnant, beau, touchant. J'aime écouter Jane me murmurer son histoire au creux de l'oreille. J'ai lu chaque scène clef avec délectation. Un vrai régal de lecture! Bien sûr, à peine le roman fermé, j'ai voulu faire durer cette ambiance si envoûtante et particulière en visionnant une des adaptations. Quant au texte, je le relirai encore de nombreuses fois dans ma vie de lectrice (mais j'achèterai une autre édition. Mon roman tombe littéralement en lambeaux).
Merci mille fois Charlotte Brontë pour cette histoire si parfaite. 
"Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?"
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
"En enfer, m'écriai-je.
-- Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?
-- C'est un gouffre de flammes.
-- Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?
-- Non, monsieur.
-- Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?"
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
"Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir."
(Jane Eyre, C. Brontë)
(Photos : Romanza2019)

mercredi 6 mars 2019

Une huître peut cacher une perle

En un monde parfait
Laura Kasischke
Le livre de poche, 2011.

Jiselle, la trentaine et toujours célibataire, croit vivre un véritable conte de fées lorsque Mark Dorn, un superbe pilote, veuf et père de trois enfants, la demande en mariage. Sa proposition paraît tellement inespérée qu'elle accepte aussitôt, abandonnant sa vie d'hôtesse de l'air pour celle, plus paisible croit-elle, de femme au foyer. C'est compter sans les absences répétées de Mark, les perpétuelles récriminations des enfants et la mystérieuse épidémie qui frappe les États-Unis, leur donnant des allures de pays en guerre. L'existence de Jiselle prend alors un tour dramatique...

Voici mon quatrième roman de Laura Kasischke et j'en ressors de nouveau très enthousiaste. N'arrivant pas à la hauteur d'Esprit d'hiver qui reste indétrônable, En un monde parfait m'a cependant extrêmement surprise et j'ai beaucoup aimé cette lecture. Prendre un roman de Kasischke, pour moi, c'est être sûre d'ouvrir un "page-turner" intelligent, percutant et marquant. Moi qui suis une grande amoureuse des classiques et qui ne lit presque que ça, je suis surprise d'aimer beaucoup cette autrice américaine écrivant des histoires actuelles assez sombres, satiriques, parfois violentes. Mais Laura Kasischke a une vision intéressante de la société et j'aime retrouver cet univers typiquement américain qui se fissure et ces personnages qui s'étiolent
En un monde parfait m'a surprise car je m'attendais, tout comme dans Esprit d'hiver, Rêve de garçons et A moi pour toujours, à une montée en puissance pour finir par une révélation finale glaçante. Il n'en est rien ici ... et c'est cela qui m'a énormément séduite. En un monde parfait est un huis clos extrêmement émouvant. Dans ce roman, on revient aux bases de ce que devraient être les rapports humains. Isolée de force avec ses trois beaux-enfants, la fragile Jiselle va se découvrir à elle-même, mûrir, prendre confiance. Les liens qui se tissent entre chaque personnage sont sublimes et d'une grande émotion.  Je me suis peu attardée sur l'épidémie qui oblige Jiselle à se retrancher, bien que ce sujet soit très bien traité. Même si le lecteur se pose automatiquement la question de ce qu'il ferait dans pareil cas, je dois admettre ne pas être totalement rentrée dans cet aspect là du roman. J'ai surtout été fascinée par la psychologie des personnages, les émotions de chacun, leurs faiblesses, leurs blessures. Je me suis vraiment attachée à cette famille isolée, à leur rythme de vie bouleversé, leurs joies simples et leurs partages. Comme dans tous les romans de Kasishke, les petits riens du quotidien sont très importants. Certains lecteurs risquent de s'y ennuyer. En ce qui me concerne, je m'y love avec bonheur à chaque lecture. Comme toujours également, il a fallu accepter de terminer le livre où Kasischke avait décidé de le finir, accepter de ne pas tout savoir, de laisser les secrets et les non-dits là où ils étaient. 
Un roman à lire et surtout, une autrice à découvrir. 

