jeudi 28 juin 2012

Attention au gingembre ... ça donne des ailes!

 Une odeur de gingembre
Oswald Wynd


Folio, 2011.

En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collinsgsworth, l'attaché militaire britannique auquel elle a été promise. Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d'esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques. À travers son journal intime, entrecoupé des lettres qu'elle adresse à sa mère restée au pays ou à sa meilleure amie, l'on découvre le passionnant récit de sa survie dans une culture totalement étrangère, à laquelle elle réussira à s'intégrer grâce à son courage et à son intelligence. Par la richesse psychologique de son héroïne, l'originalité profonde de son intrigue, sa facture moderne et très maîtrisée, Une odeur de gingembre est un roman hors norme.

Une odeur de gingembre est un roman parfait pour les vacances d'été. Je vous conseille, amis lecteurs-vacanciers, de glisser ce livre dans votre valise avant de partir vous dorer la pilule. Il est simple, efficace, intéressant et accrocheur. 
J'ai aimé l'histoire bien mouvementée de Mary Mackenzie. On s'attache à cette héroïne particulièrement humaine. J'ai suivi sa vie en Asie avec plaisir, parfois en tremblant, parfois en souriant, mais toujours avec intérêt. Les pages passent à une vitesse folle et il est très difficile de ne pas enchaîner avec le chapitre suivant après en avoir fini un. Mais je range vraiment ce roman dans la catégorie "détente". L'histoire m'a séduite mais le style, la façon de raconter ne m'ont pas transcendée. C'est un roman qui pour moi n'a pas beaucoup de caractère. Il a un charme fou, on prend énormément de plaisir en sa compagnie, mais certains aspects du texte ont déjà été vus et traités dans d'autres romans. Je trouve qu'Oswald Wynd va trop vite, ne développe pas assez, passe trop rapidement sur certaines périodes de la vie de Mary. 
Les premières pages m'ont révélée une héroïne comme je les aime. Mary a un caractère bien trempé sur ce bateau qui l'emmène en Chine ... Pourtant plus les pages passaient, plus certains traits de la personnalité de Mary me gênaient. Mary Mackenzie, bien qu'attachante, semble essayer de ressembler à une héroïne courageuse et inoubliable sans y parvenir. Je l'ai trouvé assez passive au bout du compte. Elle attend que les choses se passent, acceptent ce qu'on lui propose. Ce trait de caractère m'a particulièrement marquée en ce qui concerne ses enfants. Vous allez me dire que pour une femme surtout au début du XXème, il était quasiment impossible de se battre contre les décisions des hommes!  Certes. Mais je trouve qu'elle accepte bien vite la situation! A sa place et me sentant impuissante, j'aurai pété un câble, je serai devenue folle ou je me serai jetée par la fenêtre. Je semble bien dure avec la pauvre Mary que pourtant j'ai aimé avec tendresse ... mais que voulez-vous, personne n'est parfait ... je critique trop et Mary pas assez! 
J'ai trouvé très intéressante la relation de Mary avec Kentaro, son amant japonais. En lisant la quatrième de couverture, on s'attend à une histoire passionnée d'adultère, d'amour contrarié, mais Oswald Wynd est bien plus subtil. Non, il n'y a pas de déclarations d'amour, de scènes idylliques. Les sentiments sont beaucoup plus complexes et profonds. D'ailleurs existe t-il réellement une seule histoire d'amour dans ce roman? N'est ce pas une antithèse aux romans d'amour?
C'est un livre bien émouvant et qui fait du bien. Une odeur de gingembre est, malgré ses réelles faiblesses, un texte très sensible que l'on lâche qu'avec difficulté une fois commencé. Un bon roman de saison!

Il m’arrive parfois de penser à ces petits incidents qui semblent sans importance et qui ont changé le cours de ma vie, comme aller chez Margaret Blair et d’y avoir rencontrer Richard, une chance sur dix mille en réalité. Et puis il y a eu cette promenade matinale sur un sentier qui traversait un petit bosquet de bambous et menait à Kentaro. Que des évènements aussi anodins puissent transformer aussi radicalement le cours de ma vie veut-il dire que je suis atteinte d’une espèce particulière de folie ? Les autres bâtissent-ils leur vie sur de tels incidents ? Je crois bien que ne réussissent vraiment dans la vie que les gens à qui il n’arrive rien, et qui planifient leurs jours comme la trajectoire d’un bateau sur une carte, sans jamais qui leur boussole des yeux."
(Une odeur de gingembre, O. Wynd, Folio, 2011)

(Source image : La parisienne japonaise. femmefemmefemme.worpress.com)

dimanche 24 juin 2012

Miraculeuse!

