jeudi 3 avril 2014

Le cercle ...

La séquestrée
C. Perkins Gilman

Phébus, Libretto, 2008. 

Tombée en dépression, une jeune mère se soumet à une cure de repos d'un genre radical, imposée par son médecin de mari. Censée reprendre goût à son quotidien réglé de femme au foyer par ce qui s'apparente à une séquestration pure et simple, elle ne réagit cependant pas comme son époux l'avait prévu ...

En général, il me faut plusieurs pages pour rentrer pleinement dans un texte. J'aime les nouvelles mais elles sont parfois assez frustrantes. Le nombre de pages étant réduit, j'ai la sensation d'être coupée dans mon élan. Certains auteurs cependant, par leur génie et leur talent de conteur, arrivent à me plonger dans leurs courtes histoires dès les premiers mots. C'est entre autre le cas de Zweig. Mais il y en a d'autres. Charlotte Perkins Gilman a également réussi ce pari. Sa nouvelle m'a enveloppée dès les premiers mots. 
Une ambiance étouffante, très particulière et angoissante, une plume extrêmement subtile et précise, une histoire glaçante et effrayante. Je suis conquise. Je crois ne jamais avoir lu quelque chose comme ça. Entre un réalisme poignant et une atmosphère fantastique et effrayante, on parcourt ce texte les mains moites et le cœur battant. 
Charlotte P. Gilman dénonce ici le manque total de choix et de liberté pour les femmes. Mariage obligatoire, maternité imposée, rôle de femme au foyer qu'elles doivent absolument tenir, ... bref, un horizon très limité qu'il est difficile de fuir. L'héroïne sait que l'écriture serait un remède à sa neurasthénie, une thérapie efficace et douce. Mais on lui interdit. Son mari, attentif dans les premières pages puis tortionnaire, ne désire qu'avoir une femme qui tient son rôle convenablement et surtout cesse d'avoir des envies d'écriture et de liberté. Ce repos forcé finira progressivement par faire perdre la raison à l'héroïne. Sa folie se matérialisera dans une obsession pour le papier peint jaune de sa chambre. Elle y voit des femmes enfermées, prisonnières, tout comme elle, obligées de ramper, de se courber, dans l'impossibilité de s'exprimer et de marcher la tête haute. Cette vision des femmes effrayées rampant sur le sol m'a tout simplement terrorisée. Je ne sais pas si vous connaissez le film japonais The ring , mais la scène finale du fantôme rampant de façon totalement déstructurée m'a hantée durant toute la lecture de ce texte. Bbbrrr!
Si vous lisez cette nouvelle, il faut absolument lire la postface passionnante de Diane de Margerie. Elle nous parle de l'auteur et de sa vie, très proche de celle de l'héroïne de La séquestrée. Mais également de cas connus de dépression féminine (celles d'Alice James et d'Edith Wharton), de leur traitement et de leurs abus. 
En peu de pages, Charlotte Perkins Gilman offre un véritable plaidoyer pour la liberté féminine, la liberté de choix, d'expression, de création. Un texte court mais d'une force et d'une portée tout simplement incroyables. Une nouvelle dérangeante, qui hante, chamboule, bouscule. A découvrir absolument!

"Parvenue dans les zones lumineuses, la femme s'arrête, mais dans les régions obscures elle s'agrippe aux barreaux qu'elle secoue avec violence. Et pendant tout ce temps, ce qu'elle voudrait, c'est traverser le papier peint. Mais personne ne peut échapper à ce motif tant il vous étrangle. C'est pourquoi il possède une multitude de têtes. Car si jamais elle réussissait à s'évader, ce serait pour que le motif l'étrangle et la renverse - voilà la raison de toutes ces têtes aux yeux révulsés !"
(La séquestrée, C P Gilman, Phébus, Libretto, 2008)

(Source image : La malade de Valloton. reproarte.com)

7 commentaires:

Praline Pralineries a dit…

Je l'ai lue il y a quelques années. J'ai ressenti comme toi une angoisse sourde durant toute la durée de la lecture. Brr.

Titine a dit…

Je suis entièrement d'accord avec toi, c'est une nouvelle bouleversante et très marquante.

Ankya a dit…

Ouah, je le note de suite !!! :)

Lilly a dit…

Je m'ajoute à Praline et Titine pour dire que je suis totalement de ton avis.

Romanza a dit…

Praline : C'est exactement ça ...

Titine : Oui, j'ai du mal à oublier les émotions ressenties.

Ankya : Tu te régaleras, je pense!

Lilly : Et j'en suis ravie!

yueyin a dit…

Charlotte Perkins Gilman est une grande féministe qui a eu un immense impact sur la littérature féminine, j'ai lu son Herland qui bien que daté (c'est une utopie) est tout à fait fascinant :-)
http://lireouimaisquoi.over-blog.com/article-herland-121072658.html

Francisco Varga a dit…

J'avais noté que le milieu médical est celui qui compte le plus de violence conjugale. La violence n'est pas toujours physique loin de la.... le processus de séquestration est, je crois la plus subtile torture visant à anihiler l'autre dans sa capabilité sociale....Un très beau texte que je te remercie m'avoir fait découvrir.