" Sa mère lui avait demandé : "Quel genre de femme consent à épouser un homme qu'elle connaît depuis trois mois ? Un homme qui a trois enfants? Un homme dont elle n'a pas rencontré les enfants ? "Si Jiselle avait été un type différent de fille ou de femme, elle aurait pu répondre : "Le genre de femme que je suis maman" ; mais même au temps de son adolescence, alors que sa meilleure amie lançait communément à la tête de sa propre mère "Salope, je te déteste!" Jiselle présentait des excuses à la sienne pour n'avoir pas dit "s'il te plaît" en redemandant de la salade.Au lieu de cela, elle répondit : "Je l'aime, maman". Sa mère eut un reniflement dégoûté. "(En un monde parfait, L. Kasischke)

(Photos : Romanza2019)

jeudi 28 février 2019

" Oh, ce n'est pas Dieu qui leur fait peur. Pas le diable non plus. Non, ils ont peur des hommes ... "

La nuit du bûcher
Sandor Marai
Le livre de poche, 2017.

Rome, 1598. L'Inquisition sévit contre les hérétiques. Enfermés, torturés, ces derniers reçoivent à la veille de leur exécution la visite d'inquisiteurs pour les inciter à se repentir. Venu prendre des « leçons d'Inquisition », un carme d'Avila demande à suivre la dernière nuit d'un condamné. On lui accorde. L’hérétique, qui résiste depuis sept ans, s’appelle Giordano Bruno. L'Espagnol assiste aux dernières exhortations, vaines, des inquisiteurs, puis accompagne au petit matin le prisonnier au bûcher. Saisi par la violence de cette expérience, il voit toutes ses certitudes vaciller...

Nourri de l'expérience de la guerre, du fascisme, et du stalinisme qui poussera Márai à l'exil, ce roman, écrit en 1974, expose le regard lucide d'un homme sur l'idéologie totalitaire, conçue pour broyer la volonté et la dignité humaines.