Nord et Sud


BBC (2004). Mini-série de 4 épisodes réalisée par Brian Percival


Après un séjour à Londres, la belle Margaret Hale regagne le presbytère familial dans un village du sud de l'Angleterre. Peu après, son père renonce à l'Eglise et déracine sa famille pour s'installer dans une ville du Nord, Milton. Margaret va devoir s'adapter à une nouvelle vie en découvrant le monde industriel avec ses grèves, sa brutalité et sa cruauté. Sa conscience sociale s'éveille à travers les liens qu'elle tisse avec certains ouvriers des filatures locales, et les rapports difficiles qui l'opposent à leur patron, le ténébreux John Thornton. 


A Orgueil et préjugés et Jane Eyre s'ajoute dans mon Panthéon romantique, Nord et Sud. J'avais adoré la lecture de ce roman d'Elizabeth Gaskell il y a quelque temps, le voir prendre vie devant mes yeux accompagné d'une si magnifique musique et servi par des acteurs tout simplement géniallissimes me le rende encore plus cher ... Il faut que je le relise. 


C'est vrai que je suis d'une nature assez émotive et empathique. J'ai pleuré en regardant les grands films romantiques comme Titanic, Autant en emporte le vent, Moulin rouge et autres aventures échevelées et tragiques. J'ai versé ma larme à la fin de grands romans tels que les superbes Anna Karenine, Belle du seigneur, La dame aux camélias, ... Pourtant pour moi, les plus belles histoires d'amour à ce jour sont celles de Jane et Rochester, Lizzie et Darcy ... et Margaret et John Thornton. Trois histoires qui finissent bien. Où à la fin on ne se dit pas : "Normal, ça ne pouvait que finir mal!". Où l'on peut imaginer leur vie après, où l'on se dit que même le quotidien leur ira bien, que ce ne sont pas que des histoires passionnées qui  ne peuvent se finir que dans le sang, mais des histoires crédibles, qui peuvent exister même après le rideau baissé. Parce qu'ils apprennent à se connaître, que ce sont avant tout des coups de foudre intellectuels, spirituels au lieu d'être purement physiques et hormonales (même si ça vient au bout d'un moment quand même ... heureusement!). Je pense en souriant aux disputes conjugales que doivent avoir Margaret et John, Lizzie et Darcy et aux longues conversations de Jane et Edward. J'ai beau pleuré en regardant Titanic, mes émotions sont bien plus vives en revoyant ou en relisant Orgueil et préjugés. Et j'ai ressenti ces mêmes sentiments en visionnant la merveilleuse adaptation de Nord et Sud. Quelques jours après l'avoir regardé, je suis encore sous le charme ... Il m'a fallu plusieurs jours avant de me décider à en parler.


C'est un vrai plongeon dans le roman d'Elizabeth Gaskell que nous offre la BBC. Cette histoire est mise en image de façon parfaite. Toute aussi splendide qu'Orgueil et préjugés (1995). 
Les images du Nord industriel et pauvre sont saisissantes. J'ai suivi Margaret dans sa découverte de Milton, j'ai été émue aux même instants, j'ai appris à aimer cette ville malgré sa grisaille et sa poussière. L'usine de coton m'a autant fascinée que terrorisée. J'ai vécu à Milton. Tout l'univers du sublime roman de Gaskell est représenté ici : les rues, les personnages, les lieux, les émotions, ... 