Gros coup de cœur pour ce roman! Dès les premières mots, je me suis laissée totalement embarquer dans la confession de ce prêtre. J'ai lu son récit, j'ai senti le froid, vu la faible lumière de sa bougie, entendu le crissement de la plume sur le papier.
J'ai découvert l'existence de ce roman récemment. Je venais de lire un court article sur la vie de Giordano Bruno. Sa vie m'avait totalement captivée ... autant qu'elle m'avait faite frissonner. Avant Galilée, il y a Giordano Bruno. L'obstination de Bruno jusqu'à la mort a guidé Galilée qui lui a choisi la prudence. J'étais triste en apprenant qu'une statue de Bruno est dressée place Campo dei fiori à Rome. J'y suis passée plusieurs fois lors de mon séjour là-bas il y a quelques années et je ne me souviens pas de cette statue. Si j'y retournais aujourd'hui, ça serait avec émotion que je regarderais cet homme. Aimant de plus en plus la plume de Sandor Marai et ayant découvert que son roman La nuit du bûcher parlait de Bruno, je l'ai acheté très rapidement. 
J'ai été surprise par ce roman. Je m'attendais à un long échange entre le narrateur et Giordano Bruno la veille de son exécution. Un long discours qui viendrait chambouler les idées du jeune prêtre. Mais non. Marai est bien plus subtile que ça. De Giordano Bruno, on n'entendra pas un mot. Il y aura son regard. Il va être très difficile pour moi de parler de ce roman qui aborde beaucoup de thèmes en moins de 300 pages. Marai n'a pas cherché la simplicité. En fermant ce livre, on ne sait pas quoi penser des paroles écrites par le narrateur. Quelle finesse dans l'écriture et la pensée! Il faudrait relire ce roman, le décrypter, aller au fond. A la lecture, souvent, on se scandalise. Parfois, on comprend. La nuit du bûcher est un texte extrêmement complexe, bien qu'ils se lisent très facilement et soit prenant. Complexe déjà dans son sujet, l'Inquisition. Marai n'a pas écrit un traité anti-clérical. Sa pensée est bien plus riche et quelque soit nos idées sur la religion, on trouvera de quoi réfléchir. Je tiens aussi à vous rassurer, il n'y a aucun voyeurisme, aucun sadisme. J'ai apprécié cette retenue de l'auteur. Vous pouvez lire ce roman sans crainte de tomber sur une description détaillée du supplice de Bruno. Complexe également par le discours très engagé des personnages. Chacune de leurs pensées peut être analysée, discutée, étudiée. Enfin, complexe par la double lecture de cette oeuvre. Chaque page est une critique virulente du fascisme. Ce roman terriblement moderne nous rappelle que Marai a connu la seconde guerre mondiale. Chaque mot prononcé par l'Inquisition pourrait être prononcé par le IIIème Reich : " Puis il voulait savoir si l'acte de dénonciation était obligatoire chez nous. Quand je lui eus répondu que, oui, chaque fidèle était tenu de signaler à l'Inquisition tout comportement suspect - par exemple, au cours d'une conversation, si quelqu'un ne manifestait pas assez d'enthousiasme concernant l’exécution d'un hérétique par le feu -, le consulteur approuva du chef cette démarche avisée. Après avoir réfléchi, il demanda si cette conduite s'appliquait aux membres de la famille. J'eus la satisfaction de le rassurer sur ce point également : en effet, chez nous en terre espagnole, où l'Inquisition veille sur l'ordre et la sécurité publique, les enfants et les parents ont obligation de s'espionner les uns les autres. " (p32). "Ces gens-là critiquent nos méthodes! ... Ils oublient que tout moyen, tout accessoire est justifié quand il s’agit d'atteindre le But Sacré ..." (p36). Les pages à double sens abondent. J'ai corné énormément de pages dans ce court livre, soit pour leur beauté, soit pour leur justesse, soit pour le questionnement qu'elle soulèvent
Il y a tant à dire que je ne sais plus quoi écrire. J'aimerais en discuter, reprendre chaque ligne pour en débattre. Marai nous offre un roman à l'ambiance fascinante, étouffante. Sa plume d'une finesse absolue traite avec intelligence de liberté, de savoir, de croyance. Un texte qui me hantera longtemps. Un très grand texte à découvrir!
"Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie, à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues .... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps. Un tel lieu de détention, ceinturé de barrières de fer, permettra de surveiller en même temps des groupes plus importants ..." 
" Il est à craindre que tant qu’un tel homme existe quelque part, il soit vain de faire frire les autres sur le gril, de les cuire dans l’huile et de les casser sur la roue. J’avais appris que la Sainte Cause était plus important que tout, qu’il fallait un Seul Berger et un Seul Troupeau. Mais c’était avant d’être frappé comme par la foudre par un doute effrayant : un homme peut compter plus qu’un troupeau."(La nuit du bûcher, Sandor Marai)
(Photos : Romanza2019)

Toujours plus loin et toujours plus haut

Mary Anne
Daphné du Maurier
Livre de poche, 1973.


 Nous sommes à Londres, dans les dernières années du XVIIIe siècle, et nous assistons à l’ascension d’une gamine partie quasi du ruisseau mais que son intelligence et sa volonté vont porter au premier rang : jusqu’entre les bras du duc d’York, fils du roi et chef des armées britanniques en lutte contre Napoléon. Trahie, elle défraiera la chronique à la faveur d’un procès mettant en cause son amant, sera traînée dans la boue par les bien-pensants, se battra la rage au coeur pour faire reconnaître ses droits. Daphné Du Maurier n’est jamais mieux inspirée que lorsqu’elle traite de sujets qui la touchent de près. De Mary Anne Clarke, qui fut sa trisaïeule, les dictionnaires nous apprennent qu’elle fut l’une des grandes courtisanes de son temps – et qu’elle incarne aujourd’hui encore, aux yeux des lecteurs du monde entier, l’une des formes les plus pathétiques de la révolte féminine.


Etant une grande fan de Daphné du Maurier, j'attendais beaucoup de ce roman narrant la vie de sa scandaleuse trisaïeule. J'ai pourtant été bien déçue et j'ai même peiné à le finir. 
L'histoire avait pourtant tout pour me plaire : une femme intelligente qui prend son destin en main, un roman écrit par une grande dame de la littérature anglaise, ... bref, le cocktail était parfait. Cependant, la magie n'a pas opéré. Si je reconnais la qualité de certains passages, je me suis globalement ennuyée. Impossible pour moi de m'attacher à Mary Anne. Je n'ai pas su l'aimer, ni l'apprécier, ni la comprendre. Je ne suis pourtant pas obligée d'apprécier l'héroïne pour aimer un roman (Scarlett O'Hara, petite dédicace!), mais là, rien à faire, je n'ai pas été touchée par son histoire, ni impliquée dans son combat. La grande qualité de la plume de Du Maurier est de créer une ambiance totalement envoûtante et addictive. A la lecture de Mary Anne, je suis restée totalement à l'écart. Je reconnais certaines qualités à cette histoire, elle mérite dans un certain sens d'être lue, le propos est intéressant et le contexte historique aussi. J'ai beaucoup aimé les premières pages. L'enfance de Mary Anne est très bien écrite et pleine de promesse. Mais mon intérêt s'est essoufflé au fur et a mesure de la lecture. Disons que ça n'a pas été la lecture immersion que j'attendais. 
Si vous êtes fan de Du Maurier, vous pouvez lire ce roman tout en sachant que ce n'est pas son meilleur. Ceux qui ne connaissent pas l'auteure, ne commencez pas par celui-ci!
" Les matins avaient toujours le même parfum frais et excitant, et la mer de Boulogne étincelait comme jadis à Brighton. Elle quittait ses souliers, sentit le sable sous ses pieds nus, l'eau entre ses orteils. "Mère !" s'écriaient les vierges et vestales accourues en agitant leurs ombrelles... mais c'était cela, la vie, cette exultation soudaine, cette joie sans cause qui vous animait le sang, à huit ans comme à cinquante-deux. Cela s'emparait d'elle à présent comme toujours, flot ardent, griserie. Ce moment compte. Ce moment et pas un autre". Mary Anne, Daphné du Maurier.
(Photos : Romanza2019)

mercredi 20 février 2019

" ... moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!"

Michel Strogoff
Jules Verne
Le livre de poche, 2008.

Les provinces sibériennes de la Russie sont envahies par des hordes tartares dont Ivan Ogareff est l'âme. Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine, projette d'entamer l'empire moscovite ! Le frère du tsar est en péril à Irkoutsk, à 5 523 kilomètres de Moscou, et les communications sont coupées. Comment le prévenir ? Pour passer, en dépit des difficultés sans nombre et presque insurmontables, il faudrait un courrier d'une intelligence et d'un courage quasi surhumains. Le capitaine Michel Strogoff est choisi et part, porteur d'une lettre du tsar, en même temps qu'une jeune Livonienne, la belle Nadia, et que deux journalistes, l'Anglais Harry Blount et le Français Alcide Jolivet... Dans ce très grand roman, les extraordinaires péripéties, souvent dramatiques, que va connaître Michel Strogoff, un des plus merveilleux héros de Jules Verne, au cours de son voyage à travers les immenses régions sibériennes, tiennent en haleine les lecteurs jusqu'à la dernière page.