Daniela Denby-Ashe et Richard Armitage sont, je peux le dire sans aucun doute possible, au niveau de Jennifer Ehle et Colin Firth. 
Daniela Denby-Ashe est MA Margaret Hale. Toute aussi passionnée, elle est un mélange subtile de délicatesse, de politesse et de fougue, de rage. Elle est très belle tout en étant d'un grand naturel, d'une grande simplicité. Ses yeux sont expressifs et ne mentent pas. Sa spontanéité la rend attachante et inoubliable. 
Quant à Richard Armitage ... Aaah! Que dire? Darcy-Colin a un adversaire de taille. J'ai lu qu'une "Thornton-mania" s'est créée après la sortie de cette adaptation tout comme une "Darcy-mania" était apparue à l'époque d'Orgueil et préjugés (1995). Je ne peux que le comprendre. Le jeu de Richard Armitage n'a rien à envier à la subtilité de Colin Firth. Quel talent! John Thornton est tout simplement envoûtant, hypnotisant dans cette adaptation. On rencontre le Thornton du roman en chair et en os ... en mieux même. Je ne ferai pas de longues tirades sur sa voix, son jeu de regard hallucinant (il suffit de comparer sa première et sa dernière apparition ... vous comprendrez vite!) ... allez voir par vous-même! Je vous préviens, on ne ressort pas indemne d'une telle rencontre. 
Les personnages secondaires sont quant à eux tout aussi réussis. Tout particulièrement Mrs Thornton, la mère de John, sublime dans sa gravité et sa rigidité. Et Nicholas Higgins, très touchant, magnifiquement interprété. 


Tout comme Orgueil et préjugés, il m'est un peu difficile de parler de cette série. Une fois visionnée, une seule chose est possible ... appuyer de nouveau sur "Play". 
C'est beau, c'est vrai, c'est envoûtant, ça fait un bien fou, ça subjugue, ça enivre, ça fait des guilis dans le ventre ... 


(Sources images : chroniquesdetournepages.blogspot.com ; feminema.wordpress.com ; greenlyleaping.blogspot.com ; leslecturesdecacahou.over-blog.com ; l-odyssee-litteraire-d-evy.overblog.com ; whatsoeverthinsarelovely-colleenelizabeth.com)

samedi 23 juin 2012

Où l'on parle de voleur, de femme adultère, de bouquiniste et de femme peu farouche les soirs de grandes chaleurs

La peur et autres nouvelles
Stefan Zweig


Les cahiers rouges Grasset 2010.

Ce recueil de six nouvelles illustre à la perfection le génie de l'observation de Stefan Zweig, son sens magistral de la psychologie dans l'analyse des comportements humains. Romain Rolland lui attribuait « ce démon de voir et de savoir et de vivre toutes les vies, qui a fait de lui un pèlerin passionné, et toujours en voyage ».

Comme toujours l'écriture de Stefan Zweig m'a totalement enchantée
Il est vrai que je ne conseille pas à un lecteur qui aimerait découvrir Zweig de commencer par ce recueil de nouvelles. Je pense vraiment qu'il faut le connaître avant de s'attaquer à La peur et d'apprécier ces six délicieuses nouvelles. 
Même si j'ai pris davantage de plaisir en lisant les longues nouvelles de Zweig ou encore ses romans et ses biographies, je dois reconnaître que tout le génie de cet incroyable auteur est concentré dans ce recueil. Tout y est. Sa poésie, son humanité, sa psychologie et sa façon si particulière et envoûtante de décrire un moment, un instant précis dans la vie de ses personnages. Chaque nouvelle transforme un évènement en instant magique. La première nouvelle traite d'un sujet très "Zweigien" j'ai envie de dire. L'histoire de cette femme prise dans des tourments intérieurs m'a énormément émue. J'ai retrouvé le Zweig qui sait comme personne décrire le coeur d'une femme. La seconde nouvelle est, quant à elle, assez drôle. Le narrateur observe plusieurs heures un pickpocket qu'il prend en affection. Une nouvelle assez originale, qui m'a faite sourire. J'ai trouvé la troisième, Leporella, splendide. Le personnage de Crescence est incroyable. Un bon exemple des fabuleuses descriptions de Zweig : "Tout comme ses os, ses hanches, ses mains et son crâne, sa voix était dure ; malgré les sons épais et gutturaux, propres à la langue du Tyrol, elle grinçait comme une porte rouillée, ce qui du reste n'avait rien d'étonnant car Crescence n'adressait jamais à personne un mot inutile. Et nul non plus ne l'avait jamais vue rire ; en cela aussi elle avait tout de l'animal, car il est une chose peut-être plus triste que l'absence du langage, c'est celle du rire, de ce jaillissement spontané du sentiment, qui a été refusé aux inconscientes créatures de Dieu." (p116) La quatrième nouvelle est assez mystique. L'ambiance lourde de cette nuit de canicule qui transforme les sens et les corps est particulièrement envoûtante.  Je l'ai trouvé assez "gothique" avec cette héroïne échevelée inconsciente, perdue dans cette nuit magique et étrange. Le bouquiniste Mendel contient de belles pages digne de Zweig. Pleine d'émotions et de réalisme. On retrouve un peu l'auteur du Joueur d'échecs. Un beau portrait d'homme mystérieux enfoui au milieu des livres : "Il ne fumait pas, ne jouait pas. On peut même dire qu'il ne vivait pas. Seuls ses yeux vivaient derrière leurs verres ovales et nourrissaient continuellement de mots, de titres et de noms sa mystérieuse et fertile substance cérébrale. Celle-ci absorbait cette abondante nourriture, comme une prairie aspire des millions de gouttes de pluie." (p188) La dernière nouvelle La collection invisible est très émouvante. 
On retrouve dans ces six nouvelles toute la sensibilité de Stefan Zweig, sa parfaite compréhension de l'esprit humain, son amour des gens.  
Un recueil de nouvelles à lire ... comme tout Zweig! Un auteur de génie. Mais ne commencez pas par ce texte si vous voulez découvrir cet auteur. 