Voilà un roman longtemps regardé, mais encore jamais ouvert. C'est désormais chose faite. Je suis heureuse de découvrir de plus en plus cet auteur français que j'ai longtemps boudé. Michel Strogoff est mon 4ème roman de lui (après Le château des Carpathes, Le Chancellor et Le tour du monde en 80 jours) et je suis de nouveau conquise
J'ai été happée par ce roman extrêmement bien écrit et passionnant. En grande amoureuse de la Russie, j'ai vécu chacun de ces chapitres avec enthousiasme et bonheur. Ce que j'aime chez Verne, hormis les nombreuses péripéties et la qualité d'écriture, c'est le lien qui unit les personnages. On embarque avec cette bande soudée par l'amitié, le respect, la bienveillance. J'ai adoré la relation entre la courageuse Nadia et l'honnête Michel. Que dire également des deux journalistes qui m'ont littéralement faite rire de bon cœur? Alcide Jolivet est une petite pépite, j'ai adoré ce personnage. 
Quant à l'histoire, il est vrai qu'elle tient en haleine. Je ne m'attendais pas à tant de rebondissements et j'ai souvent eu le cœur au bord des lèvres. 
Vous aurez compris que j'ai adoré ce roman. Cependant, ce n'est pas un coup de cœur absolu. J'y ai pourtant cru jusqu'au dernier moment. (Ceux qui n'ont pas lu le livre c'est le moment d'arrêter de lire ... jusqu'au prochain paragraphe!!). Pourquoi diable Jules Verne n'a-t-il pas laissé Michel Strogoff aveugle?? La scène de la torture est sublime et tragique. Elle crée un héros imparfait, sensible, juste, tellement magnifique. J'étais en extase devant ce Strogoff si génial. Et puis, voilà que dans les dernières pages, on apprend finalement que Strogoff a fait semblant et qu'il voit parfaitement bien. Quel dommage!! C'est le GROS reproche que je ferai à ce roman qui est pourtant sublime. J'en ai discuté avec mon Romanzo, qui est fan de Verne, et il m'a dit avoir été en colère à la fin du roman pour la même raison.
Je terminerai en vous encourageant à lire ce roman passionnant et à suivre Strogoff dans ses aventures. Les premières pages sont époustouflantes, l'incipit est légendaire. Attendez-vous cependant à être surprise et déçue dans les dernières pages. 
A lire ABSOLUMENT.
" Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle il lui avait parlé en l’appelant du nom de sœur, son empressement près d’elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu’il avait fait, dans cette terrible nuit d’orage à travers les monts Oural, pour défendre sa vie au péril de la sienne !Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d’avoir placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai frère n’eût pu mieux faire ! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle se croyait maintenant certaine d’atteindre son but ".
Michel Strogoff, Jules Verne
(Photos : Romanza2019)

mercredi 23 janvier 2019

La femme au cerveau érotique

Gabriële
Anne et Claire Berest
Le livre de poche, 2018.


Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient « la femme au cerveau érotique » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zürich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l’art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques. Ce livre nous transporte au début d’un xxe siècle qui réinvente les codes de la beauté et de la société.

Anne et Claire Berest sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia.

La vie de Gabriële Buffet est impressionnante. Nous la suivons dans ses jeunes années et voyons défiler auprès d'elle de nombreux personnages célèbres : Francis Picabia, Guillaume Apollinaire, Marcel Duchamp, Pablo Picasso, ... Lire ce roman, c'est faire une plongée dans le Paris du début du XXème siècle, l'ancien se heurte aux idées nouvelles, la guerre chamboule les esprits et les cœurs. Bien que le style soit très simple et parfois même journalistique, j'ai apprécié cette lecture. J'ai retrouvé avec joie l'histoire des origines de l'art abstrait. Tout ce qui touche à l'art me fascine. Même si mon cœur et mes yeux sont plus sensibles à l'art figuratif qu'à l'art abstrait, je reste passionnée par les pensées des artistes modernes. Leur démarche est sublime et je la comprends sincèrement. J'ai énormément aimé croiser Duchamp, Apollinaire, tous ces artistes qui brisent les codes, créent de nouvelles idées et ne cherchent plus que le beau. Petit coup de cœur pour la personnalité si géniale d'Apollinaire. Je n'ai qu'une envie depuis que j'ai refermé ce roman, relire mon recueil Alcools qui dort dans ma bibliothèque. 
Gabriële est très particulière. Certains aspects de sa personnalité peuvent être perturbants, particulièrement son manque d'instinct maternel. Cela m'a rappelé le peu de choix de la femme à l'époque. Aujourd'hui, Gabriële Buffet aurait pu choisir de ne pas avoir d'enfants. Elle vit pour l'art. Elle donne tout pour lui. Cela a fait souffrir ses enfants et jusqu'à ses arrières-petits-enfants. Mais c'était une femme intelligente, curieuse, aventurière, féministe, une femme passionnante. Je comprends les auteures de ce roman, Anne et Claire Berest, qui ont eu besoin de parler de cette arrière-grand-mère si particulière, à la fois inspirante et choquante
Un roman à lire ... pour ceux qui aiment l'art, la vie artistique du XXème siècle, les destins de femmes fortes. 
[...] Il faut se rappeler ce que représente le fait d'être une jeune femme comme Gabriële dans la société de 1898 :
elle n'a pas le droit de porter un pantalon , sauf si elle tient dans sa main un vélo ou un cheval , elle n'a pas le droit de travailler sans l'autorisation d'un mari , elle n'a pas le droit d'exercer certaines professions , d'enseigner le latin , le grec ni la philosophie ; elle n'a pas le droit d'obtenir seule un passeport , de voter ni de faire de la politique , de disposer librement de son corps ni d'un salaire .
En revanche — et cela est vraiment une revanche — , Gabriële est autorisée , en cet automne 1898 , à entrer dans la classe de composition de la Schola Cantorum . Le début d'une révolution .[...]  L'école de la Schola Cantorum devient le lieu de l'avant-garde musicale .
(Gabriële, Le livre de poche, 2018, p41) 
(Photos : Romanza2019)

dimanche 13 janvier 2019

Parfois, l'amour prend un certain temps avant de pointer le bout de son nez.

La maison d'Âpre-Vent (Bleak house)
Charles Dickens

La Pléiade, Gallimard, 1979.

Sur fond d’un interminable procès, impliquant une cinquantaine de personnages, Bleak House est le grand roman juridique de Dickens, qui dénonce une institution devenue folle. Raconté par deux personnages différents, de manière très moderne, le récit met en jeu tout un réseau de coïncidences, plusieurs fausses pistes et nombre d’espoirs déçus ou trahis. Roman foisonnant où la justice tourne à l’absurde, où l’on enquête et juge à l’infini, Bleak House est aussi un roman policier dont le véritable héros est Londres, la ville à l’atmosphère empoisonnée par la révolution industrielle. Dans une veine à la fois satirique, sombre et constamment drôle, Dickens décrit un monde où la nature est peu à peu corrompue par l’homme, et signe là son passage définitif vers le roman total. (Edition Folio)