" En revanche, devant un exemplaire unique ou rare, il reculait respectueusement et le posait avec précaution sur une feuille blanche. Il avait visiblement honte de ses doigts sales, tachés d'encre. Puis il feuilletait le précieux volume, page par page, avec une véritable dévotion. Personne n'aurait pu le déranger en cet instant. Cette manière de contempler, de toucher, de sentir et de soupeser l'objet ressemblait en quelque sorte aux rites sacrés d'une cérémonie religieuse. Son dos voûté se dandinait, tandis qu'un grognement sourd se faisait entendre et que ses mains frôlaient ses cheveux touffus."
(La bouquiniste Mendel in La peur, Stefan Zweig, Cahiers rouges, 2010, p189)

(Source image : oldpainting.blogspot.com. J S Sargent. Margaretta Drexel)

dimanche 17 juin 2012

Ever after

La nuit des temps
René Barjavel

 Pocket, 2007.

Dans l'immense paysage gelé, les membres des Expéditions Polaires françaises font un relevé du relief sous-glaciaire. Un incroyable phénomène se produit : les appareils sondeurs enregistrent un signal. Il y a un émetteur sous la glace... Que vont découvrir les savants et les techniciens venus du monde entier qui creusent la glace à la rencontre du mystère ? "La nuit des temps", c'est à la fois un reportage, une épopée mêlant présent et futur, et un grand chant d'amour passionné. Traversant le drame universel comme un trait de feu, le destin d'Elea et de Païkan les emmène vers le grand mythe des amants légendaires.

Bon ... Je ne sais pas trop par quoi commencer! 
J'ai croisé René Barjavel très jeune grâce à mes deux frères aînés. L'un voue un culte à L'enchanteur, l'autre avait dans son adolescence dévoré La nuit des temps. Autant dire qu'ouvrir ces textes étaient pour moi assez émouvant. L'enchanteur m'avait réellement enchanté (hum ... on va arrêter les jeux de mot douteux), mais je dois avouer qu'avec le temps mes souvenirs et mon enthousiasme diminuent considérablement. Mes références arthuriennes restent avant tout Chrétien de Troyes et Marion Zimmer Bradley. 
Donc comment s'est passée cette seconde rencontre avec Barjavel? Assez bien je dois l'admettre. Sans être parfait, j'avoue avoir passé un bon moment avec La nuit des temps
Ce texte, une fois commencé, est difficile à refermer. Avouons-le, Barjavel sait retenir l'attention de son lecteur. C'est bien évidemment un des points agréables de ce roman. On ne voit pas les pages défiler. J'ai été, pour ma part, embarquée dans cette histoire, je me suis laissée aller et j'y ai cru à ce conte moderne. J'ai souvent entendu que c'était un texte d'ados, un roman que l'on dévorait dans notre jeunesse. Je dois reconnaître que lire ce roman à  l'adolescence doit être une belle expérience. Je comprends qu'il soit tant aimé durant cette période de la vie. Il traite plusieurs thèmes importants de façon passionnée et romanesque qui ne peut que plaire à des esprits rêveurs. Je me suis prise moi aussi au jeu. Mais je pense qu'en tant qu'adulte,  je n'ai pas du être sensible aux même choses. L'histoire d'amour, pourtant si célèbre, ne m'a pas intéressée plus que ça. J'ai préféré les questions d'éthique, la remise en cause de nos connaissances, ce qu'impliquait la découverte d'Eléa et Coban sur le monde, ... De même, Païkan ne m'a absolument pas séduite. J'ai préféré Simon, plus émouvant, plus humain, plus "vrai". Par contre, malgré sa perfection exagérée, Eléa m'a émue et je me suis attachée à elle. Je me suis identifiée à cette femme totalement perdue, plongée dans un monde inconnu. Son réveil, la façon dont les scientifiques rentrent en communication avec elle, son attachement à Simon, ...  sont les pages qui m'ont le plus tenue en haleine. 
Le message de paix de Barjavel est c'est vrai, très beau. Mais certaines pensées du narrateur contredisent, je trouve, cette volonté d'égalité et de quiétude. En effet, Barjavel met de façon assez explicite la "race blanche" en avant. J'ai trouvé son esprit très colonialiste malgré ses bons sentiments, ça m'a gênée durant ma lecture ... et souvent énervée. 
Je pense que contrairement à L'enchanteur, ce texte restera dans ma mémoire. Il m'a marquée malgré des défauts certains et quelques longueurs (la fuite de Païkan et Eléa n'en finissait plus). C'est un roman qui se dévore et je me suis réellement imaginée dans cette aventure. Eléa est une héroïne que je n'oublierai pas. Sa relation avec Simon m'a beaucoup touchée. 
La nuit des temps est vraiment un roman à lire. Je conseille aux adolescents d'ouvrir ce texte, il les marquera. Quant aux adultes, prenez-vous au jeu de Barjavel et vous passerez un bien agréable moment ... 

" Ils sont repartis d'au-dessous du barreau le plus bas de l'échelle, et ils ont refait toute la grimpette, ils sont retombés en route, ils ont remonté encore, et retombé, et, obstinés et têtus, le nez en l'air, ils recommençaient toujours à grimper, et j'irai jusqu'en haut, et plus haut encore! dans les étoiles! Et voilà! Ils sont là! Ils sont nous! Ils ont repeuplé le monde, et ils sont aussi cons qu'avant, et prêts à faire de nouveau sauter la baraque. C'est pas beau, ça? C'est l'homme! "
(La nuit des temps, Barjavel, Pocket, 2007, p 330)


(Source image : fanpop.com. Princesse Kida dans L'Atlantide, empire perdu. Walt Disney)

mercredi 13 juin 2012

" Véda me prouve que les crocodiles ont raison de manger leurs enfants à la naissance ... "

Mildred Pierce

Film américain de Michael Curtiz (1945) avec Joan Crawford.


La version cinématographique de Mildred Pierce instille habilement les codes du film noir dans l'univers familial du mélodrame. Joan Crawford y campe un personnage magnifique de mère tragique, victime de la cruauté de sa propre fille. L'oscar qu'elle remporta pour ce rôle permit de relancer la carrière de cette légende d'Hollywood auquel plus personne alors ne croyait.
(Tiré de l'édition Imaginaire Gallimard (roman + DVD)



De grandes libertés par rapport au roman ont été prises dans cette adaptation. L'histoire a en effet été extrêmement modifiées mais Michael Curtiz a gardé la profondeur et la noirceur du roman de James M. Cain ce qui rend ce film touchant, sombre et bouleversant malgré tout.