C'est la première fois qu'un roman me fait cet effet. Durant la lecture de ce roman de plus de 1000 pages, je suis passée de la plus grande déception à l'immense coup de cœur
Ce roman est le seul que je possède en Pléiade. Je lorgnais depuis longtemps sur ce gros livre, trésor de ma bibliothèque. Lorsque j'ai décidé de l'ouvrir au mois de décembre dernier, j'étais confiante et enthousiaste. Ce fut pourtant le drame. Je pense que le principal responsable de ce drame est mon esprit préoccupé par la vie quotidienne et professionnelle. Quoi qu'il en soit, impossible de me retrouver dans les nombreux personnages du roman, ni même d'être intéressée par l'intrigue. Seules les pages où Esther prenait la parole trouvées grâce à mes yeux. Je me suis immédiatement attachée à ce doux personnage. J'étais terriblement triste de ne pas apprécier l'oeuvre. Certains chapitres m'enchantaient, mais la plupart m'ennuyait. J'hésitais presque à arrêter ma lecture, à le reprendre dans quelques mois ou années. J'ai finalement continué ... grâce à Esther, je pense. J'ai eu une belle idée car ce fut le choc. Je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé. D'un coup, je suis rentrée dans l'oeuvre. Tout ce qui me semblait obscur m'a paru soudainement très clair. L'intrigue m'a passionnée, captivée. J'ai dévoré la dernière moitié du roman avec passion. J'ai retrouvé le ton vif de Dickens, son humour, sa sensibilité. J'ai tourné la dernière page extrêmement émue. J'ai laissé des amis. 
Dickens nous plonge dans cette Angleterre du XIXème dont il parle si bien. Comme toile de fond, un procès. Il faut accepter de ne pas avoir toutes les billes. Ce procès est un fantôme qui plane sur tous les personnages de l'histoire. Beaucoup de protagonistes se succèdent et ont tous de près ou de loin un lien avec ce procès. Dickens nous offre des pages pleines de fougue. Tantôt un sourire pointe sur nos lèvres, parfois c'est un rire franc qui s'en échappe, à d'autres moments, c'est notre gorge qui se serre. Charlie a un don incroyable pour écrire des scènes tragiques. Il m'a coupé le souffle. Quelle écriture! Il nous fait passer du rire aux larmes en quelques secondes. Je lui ai pardonné ce début de lecture difficile, tout en espérant que lui aussi me pardonne d'avoir mis autant de temps à rentrer dans l'histoire. 
Il y a tant à dire sur ce texte que je ne trouve rien à en dire. La maison d'Âpre-Vent est un roman fabuleux et passionnant qu'il faut prendre le temps de déguster. C'est une porte ouverte vers un monde parallèle. J'ai aimé Esther, Ada, Richard, Allan, le si bon M. Jarndyce, Jo, ... Je les emmène tous avec moi ... dans mes souvenirs. 
Il y a quelques jours, je pensais vous écrire ma grande déception à la lecture de ce monument dickensien. J'en étais extrêmement triste. Je repensais très fort à l'amour que j'ai pour cet auteur pour trouver le courage d'ouvrir d'autres romans de lui. J'essayais de repenser aux Grandes espérances ou au Conte de deux villes. Finalement, je viens vers vous pleine d'enthousiasme et de joie. Oui, ce roman a finalement fait ma conquête. Je l'aime profondément. Il a mis beaucoup de temps à me séduire. J'ai fait ma coquette. Je suis finalement tombée dans ses filets avec passion. Dickens est un génie. Je suis ravie de vous dire que j'ouvrirai toujours avec joie une de ses œuvres. 

(Je me suis beaucoup rappelée durant ma lecture de la passionnante biographie de Dickens écrite par Marie-Aude Murail. J'ai parfois imaginé l'auteur lire à voix haute La maison d'Âpre-Vent).
" Cet épouvantail de procès s'est tellement compliqué avec le temps que nul être vivant ne sait ce qu'il signifie.  Nul ne le comprend moins bien que les parties au procès  ; mais on a pu remarquer qu'il n'y a pas deux juristes attachés à la Chancellerie qui puissent en parler pendant cinq minutes de suite sans se trouver en désaccord complet sur toutes les données de base. D'innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance  ; d'innombrables jeunes gens par le mariage  ; d'innombrables vieillards ont cessé de l'être en mourant. Des dizaines et dizaines de personnes se sont trouvées impliquées de manière affolante dans l'affaire Jarndyce et Jarndyce sans savoir comment ni pourquoi  ; des familles entières ont hérité de haines légendaires en même temps que du procès. " (Bleak house, Dickens)
(Photos : Romanza2019)