Outre le charme des films d'époque, du noir et blanc et de la VO, j'ai passé un peu plus d'une heure et demi agréable et j'ai pu prolonger quelques instants l’envoûtement du roman de James M. Cain. 
Les libertés prises par le réalisateur modifient de façon certaine l'histoire originale (j'ai été triste de ne pas retrouver plusieurs scènes particulièrement sublimes du roman) mais Michael Curtiz n'a pas touché à la noirceur de cette histoire. Réalisé comme un film policier (de façon assez hitchcockienne j'ai trouvé), ce film retrace merveilleusement bien l'univers du roman. Je n'ai pas eu la sensation de relire le livre en voyant le film (trop de différences) mais bel et bien de voir une histoire tout aussi noire et perturbante. 
Le personnage de Mildred Pierce est joué de façon très juste par Joan Crawford. Ses yeux extrêmement parlant nous livre toutes ses émotions, ses rages, ses déceptions. 
Monty est quant à lui assez fade par rapport au roman. Je l'imaginais avec davantage de prestance et de classe. Le caractère de son personnage a été quelque peu modifié et, pour le coup, j'ai trouvé ça dommage. Le Monty de James M. Cain est plus profond et complexe. Celui de Curtiz n'est qu'un dandy qui ne sait pas vraiment ce qu'il veut. 
J'ai beaucoup aimé Bert dans le roman. Chez Curtiz, il est assez absent et c'est bien dommage car c'est un être sensible. Dans la première scène, par a priori, on décide de ne pas l'aimer et de le mettre de côté. Il nous revient quelques pages plus loin très émouvant et bon. Dans l'adaptation, il paraît froid et distant. Je trouve que Curtiz est passé à côté de ce personnage
Véda, elle, a été très assagie. Où sont passés ses longues tirades immondes qui m'ont soulevée le coeur  durant la lecture du roman? La fin du film nous la rend pitoyable alors que le dénouement du roman nous la montre majestueusement perverse. Par contre, le visage de poupée diabolique de l'actrice est très juste et saisissant. 
La fait d'ajouter un crime réel à l'histoire ne m'a pas gênée bien que je préfère amplement les crimes silencieux et détournés du roman. Le livre est plus subtil, plus humain, plus profond
En bref, il est vrai que ce film n'a pas grand chose à voir avec le roman mais il est juste et très bien joué. C'est un beau film possédant des qualités certaines. Joan Crawford y est merveilleusement émouvante. Un beau moment! 
Je pense que l'adaptation récente avec Kate Winslet et beaucoup plus fidèle. Les bandes-annonces montrent plusieurs scènes du roman que l'adaptation de 1945 n'évoque même pas ...  Le format aidant! 
Un film à découvrir mais surtout un roman à lire absolument!


(Sources images : briandriveintheater.com ; filimadami.com ; hollywoodfashionvault.com ; livingcinema.com ; mildredpierce.alfgt.com)

mardi 12 juin 2012

Je t'aime ... Moi non plus!

 Mildred Pierce
James M. Cain

Imaginaire Gallimard, 2009.

Mildred Pierce, petite femme aux yeux bleus limpides, décide de se séparer de son mari. Pour gagner sa vie, et celle de ses filles, elle vend les " pies " faits maison, travaille comme serveuse, puis, comme cela ne suffit pas aux yeux de sa fille aînée Véda, ouvre son propre restaurant. Mildred fait aussi la connaissance de Monty Beragon, un jeune et élégant oisif, devient sa maîtresse et, lorsqu'il est ruiné, l'entretient. Or, pendant ces années de lutte, Véda grandit et devient une rivale redoutable au caractère orgueilleux, cupide et méprisant... Mildred Pierce tient une place particulière dans l'oeuvre de James M. Cain : c'est un roman de moeurs, une critique sociale, et un portrait de femmes particulièrement réussi, émouvant et drôle.
(Edition vendue avec l’adaptation cinématographique de Michael Curtiz (1945) avec Joan Crawford.)

Voici un sublime roman, chers amis, et un gros coup de coeur. C'est dit!
Étoffons un peu cet avis certes spontané et sincère mais bien trop mince et ne rendant pas justice au bouleversant roman de James M. Cain.
Je deviens de plus en plus amoureuse de la littérature classique américaine. Je ne suis pas attirée par le territoire étasunien actuel et ce n'est que très récemment que l'Histoire et la société américaine m'ont intriguée et intéressée. En lisant Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Gatzby le magnifique, Le temps où nous chantions et d'autres textes, j'ai compris à quel point la littérature américaine possédait de vraies qualités et une véritable personnalité. Ma collection de romans étasuniens grandit de jour en jour et j'en suis ravie.
Je n'avais jamais entendu parlé de James M. Cain jusqu'au Salon du livre de mars dernier où une amie venant d'achever Mildred Pierce me le conseilla absolument. Elle m'appris par la même qu'il était l'auteur du célèbre Le facteur sonne toujours deux fois. Je me suis laissée tenter et je l'ai ramené dans mes bagages. 
Mildred Pierce est un roman cruel, violent, dur. Pourtant, il commence comme une comédie. Le ton dans les premières pages est assez drôle, ironique, distant. On n'imagine pas à quel point l'histoire de Mildred Pierce sera tragique. Le roman s'ouvre sur une dispute fatale entre Mr et Mrs Pierce. Le couple se sépare. Mildred devra travailler pour vivre et faire vivre ses deux filles, Véda et Ray. Alors que la cadette est douce et souriante, l'aînée est capricieuse, cruelle et égoïste. Toute la vie de Mildred tournera autour de Véda. Ses choix, ses ambitions, ses sacrifices, elle fera tout pour rendre sa fille aînée heureuse et fière. En vain ... Rien ne sera suffisant! Cupide et égocentrique, Véda ne sera jamais satisfaite. Mildred Pierce, c'est l'histoire d'un amour passionné. Mais là où James M. Cain se détache d'une simple histoire sentimentale, c'est qu'il prend non pas deux amants comme protagonistes, mais une mère et sa fille. La question de l'amour maternel et filial est posée. Peut-on aimer malgré tout? Peut-on pardonner, fermer les yeux sur les actes de nos enfants? Est-on responsable de leurs choix, leurs agissements? L'amour d'un enfant pour sa mère est-il une chose naturelle, acquise, instinctive? Ce roman fait mal car il touche l'univers familial, les émotions les plus primaires, ... 
Mildred est profondément humaine. On s'attache à elle, on la prend en pitié malgré ses défauts évidents et ses multiples erreurs. Véda est une peste merveilleuse. La garce incarnée. Nellie Olson n'est rien comparée à elle. Ses tirades m'ont laissée sans voix, ses exigences m'ont sciée les jambes. J'ai eu envie de lui enfoncée très fort les pouces dans les yeux (oui, je sais, je suis cruelle ... mais elle le vaut bien). 
Ce roman se dévore, s'avale, se gobe. On l'engloutit d'une traite. Ce n'est pas un pavé et pourtant, lorsqu'on le referme, on a la sensation d'avoir vécu des années auprès de Mildred. C'est un roman riche. Je pense qu'il y aurait mille choses à dire sur la psychologie des personnages, sur la satire sociale, ... mais honnêtement, je ne me sens pas à la hauteur. Avec une écriture d'une extrême simplicité et une intrigue très prenante, James M. Cain nous conte une histoire complexe, profonde et dure. 
Avec Mildred Pierce, nous passons du rire ou larmes, de la rébellion à l'attendrissement, de la passion à la haine. Une sublime et tragique histoire. Inoubliable et géniale.

L'édition Gallimard accompagne ce roman de l'adaptation de Michael Curtiz de 1945. Je la regarde très rapidement et vous reviens avec un avis. 
Pour vous donner encore plus l'eau à la bouche et l'envie de vous jeter sur ce roman, voilà les deux trailers de la nouvelle adaptation (2011) avec l'excellente Kate Winslet : ici et . Il faut absolument que je mette la main dessus. 

Mon avis sur les adaptations : celle de 1945 et celle de 2011.  

" - Tu avais raison, chérie, et j'avais tort. Ne fais pas attention à ce que je dis, à ce que les autres disent, n'abandonne jamais cet orgueil, cette manière que tu as d'envisager les choses! Je souhaiterais tant l'avoir ... Ne l'abandonne jamais. 
- Je n'y peux rien, maman. Je suis ainsi.
- Et puis, il y a autre chose ce soir.
- Raconte-moi.
- Rien à raconter. Seulement maintenant je sens, je sais qu'à partir de maintenant, tout va s'arranger pour nous. Nous aurons ce que nous voudrons. Peut-être ne serons-nous pas riches, mais ... nous réussirons. Et ce sera grâce à toi. Tout ce qui arrive d'heureux, c'est toujours grâce à toi, si maman avait assez de bon sens pour ne pas l'oublier.
-Oh, maman, je t'adore. C'est vrai, tu sais.
- Dis-le encore ... Dis-le, juste une fois .... "
(Mildred Pierce, James M.Cain, Imaginaire Gallimard, 2009, p122).


(Source image : Mildred Pierce de Michael Curtiz (1945). adwardscircuit.com)

lundi 4 juin 2012

Le vol à destination de Tchoungking va décoller dans quelques minutes ...

Destination Tchoungking
Han Suyin

 Livre de poche, 1966.

Destination Tchounking nous raconte les premières années de la vie d'adulte et d'épouse de Han Suyin. Etudiante sage-femme en Angleterre, elle décide avec son futur époux Pao de retourner en Chine afin d'aider son peuple à résister à l'envahisseur japonais. En direction de Tchoungking, Han et Pao connaîtront les horreurs de la guerre, mais également le pouvoir de l'amitié et de la solidarité. 


Je dois vous avouer avoir hésité un moment avant de suivre Pao et Han sur les chemins de Tchoungking. J'ai ouvert ce livre sans attendre quoique ce soit et au début, j'ai douté. Pourtant, au fur à mesure de ma lecture, j'ai fini par les suivre sur les routes dévastées de la Chine ... et je ne regrette pas. 
Il y a quelque chose de particulier dans ce roman. J'ai lu de façon distante , je n'étais pas toujours en totale immersion ou plongée physiquement dans le texte et pourtant, c'est une histoire qui nous suit même lorsque le livre est fermé. Une histoire que l'on rouvre avec plaisir, en se demandant ce que vont devenir Han et Pao. Ils deviennent des amis, des compagnons de galère. 
Je connaissais Han Suyin, sans jamais l'avoir lue pourtant, avec son célèbre Multiple splendeur. Sûrement à cause de ce roman jugé très romantique et par les couvertures de ses autres textes souvent très "fleur bleue", je pensais trouver un texte très romanesque, très lyrique. Je m'attendais à suivre une Han cheveux au vent, cherchant son Pao parmi les rescapés d'un bombardement ... Mais pas du tout! Et je dirai même tant mieux. Han Suyin nous explique de façon très sobre, très simple et absolument pas larmoyante (sans pour autant être dénuée d'émotion) la vie qu'elle a mené sur les routes chinoises pendant l'invasion japonaise. Ce roman est une suite d'anecdotes, de souvenirs. Elle a pris le temps de se poser avant d'évoquer cette époque, l'eau a coulé depuis, on la sent sereine face aux évènements, tendre avec elle-même et apaisée. Elle évoque son pays, ses frères chinois et son profond amour pour eux, ainsi que la jeune épouse qu'elle était.
Destination Tchoungking a, contre toute attente, un charme fou. Il est également très intelligent et instructif. Une agréable surprise! 
Je possède Multiple splendeur et La montagne est jeune de Han Suyin, tous les deux biographiques (ou partiellement) tout comme Destination Tchoungking et je serai ravie de les ouvrir. Le destin de Han m'intrigue énormément. Je veux connaître la suite de sa vie.  
A ramener dans son panier si vous le croisez sur un vide-grenier ... 
Une jolie rencontre!

" C'est de cette façon que Pao racontait son voyage quand il voulait bien en parler. Stoïque, précis, sans allusion à la peur ou à la fatigue, au chagrin pour ses camarades, à l'horreur, à la solitude ou au désarroi. Il ne voyait rien d'exceptionnel à cet exploit. 
Pourtant, tant d'années après, j'ai encore la gorge serrée en pensant à ce jeune garçon sûr de lui, qui tourna le dos aux portes massives, aux murailles grises de Pékin, pour marcher vers l'exil, sans un regard en arrière."
(Destination Tchougking, Han Suyin, Livre de poche, 1966, page 38)


(Source image : Photo de Han Suyin. Site : theinkbrain literary and other thoughts)